Monday, July 10, 2006

Poussière d’étoiles (4)

Avant d’entrer au cœur de la controverse, j’aimerais citer encore quelques auteurs afin qu’on ne pense pas que l’abandon subreptice du néo-darwinisme soit une invention de mon esprit sarcastique. Pierre Stouff, professeur de philosophie, explique[1] aux élèves de terminale S lecteurs d’un cours en ligne que « l’ambition des cladistes est de fournir la méthode (unique) de classification moderne et évolutive de tous les êtres vivants ». Jusqu’ici, rien que d’intéressant. On a fait quelques progrès, de fait, depuis Buffon… Mais plus loin : « La classification cladiste est évolutive mais elle n’est pas darwinienne dans le sens où elle reposerait sur une théorie darwinienne de l’évolution car ce n’est qu’une méthode qui suppose une évolution, quel qu’en soit le déterminisme, s’il existe. » Il montre ensuite que cette ouverture de la théorie, « 1, pour un nominaliste […] signifie que l’évolution, comme processus de filiation, est l’expression d’une relation des parties (individus) au tout (l’ensemble des êtres vivants ayant existé). 2, pour un réaliste […] signifie que l’évolution comporte une finalité interne. » Un professeur de philosophie, critiquant une théorie de l’extérieur, peut se permettre des gros mots.

La théorie des équilibres ponctués chère à Stephen Jay Gould offre aussi quelques surprises puisque dans son ouvrage Ontology and Phylogeny[2], il a revisité la vieille idée, antérieure même à Darwin, selon laquelle le développement embryonnaire (ontogenèse) récapitulerait l’échelle du vivant ou l’évolution des espèces ancestrales (phylogenèse). Mais surtout, il a repris le problème de l’axolotl, c’est à dire d’une maturité sexuelle atteinte lors d’un stade juvénile voire larvaire. A l’inverse, existent aussi des retards à la maturité qui amènent des formes « hyperadultes ». L’ensemble de ces anomalies qui concernent, rappelons le, des espèces entières et non des tératologies individuelles, se nomme les hétérochronies. Pour citer un fort intéressant commentaire[3], « les hétérochronies se sont avérées être à l’examen, dans les termes du paléontologue Jean Chaline, ‘une mécanique évolutive souple et économique’ : ainsi, un retour à l’état juvénile (une paedomorphose) permet l’acquisition d’une forme plus indifférenciée, à même de repartir sur de nouveaux chemins évolutifs, tandis que l’acquisition d’une morphologie hyperadulte permet bien souvent une spécialisation accrue (au passage, dans ce cas très précis, le développement de l’espèce obtenue récapitulera effectivement l’évolution de ses ancêtres) ». L’auteur ajoute que « de nombreux exemples d’hétérochronies ont été répertoriés dans le monde animal », qu’il s’agisse d’espèces actuellement vivantes ou de fossiles. Il précise : « De façon frappante, la néoténie[4] […] s’est avérée répandue dans le monde animal. En réalité, il se pourrait qu’elle explique l’apparition… de notre propre espèce. » Dès 1920, Louis Bolk, anatomiste hollandais, remarquait la parenté entre la morphologie humaine et celle des jeunes chimpanzés. C’est une hypothèse que reprend Gould.

Arrêtons nous un instant car, si le processus qui mène à un état hyperadulte pourrait s’inscrire dans un schéma darwinien de sélection par la survie du « plus apte[5] », il n’en va pas de même de la néoténie, d’autant que « les bases génétiques de la néoténie humaine sont inconnues ; il en est de même pour la plupart des hétérochronies ». Autant pour le dogme mutation/adaptation. Cela, l’auteur ne le signale pas, il brûle au contraire son grain d’encens dans la dernière phrase de l’article, après avoir décrit une branche nouvelle de la recherche, l’évo-dévo (abréviation d’évolution du développement, calqué de l’anglais evolutionary developmental biology), apparue vers 1995 et « qui tente tant bien que mal de comprendre comment les gènes du développement ont joué dans l’évolution de la morphologie[6]. » Ces études d’embryologie génétique (ou de génétique embryonnaire ?) ont d’ores et déjà permis de comprendre comment les insectes s’y sont pris pour avoir moins de pattes que leurs ancêtres arthropodes et se doter d’ailes à la place, comment les serpents ont perdu les pattes qu’ont gardées les lézards (sauf bien entendu les orvets). Et le grain d’encens nous vaut ce morceau de bravoure, à propos de l’association systématique de deux caractères chez les vertébrés, la perte des pattes et une colonne vertébrale formée exclusivement de vertèbres thoraciques : « Cette association systématique appelle deux explications contradictoires (ou complémentaires, c’est selon) : soit il y a un avantage à avoir un corps allongé formé de nombreuses vertèbres répétées quand on n’a pas de pattes, et c’est la sélection naturelle qui a favorisé l’association de ces deux caractères causés par des mutations indépendantes, soit ce sont les mêmes mutations et les mêmes modifications du développement qui causent à la fois, dans toutes ces lignées distinctes, la perte des pattes et l’allongement du corps. Si cette seconde hypothèse est vraie, si l’un des deux caractères se révèle avantageux, l’autre apparaît nécessairement de façon mécanique, comme un simple ‘effet secondaire’. Inutile donc de chercher un avantage darwinien là où il n’y a qu’une simple conséquence collatérale des mécanismes du développement et de l’évolution des vertébrés. » C’est beau comme l’antique.

La découverte essentielle de Carroll et des équipes qui se sont engouffrées dans ce nouveau domaine de recherche, c’est la présence de séquences régulatrices de gènes dans l’ADN à côté des séquences codantes à partir desquelles se fabriquent les protéines et toute la chimie cellulaire. Pour Carroll, « ce sont des changements dans ces séquences régulatrices, plus que des changements dans les régions codantes des gènes du développement, qui expliquent l’essentiel de l’évolution de l’anatomie ».

La conclusion serait à citer aussi, non tant pour ce qu’elle dit que pour le non dit : « Ainsi, les données embryologiques sont passées de simples preuves de l’évolution à indices précieux sur son fonctionnement. Si l’histoire des relations entre étude du développement et évolution n’a pas été – comme celle de toute recherche scientifique – sans son lot de spéculations erronées et de théories farfelues, l’élucidation rigoureuse des mécanismes moléculaires du développement et leur mise en relation avec l’évolution permet, pour la première fois, d’entrevoir une vision complète des changements évolutifs, unissant paléontologie, génétique et embryologie. Les termes avec lesquels Darwin a conclu L’Origine des espèces en 1859 ne sont en rien démodés face aux avancées de la théorie de l’évolution contemporaine : il y a, décidément, ‘une grandeur dans cette vision de la vie’ ».

Le non dit, c’est que cette vision génétique et embryologique de l’évolution n’oblige pas à assumer l’essentiel du credo darwinien, la lutte pour la vie et la survie du plus apte qui fixerait les caractères évolutifs intéressants. Je répète ici l’impertinence chuchotée en note : plus apte à quoi ? A survivre ? Rémy Chauvin qui ne manque pas non plus d’impertinence citait le sarcasme d’un de ses collègues biologistes : Darwin a démontré… la survie des survivants[7].

Il faut revenir à Gregory Chaitin et séparer une bonne fois pour toutes la forme aléatoire ou « programme minimal » du hasard métaphysique, c’est à dire de l’absence d’intentionnalité, de signification ou de schéma directeur. L’adaptation au sens darwinien a semblé scientifique parce qu’elle était basée sur la seule causalité, qu’elle collait assez bien avec l’observation superficielle de la chaîne alimentaire, laquelle n’était pas encore perçue comme un système ni même comme une chaîne mais comme une simple foire d’empoigne, et qu’elle éliminait l’hypothèse Dieu à la manière de Laplace. Mais aujourd’hui, avec l’évidence d’une historicité de l’univers et de ses interactions fondamentales, avec la découverte de macromolécules partout dans l’espace interstellaire[8], ce qui redonne quelque vigueur à la notion de panspermie, avec la connaissance plus approfondie de l’unité écologique de la planète et de la complexité de ses boucles de rétroaction, le darwinisme même « néo », même rajeuni par l’idée de mutation génique est une théorie maigrelette. S’il n’y avait pas le lobbying des créationnistes, elle disparaîtrait en douceur au profit des choses sérieuses comme les gènes régulateurs. La seule raison pour laquelle l’établissement scientifique exige encore le sacrifice du grain d’encens, c’est qu’adorer Darwin, c’est éliminer toute métaphysique positive et virer Dieu du laboratoire. Les autres démarches, le cladisme, les équilibres ponctués, l’évo-dévo et j’en oublie s’accommodent de toutes les métaphysiques. Ce sont les seules réellement scientifiques, je veux dire par là les seules qui émanent du laboratoire le plus actuel mais la peur du fondamentalisme l’emporte, une peur qui n’a rien de négligeable dans les pays anglo-saxons puisque, si le créationnisme n’a pas réussi à se tailler une place dans les programmes scolaires états-uniens, il l’a fait dans l’Etat de Queensland en Australie.

Dans une diatribe contre ce danger, un groupe du CNRS[9] parle de « l’une des entorses créationnistes à l’égard de l’investigation scientifique : la négation du matérialisme méthodologique ». Il adresse ce reproche à l’Université Interdisciplinaire de Paris, association privée de loi 1901 qui cherche au minimum un dialogue, au maximum une fécondation mutuelle entre science et spiritualité. Je suis loin de partager tout ce qui se raconte à l’UIP, d’autant que l’éventail est assez large, mais la façon dont le groupe de sagascience éructe contre tout ce qui ressemble à « un néo-finalisme », à « une intelligence conceptrice à l’origine de l’adéquation entre formes et fonctions dans la Nature, et donc une intelligence à l’origine des êtres vivants », contre le christianisme et cela au nom du rasoir d’Occam et du rejet de « l’hypothèse en trop ou ad hoc », tout cet appel aux armes qui évoque le sursaut du laïcisme lors de la querelle du foulard me semble un tantinet exagéré. Sont visées particulièrement deux écoles, le principe anthropique en cosmologie et l’hypothèse du dessein intelligent, c’est à dire de l’évolution pilotée par une intelligence plus ou moins transcendante. Cela nous vaut un autre morceau de bravoure : « Car en fait, en dehors des sciences, le matérialisme méthodologique n’impose à quiconque aucune philosophie, aucune option métaphysique ni idéologie. La science pour fonctionner n’est subordonnée à aucun matérialisme métaphysique. D’ailleurs, il existe bien des scientifiques qui sont irréprochables dans leur métier et qui ont pourtant choisi pour leur vie privée des options métaphysiques incompatibles avec un matérialisme philosophique. Par ailleurs, libre à certains philosophes de s’inspirer des contraintes inhérentes au matérialisme méthodologique des sciences pour conforter un matérialisme philosophique ; mais cela ne concerne pas la science dans son fonctionnement. »

Faut-il donc, pour faire de la bonne science, devenir schizoïde ?

Le matérialisme méthodologique : l’expression, il faut l’avouer, est curieuse. Mais c’est sans doute d’avoir trop fréquenté des physiciens qui n’emploient jamais le mot matière et ne parlent que de l’observable. C’est la même chose, sauf que ça change tout. Et que, en particulier, on n’a pas besoin de partir en croisade (en anti-croisade !) contre les métaphysiques positives pour faire de la science et que, aux émerveillements du principe anthropique (« mais cet univers a été fait sur mesure pour l’homme ! »), un Hubert Reeves se contentera de répondre : oui, et aussi pour les rouges-gorges, les amibes, les melons, les méduses ; tandis que d’autres caressent l’hypothèse du multivers, d’une infinité d’univers différents dont un, le nôtre, est apte à porter la vie. Et là, le dilemme devient patent car il est exact qu’un univers légèrement différent n’aurait pas pu engendrer le vivant. Donc ou l’on s’en émerveille, avec ou sans métaphysique – ou l’on brise la règle d’or de s’en tenir à l’observable pour inventer un multivers hors de portée de toute mesure mais qui permet encore de s’écrier : « Par Esus ! Par Toutatis ! Et par Hasard ! »

Qu’on le veuille ou non, la métaphysique négative est une métaphysique. Je préfère l’observable au matérialisme, s’il s’agit de méthodologie. La rigueur est aussi forte, mais je me sens plus libre de batifoler et même de penser dans les prés d’alentour, à condition de ne pas confondre les registres.

Parmi les élaborations philosophiques autour du fait qu’est l’évolution, trois au moins font appel à une métaphysique positive : l’hypothèse du psi lancée par Rémy Chauvin et qu’on pourrait intituler « l’âme du monde s’amuse » ; l’hypothèse Gaïa ; enfin, dernière née, le dessein intelligent.

(à suivre… )



[2] Paru en 1977.

[3] Article anonyme ou collectif « Embryologie et évolution », sur le site http://site.voilà.fr/levolution/

[4] C’est le problème de l’axolotl : l’acquisition de la maturité sexuelle à un stade très juvénile, voire embryonnaire.

[5] Je répète : à quoi ? A survivre ?

[6] Il s’agit à l’origine principalement des travaux de l’embryologiste Sean B. Carroll. Voir « Homeotic genes and the evolution of Arthropods and Chordates” Nature vol. 376, 1995, pp. 479-485; et “Evolution at two levels : on genes and form”, PLoS Biology vol. 3, 2005, pp. 1159-1166.

[7] Je cite de mémoire, je crois que c’est dans Dieu des fourmis, Dieu des étoiles.

[8] Florence Raulin-Cerceau, Pierre Léna, Jean Schneider et al. Sur les traces du vivant, de la terre aux étoiles, Le Pommier, 2002

[9] Il s’agit du site sagascience, www.cnrs.fr/saga.htm et de l’article intitulé « le créationnisme : faits de société ».

Saturday, July 08, 2006

De bien jolies images

Découvert au hasard de mes flâneries sur la Toile de bien jolies images... Toute la montagne, comme je l'aime.
http://naturelle.canalblog.com/ archives/montagne/index.html


Poussière d’étoiles (3)


Qu’est-ce que l’homme ? La réponse biblique est un récit mythique, le plus riche peut-être d’une famille de récits évoquée par Mircea Eliade[1]et que l’on trouve de l’Afrique à l’extrême Asie : un être déchu d’une perfection primordiale et qui en garde la nostalgie. Pour la biologie moderne, un primate bipède dont le cerveau s’est considérablement enrichi par rapport à ses cousins les grands singes, dernière espèce apparue quelque part entre –100 000 ans (Eve mitochondriale) et –40 000 ans (première expression culturelle sous grotte). Ce sapiens sapiens fut précédé de branches humaines moins évoluées et actuellement disparues. Son arbre généalogique, malgré quelques disputes (nous ne sommes pas les fils des Bandar Log pour rien), est désormais bien connu.

Donc un animal qui, pour le meilleur et pour le pire, a développé son intelligence plutôt que ses griffes, ses canines ou ses cornes pour s’assurer la nourriture et tenir à l’écart les prédateurs. Une excroissance de la vie, parmi d’autres.

C’est là que les choses se compliquent.

Qu’est-ce que la vie ?

C’est la question sur laquelle s’ouvre le cours de biologie donné par le prix Nobel André Lwoff aux étudiants en physique et en chimie du MIT au début des années 60[2]. Et la réponse immédiate ne pouvait que choquer : « Rien de plus difficile que de définir la vie. Le plus simple est de décider, comme tant d’autres, que c’est impossible. » Après quoi, il suggère de la considérer comme une propriété, une manifestation ou un état des organismes. Déplacement de la question : « 1, qu’est-ce qu’un organisme ? 2, quelle est la propriété spécifique des organismes vivants absente du monde inanimé et par conséquent caractéristique de la vie ? » Suivront quelques remarques : un organisme est toujours le fruit d’un organisme identique préexistant donc il s’agit d’un système doué de continuité génétique ; un système qui synthétise ses constituants à partir d’une nourriture ; une unité indépendante de reproduction ; un système enfin qui comporte des milliers de macromolécules différentes. D’où le constat : « Tous les systèmes complexes connus qui contiennent des macromolécules et sont capables de se reproduire appartiennent au monde vivant. La reproduction d’un système complexe contenant des macromolécules est par conséquent caractéristique de la vie. »

Notons immédiatement que rien, dans cette cascade de définitions, ne laisse d’espace à l’apparition, la transformation, la complexification des êtres vivants au cours du temps, bref à ce qu’il est convenu depuis Charles Darwin d’appeler l’évolution des espèces. Lwoff devra corriger ce que son exposé avait de rigide en notant que « les organismes subissent des variations dont certaines sont héréditaires ». Il ajoute : « Admettre qu’un organisme donne naissance à un autre organisme qui lui est semblable n’est donc vrai que statistiquement. »

Il reviendra sur la question quelques pages plus loin : « Si l’être vivant primitif avait toujours donné naissance à système identique au sien, la vie aurait probablement disparu depuis longtemps par suite des changements profonds subis par le milieu primitif. » En oubliant d’ailleurs de préciser que les principaux changements subis par le milieu sont ceux que l’activité du vivant lui a imposés. Mais cela lui permet de définir l’évolution comme la somme des transformations intervenues depuis « un état primitif initial » grâce à « la mutation génique qui est un changement héréditaire brusque ».

André Lwoff, par ces quelques pages, venait de définir et peut-être d’inventer le néo-darwinisme. L’évolution des espèces, comme chez Darwin, est une réponse à la pression du milieu (adaptation) mais qui ruse avec la fixité de l’ADN par la mutation aléatoire des gènes – et que le meilleur gagne.

Une fois sacrifié le grain d’encens devant la statue de l’empereur, geste machinal et qui ne mange pas de pain – pardon, je veux dire une fois récité le credo mutation/adaptation, les disputes sérieuses commencent. Ou plus exactement elles reviennent, comme les chapeaux oubliés que ressuscitait la modiste de Marie Antoinette puisque on en trouve déjà certains principes chez le géologue Charles Lyell en 1830[3], en réponse à ses prédécesseurs. Cette querelle oppose le catastrophisme à l’uniformitarisme défendu par Lyell.

Pour la comprendre, il faut revenir sur la définition darwinienne de l’évolution, en particulier sur le rôle du milieu et de la « lutte pour la vie », c’est à dire la chaîne alimentaire et donc, même si le terme est plus récent, l’écologie. L’ensemble du vivant pris comme un système.

Lwoff montre bien que tout système vivant est complexe. On peut certes considérer qu’une étape vers une complexité plus grande est franchie avec le passage de l’unicellulaire au pluricellulaire qui représente par rapport à l’état primitif un système de systèmes. Ensuite, les choses se gâtent. En quoi le mammifère vivipare serait-il plus complexe ou « plus apte[4] » que le saurien ovipare ? Le cycle de reproduction de la douve peut sembler d’une complexité diabolique en face de la sexualisation des souris. L’augmentation de taille du cheval est-elle un progrès ? Et pourtant il y a complexification et cette notion largement intuitive devient repérable en toute rigueur si l’on délaisse les espèces pour s’intéresser à l’écosystème global.

C’est là qu’Hubert Reeves devient intéressant comme porte-parole d’une école qui tend à inclure « l’évolution des espèces » dans un processus plus global de complexification, dans l’histoire de l’univers du Big Bang à nos jours et qui lui fait dire que « la nature est structurée comme un langage[5] » dont les premiers *èmes[6] seraient les quarks et les électrons qui se combinent en nucléons, ces derniers en atomes, ceux-ci en molécules simples, ces dernières en macromolécules, celles-ci en cellules, les organismes pluricellulaires occupant le dernier échelon. J’y ajouterais volontiers un étage pour la socialisation qui commence chez les hyménoptères et culmine avec l’homme. Cette « pyramide de la complexité (…) s’édifie progressivement au cours des âges, en parallèle avec le refroidissement de l’univers ». Lequel joue un rôle : c’est lui qui permet l’émergence des interactions fondamentales donc la formation des *èmes physiques et de leurs combinaisons, qui paradoxalement allume les étoiles, forme par accrétion les planètes et la vie en leur sein. Après quoi le refroidissement de la planète intervient aussi, mais chut ! nous entrons dans les zones de controverse.

Le déroulement du film, vu de loin sans jumelles, comprend quelques grandes étapes : dans les océans, des unicellulaires aux pluricellulaires, avec la sexuation et l’apparition de l’ossature des vertébrés ; puis les sauriens sur la terre ferme ; leur remplacement par les mammifères et enfin le singe à poil rare, nous. Tout ce complique lorsqu’on examine non les apparitions mais les disparitions d’espèces[7]. On date de –3,7 GA[8] l’apparition des premières cellules vivantes, ancêtres communs des archéobactéries et des eubactéries, de –800 MA[9] celle des premiers pluricellulaires, vers –570 MA les animaux à squelette externe, puis vers –500 MA, les premiers vertébrés. Et vers –450 MA, glaciation, disparition de près d’un tiers des espèces et début de la conquête de la terre ferme.

Vers –230 MA, disparition de près de 80% des espèces marines, glaciation, disparition de la plupart des fougères, explosion des conifères, disparition de la plupart des arthropodes, explosion des animaux homéothermes, en particulier sauriens, et des insectes diptères.

Vers –65 MA, extinction de la plupart des sauriens, explosion des mammifères, bouleversements géologiques, formation d’océans.

Vers –3,9 MA, apparition des hominidés, lesquels ne sont jamais que des singes bipèdes. Plus intéressant : vers –1,5 MA, traces de culture (outils au lieu d’instruments opportunistes) et sans doute de langage.

Mes intelligents lecteurs auront sans doute remarqué la coïncidence des extinctions avec quelques soubresauts de la planète, glaciations, volcans et ouvertures d’océans. Cela n’a pas échappé aux paléontologistes, d’où toute une école qui relie l’évolution, mesurée par la fréquence statistique de certains types de fossiles dans des strates bien datées, à des cataclysmes. Les espèces antérieures disparaissent, le milieu se transforme, les survivants aussi puisqu’ils se sont « adaptés », et dans une tragique et grandiose mutation globale, un écosystème remplace le précédent. Il reste bien çà et là des « fossiles vivants » qui parviennent à franchir la barrière mais ce sont de négligeables résidus. Cette théorie, d’abord désignée au XIXe siècle comme catastrophisme et très marquée de la mythologie du déluge, a refait surface sous le nom de cladisme. C’est du grec, évidemment : du verbe κλάω, briser, en particulier de jeunes branches d’arbre.

Les adversaires de cette vision hachée de l’évolution font remarquer que les extinctions se font sur un laps de temps tout de même considérable. Celle des dinosaures s’étale sur une dizaine de milliers d’années, ce qui semble un peu gros pour une chute de météorite létale. Ou même une accélération de la dérive des continents accompagnée de volcanisme. Face aux catastrophistes, Charles Lyell introduit la notion d’uniformité. Selon Rudwick, ce terme recouvre chez lui quatre notions distinctes : 1, la constance des lois naturelles dans l’espace et le temps ; 2, l’uniformité des modes opératoires, on explique le passé avec les mêmes outils dont on use pour le présent ; 3, l’uniformité du rythme de transformation géologique ou gradualisme, qui n’exclut pas des cataclysmes locaux, limités dans l’espace comme dans la durée, aucun n’ayant jamais affecté la Terre entière ; 4, uniformité de l’état physique, c’est à dire absence d’orientation décelable des changements[10]. Le 1 et le 4 ont été sérieusement écornés dans la seconde moitié du XXe siècle puisqu’il est admis par les cosmologistes que les lois de la nature ont elles-même une histoire, celle des émergences racontée par Reeves ; et que même Jacques Monod, autre prix Nobel de la fournée Lwoff, a dû la mort dans l’âme admettre dans son ouvrage Le hasard et la nécessité une forme de téléonomie dans l’histoire de la vie. Il a même recherché dans son dictionnaire de grec de quoi forger le terme téléonomie à peu près inusité en sciences comme dans la langue française, pour éviter l’insupportable concept de finalité, du verbe τελειόω, accomplir, achever, mener à terme, parvenir à maturité ou à la perfection (ce qui comporte toutes les nuances de l’idée de fin) et νομή, partage, répartition qui va donner la notion dérivée de coutume, de loi. C’est exactement le même sens que finalité mais ça ne se voit pas. Le 2 n’est qu’un truisme pour désigner la méthode scientifique. Reste le 3, l’idée de changements graduels, d’un rythme lent, majestueux et surtout uniforme. Exporté de la géologie à la paléontologie, c’est l'opinion que certes, des espèces disparaissent et d’autres apparaissent mais sans heurt global, sans rupture tragique, dans une sorte de ballet continu. L’uniformité du rythme est encore postulée en de nombreux domaines, comme par exemple la proportion de C13 et de C14 dans les macromolécules. C’est même la régularité de la dégradation du C14 radioactif qui permet certaines datations[11].

Peu convaincu par la régularité horlogère des phénomènes géologiques, Stephen Jay Gould a développé la théorie des équilibres ponctués, qui constate l’apparition brusque des espèces qui se perpétuent ensuite « en plateau »[12].

Il traîne encore dans les revues à référés quelques variantes de ces théories de base qui alimentent et diversifient le débat. Dans la plupart des cas, le néo-darwinisme postulé à l’entrée disparaît dans les méandres des hypothèses et manque carrément à la sortie. Cela n’a aucune importance pour publier, l’essentiel étant de brûler son grain d’encens à intervalles réguliers devant la statue du grand Charles, au moins dans une note de bas de page, ou de laisser croire qu’on l’a fait.

Surtout, n’oubliez pas d’évoquer la téléonomie et de désapprendre la finalité !

Sinon ?

Sinon, c’est très simple, quelle que soit la rigueur de vos analyses au laboratoire, vous faites de la « pseudo-science ». C’est socialement mortel.

En fait la bataille est devenue inextricable parce que le débat scientifique en croise un autre, celui qui oppose aux USA les fondamentalistes bibliques à toute autre vision du monde et qui se traduit par une intense activité de lobbying auprès des législateurs – au niveau des Etats plus qu’au niveau fédéral – pour faire supprimer des programmes d’enseignement tout ce qui ne leur plaît pas. C’est à dire, principalement, l’échelle de temps des géologues qui donne à la Terre 4,5 GA plutôt que 4500 ans avant le Christ comptés par les âges des fils de Seth fils d’Adam et les premières dents de Ramsès II[13] ; et l’évolution des espèces opposée à la création divine.

Les créationnistes pourraient rejoindre les partisans de la Terre plate dans une même arche de survie pour visions du monde en voie de disparition s’ils n’étaient pas aussi actifs, virulents et militants.

Je ne résiste pas, avant d’aborder les vraies questions, à la tentation de saborder leur bateau de l’intérieur. Les âges des fils de Seth viennent probablement d’une faute de lecture des scribes de la maison de David qui auraient confondu des signes numériques archaïques, repris de tablettes en cunéiforme, avec les signes phéniciens alors en usage et qui graphiquement leur ressemblent beaucoup. L’ennui, c’est qu’ils n’ont pas la même valeur ! Si l’on écrit en chiffres phéniciens les nombres donnés en toutes lettres en hébreu carré (et traduits à l’identique par les Septante) et qu’on lit les signes obtenus comme si c’était du chaldéen (et la Genèse est écrite en chaldéen, rappelons le), les 900 ans, 700 ans etc. de vie des patriarches antédiluviens deviennent plus normalement des 85, 70 ans, etc. Dès lors, ce n’est pas 1000 ans ou presque qu’on obtiendrait en additionnant cette généalogie mais environ 250 ans et je compte large. Avec les premières dents de Ramsès, l’ensemble de la Bible couvrirait à peu près 2250 ans jusqu’au Christ.

Evidemment, ce mode de calcul et de concordance temporelle est faux d’un bout à l’autre mais même en appliquant leur méthode, on ne peut pas tomber sur leurs dates.

Mieux encore. L’analyse du Poème de la création (Genèse 1) montre trois modes d’action divine : créer, dire et séparer. Créer, c’est en hébreu le verbe bara qui ne peut avoir que Dieu comme sujet. Il intervient trois fois : à l’origine, au verset 1, avec un hébraïsme qui nomme une totalité, Dieu créa « les cieux et la terre », c’est à dire le visible et l’invisible, le monde matériel et le monde spirituel ; au verset 21 pour les êtres vivants ; au verset 27, et c’est un triple bara qui crée l’homme.

C’est évidemment sur le verset 21 que se basent les créationnistes mais au verset 20, le précédent, on trouve Dieu dit : « Que les eaux grouillent de bestioles vivantes et que l’oiseau vole au dessus de la terre au firmament du ciel. » Puis, au verset 24, on retrouve la forme classique : Dieu dit : « Que la terre produise des êtres vivants selon leur espèce : bestiaux, petites bêtes, et bêtes sauvages selon leur espèce ! » Et il en fut ainsi. Dans cette parole créatrice qui rythme toutes les émergences dans le Poème, il est clair que c’est à la matière de la planète, les eaux, la terre, qu’est donnée la fécondité de produire la vie. Entre ces deux étapes, fécondité des eaux et fécondité de la terre ferme[14], vient le verset controversé : Dieu créa les grands monstres marins, tous les êtres vivants et remuants selon leur espèce, dont grouillèrent les eaux, et tout oiseau ailé selon son espèce. Dieu vit que cela était bon. Et Dieu les bénit en disant : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez les eaux dans les mers et que l’oiseau prolifère sur la terre. »

Ah, ah, disent les créationnistes, selon leur espèce ! A quoi un hébraïsant répondra que ce bara est commun à tout le vivant mais qu’il apporte la faculté de diversification, de spéciation, tandis que la bénédiction donne le pouvoir de se reproduire. En d’autres termes, Dieu bara, Dieu créa… l’évolution des espèces !

Elle est bonne, non[15] ?

(à suivre…)



[1] Mircea Eliade, Mythes, rêves et mystères, Gallimard, Paris, 1957 ; réed. Folio, p. 78 et sq.

[2] André Lwoff, L’ordre biologique : une synthèse magistrale des mécanismes de la vie, Laffont, Paris, 1969.

[3] Charles Lyell, Principles of geology, 3 tomes, 1830-1833.

[4] A quoi ?

[5] Hubert Reeves, L’heure de s’enivrer : l’univers a-t-il un sens ?, Seuil, Paris, 1986, pp. 54-57 de l’édition Points Seuil.

[6] Ce suffixe conventionnel désigne en linguistique et dans les disciplines connexes les « briques élémentaires » : un phonème est la plus petite unité sonore prononçable, un morphème la plus petite unité linguistique formelle ayant du sens, un mythème la plus petite unité de construction d’un récit mythique, etc. Mais comment qualifier quarks et électrons dans la pyramide physique ? J’ai donc remplacé le radical problématique par l’étoile, autre convention de linguistes pour désigner un état reconstitué et donc hypothétique.

[7] Histoire d’embêter les écolos idéologiques : il a disparu plus d’espèces au cours des milliards d’années qui précèdent l’homme que depuis qu’il a inventé l’épieu, l’agriculture et la bombe atomique.

[8] 1 GA = 1 « giga-année » = 1 milliard d’années.

[9] 1 MA = 1 million d’années

[10] M.J.S. Rudwick, The meaning of fossils, MacDonald, London, 1972.

[11] Or rien ne garantit que cette proportion n’ait pas varié au cours du temps de manière statistiquement significative. Les archives des datations « physiques » (C14, thermoluminescence, etc.) sont pleines d’anomalies jetées courageusement sous le tapis.

[12] Stephen Jay Gould, Aux racines du temps, trad. Bernard Ribault, Grasset, Paris, 1990, p. 284. Je cite ce que j’ai sous la main, mais tout Gould serait à relire.

[13] Ce sont les mêmes qui veulent absolument faire de Ramsès II le pharaon de Moïse sans jamais tenir compte des sources égyptiennes ; et tant l’ont crié que Cecil B. de Mille a fini par le croire, ce qui nous valut quelques séquences grandioses des Dix commandements. J’ai rarement autant ri, sauf peut-être au début du premier Frankenstein.

[14] Dont on notera, si l’on tient au concordisme, que leur ordre de succession est conforme aux leçons de la paléontologie…

[15] Elle a déjà été vue par certains Pères de l’Eglise, en particulier Grégoire de Nysse dans son commentaire sur la Genèse.

Poussière d’étoiles (2)

Qu’est-ce que l’homme ?

Qu’est-ce que l’homme pour que tu te souviennes de lui ? interroge le psalmiste qui répond aussitôt : Tu l’as fait de peu inférieur à Dieu, tu l’as couronné de gloire et de splendeur, tu l’as établi sur l’œuvre de tes mains, tu as tout mis sous ses pieds, les troupeaux de brebis et de bœufs et même les bêtes des forêts, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, tout ce qui parcourt les sentiers de la mer. Et cette vision d’une royauté originelle, eschatologique ou encore sensible en filigrane du présent lui arrache un cri de louange : O Seigneur notre Dieu, qu’il est grand ton nom par toute la terre[1] !

Je conçois que ce psaume fasse grincer les dents d’écologistes officiellement républicains, ceux en tout cas qui haïssent toute idée d’autorité[2] parmi les hommes et, pire encore, toute idée de valeur de l’homme face au monde animal – les mêmes qui défendront bec et ongles la théorie néo-darwinienne de l’évolution mais eux non plus n’en sont pas à une contradiction près. Tout plutôt que l’émerveillement.

Il faudra qu’un jour on m’explique avec de vrais arguments pourquoi certains athées et agnostiques étiquetés à gauche, qui devraient laisser tomber les vieilles notions de faute originelle héritées de l’augustinisme, en rajoutent dans la repentance tout azimut jusqu’à, pour les plus acharnés, considérer comme une culpabilité virtuelle l’émergence même de l’homo sapiens sapiens. Ah qu’il eut été plus écologique de rester d’arboricoles cousins des bonobos ! Ce cerveau… ! Ce néo-cortex… ! Et qui pense, mon bon monsieur, qui pense ! Ah cachez ce Q.I. que je ne saurais voir !

Pour l’instant, les seuls arguments qu’on a opposés à mes sarcasmes[3], peut-être pour justifier le mépris du cerveau, de la pensée, de la conscience de soi et de toute cette sorte de choses tiennent du borborygme accompagné de mouvements d’épaules.

Mais revenons à ce psaume 8 et au psaume 144 qui semble le contredire : Qu’est-ce que l’homme pour que tu te souviennes de lui et le fils de l’homme pour que tu le visites ? L’homme est semblable à un souffle, ses jours sont comme une ombre qui passe.

Royauté ou brise éphémère ? Le Siracide penche aussi pour la seconde : Qu’est-ce que l’homme ? A quoi sert-il ? Que signifie le bien et le mal qu’il fait ? Le nombre de ses jours est grand s’il atteint cent ans. Une goutte d’eau de la mer, un grain de sable, telles sont ces quelques années face à l’éternité. C’est pourquoi le Seigneur est patient à l’égard des hommes et déverse sur eux sa compassion. Il voit et il sait combien leur fin est misérable, c’est pourquoi il multiplie son pardon. L’homme a pitié de son prochain, mais le Seigneur a pitié de toute créature[4].

Notons simplement le lien entre la faible durée de la vie humaine et le pardon divin. On retrouve ici « le bien et le mal » ou, plus exactement, « le bon et le mauvais », l’arbre dont le fruit cause la chute en Genèse 3. L’expression est un hébraïsme caractérisé, une façon de désigner un ensemble par ses polarités opposées ; ici le monde des jugements de valeur que l’homme s’invente.

Tout est signifiant, dans le récit de la Genèse. En hébreu bien sûr, en grec sans doute, mais même en français à condition de rapporter chaque terme au reste de l’Ecriture Sainte pour en comprendre la symbolique ou, si l’on préfère, la poétique. Un exemple : Gen 2,5 : aucune herbe des champs n’avait encore germé car le seigneur Dieu n’avait pas encore fait pleuvoir sur la terre. On prend une concordance[5] et l’on cherche. Herbe des champs : Job 5, 25 : Tu découvriras que ta postérité est nombreuse Et tes rejetons comme l’herbe des champs. Psaume 72 (71) : encore mieux, on a toute la thématique puisqu’il est question d’un roi, fils de roi, à qui Dieu confie ses jugements et sa justice, donc une allusion messianique : qu’il descende comme l’averse sur les regains, comme la pluie qui détrempe la terre et plus loin il est question des montagnes qu’on voit de la ville fleurir comme l’herbe des champs. Proverbe 27, 25 : l’herbe enlevée, dans une allusion à l’hiver, à la vieillesse et à la mort. Et il est dit prends soin d’avoir un agneau pour te nourrir, allusion prophétique à l’Eucharistie[6]. Enfin Ezéchiel 16, 7 où Jérusalem est comparée à une jeune fille : je t’ai rendue vigoureuse comme une herbe des champs. Toute la thématique de l’herbe, c’est la multiplication, l’abondance et la vigueur des hommes. Si l’on continue avec la pluie, c’est le don de Dieu, don de vie, de grâce(s), de nourriture, don de la sagesse, révélation doctrinale.

Les Pères de l’Eglise lisent ainsi, éclairant le sens d’un verset par les autres. Par exemple, dans ce même récit de la Genèse, celui où Dieu donne à l’homme et aux bêtes toute herbe des champs pour nourriture. Cela ne veut pas dire que le lion ait un jour été végétarien ! Ni que l’homme soit anthropophage, si l’on prend le symbole de manière univoque. L’herbe, c’est ce qui pousse quand Dieu a fait pleuvoir, c’est le fruit de la grâce divine. Cela signifie : pour nourriture (charnelle mais surtout spirituelle), je te donne ce que la création va produire sous l’action des énergies divines qui la pénètrent.

Nous qui vivons sur des terres humides ou, pire, en ville, nous n’avons pas toujours conscience du lien étroit entre la pluie et la vie et de la force de cette métaphore. Mais si vous passez l’été par des pays méditerranéens, si vous avez la chance de voir un orage et le bord des routes le lendemain, vous comprendrez.

Chaque verset apporte son lot de correspondances et de sens. Y compris les noms de l’homme. Dans tout ce passage l’hébreu ha adam (ce rouge) est en général bien traduit par l’homme, nom commun. Il n’y a pas dans le texte, sauf très mauvaise traduction, de monsieur Adam époux de madame Eve. D’ailleurs, lorsque la femme est séparée de l’homme durant son sommeil et qu’au réveil, il la reconnaît comme os de ses os et chair de sa chair, il s’écrie (je garde les termes hébreux) : On l’appellera isha car elle a été tirée de ish. Littéralement : elle, car elle a été tirée de lui. Jeu de mots éminemment intraduisible ; on s’en sort avec l’assonance femme/homme. Mais qu’y a-t-il de moins singulier ou personnalisé ? Toutes les femmes sont elle ; tous les hommes sont lui. Cela désigne un rapport, la complémentarité et le risque d’enfermement du couple dans le regard réciproque. Il devient lui, il a conscience de sa virilité en la nommant elle. Après la chute, les noms changent. Ish redevient adam et isha passe du statut de jumelle/clone/épouse/amante à celui de mère, eve, la vivante. Très mystérieux. Le couple ayant acquis la connaissance du bon et du mauvais, la conscience de la nudité de chaque personne, se disloque, perd cette sorte de gémellité fusionnelle mais retrouve un rapport au monde qu’il semblait avoir perdu depuis que l’homme avait nommé les animaux sans y trouver d’aide.

Alors péché[7] – hamartia – de l’homme et de la femme, certes, sans doute, bien que le terme n’apparaisse qu’à l’épisode suivant, lors du dialogue entre Caïn et Dieu. Tous les Pères l’ont dit, à commencer par l’apôtre Paul, encore qu’ils préfèrent le plus souvent le mot chute. Les conséquences sont dures. La perspective de la mort. Loin d’Eden. La terre à travailler, l’enfantement… ah cette traduction qui fait de Dieu un bourreau des parturientes, saletés de traducteurs machos… si on le reprend dans le texte, en hébreu archaïque[8], il y a un autre sens possible, un avertissement, un choix laissé. En traduction libre : ou tu fais un enfant avec Dieu, pour Dieu, vers Dieu, et tout va bien, ou tu le fais de manière égoïste et dans ce cas, tu te prépares des problèmes, ma belle !

Mais c’est quoi, ce péché qui entraîne la mort et donc l’infime durée de la vie ? Tourner son écoute vers le serpent, présenté comme rusé. La ruse, la finasserie sur les mots au lieu de la clarté du cœur. Désirer l’interdit. Hum ! Encore un ressort important de notre psychologie ! Manger (le fruit de l’arbre de) la connaissance du bon et du mauvais[9]. Se nourrir de systèmes de valeurs au lieu de l’amour de Dieu. Et selon l’exégèse qui en fait un figuier, se nourrir de systèmes de valeurs tirés de la parole de Dieu[10] – mais d’une parole en quelque sorte externalisée, figée comme un texte et non plus la périchorèse de la présence trinitaire. Et c’est exactement ce que propose le serpent : décortiquer la parole divine avec une logique toute humaine et chercher d’autres sens que celui ou ceux que rappelle l’Esprit Saint.

Pour avoir tout faux, c’est sûr que l’homme a tout faux dans cette histoire.

Et je n’ai pas tiré le dixième du sens du texte.

Mais avant d’aller plus loin, un autre constat s’impose. Quand le mot péché apparaît-il dans la Bible ? Dans l’histoire d’adam et d’eve ? Perdu. La première occurrence est en Genèse 4, 6, lorsque Dieu s’adresse à Caïn rongé de jalousie vis à vis d’Abel et lui dit attention, le péché est tapi à ta porte, ce que tous les Pères ont compris comme la porte du cœur. Sans faire de la sola scriptura, j’aime bien vérifier ce genre de chose. La première occurrence d’un terme est souvent signifiante. Caïn va laisser entrer le péché et tuer Abel.

Que peut on tirer de ce texte ? Le péché a partie liée avec la mort d’une façon très particulière puisqu’il s’agit d’un meurtre. Toute l’exégèse juive puis patristique va ensuite appliquer ce schéma, de façon rétroactive, à la chute d’Adam et Eve. On peut : avertis par Dieu qu’il mourraient, si…, ils le font. C’est une sorte de meurtre de soi-même, de suicide assisté par le serpent. Mais qui reste une potentialité jusqu’à ce que Caïn le rende réel.

J’intitule souvent Genèse 1 (et les premiers versets de Gen 2, idiotie des numéroteurs) le Poème de la Création. L’ensemble formé par Gen 2, Gen 3 et Gen 4 pourrait s’intituler Parabole sur l’origine de la mort.

En hébreu, c’est une parabole assez énigmatique. On traduit en général : Dieu modela l’homme de la poussière de la terre. Premier problème : en hébreu, c’est ha adam, modelé de adamah. Littéralement « ce rouge modelé de rougeur ». Paradoxe : il est modelé de ce qui dérive de lui. Ensuite la formule avec article (ha) peut indiquer un terme générique et c’est le cas ici. Donc il s’agit de l’homme en tant qu’archétype, modelé à partir de la poussière de l’humanité. La poussière, en hébreu, est un symbole de légèreté, d’immortalité, de spiritualité, c’est ce qui s’élève de la terre quand on marche, pas ce qui se dépose. C’est quoi, la « légèreté » de l’humanité ? Je n’en sais rien mais je remarque que la liturgie parle de l’âme alourdie par le péché. Ou par les passions.

Le récit se développe en quatre étapes : modelage de l’homme archétypal ; distinction des sexes et émergence de la féminité ; intervention du serpent et transgression de l’interdit ; réalisation de la prophétie de mort liée à l’interdit, mais par les fils de l’homme archétype.

Quand l’apôtre Paul dit que nous sommes tous morts en Adam, ce n’est pas une figure de style. Il savait l’hébreu, lui.

D’autre part, si l’on examine l’intervention du serpent, il n’est pas question de désobéissance. Obéir, ob-éir, c’est littéralement écouter vers. Orienter son écoute. Isha obéit… au serpent. Et Ish à Isha. Ce faisant, la faculté d’obéissance en l’homme est déviée de son orientation originaire vers Dieu. Pécher, ce n’est donc pas désobéir, c’est obéir à n’importe qui ou n’importe quoi, et c’est ce que tous les spirituels appellent les passions. C’est exactement ce que fait Caïn. Il a entendu Dieu, mais ensuite il écoute ce qui se tapit à sa porte.

Autre point clef, l’arbre. Il ne s’agit pas de la connaissance tout court. Pas de « vous êtes un bon benêt, mon fils ! » dans cette histoire[11]. Dieu n’interdit pas la connaissance à l’homme. Il s’agit, en hébreu, de la connaissance « du bon et du mauvais ». Cette forme est un hébraïsme typique qui nomme un ensemble par ses deux pôles opposés. Exemple, si je dis en hébreu « la grandeur et la petitesse », tout le monde comprendra qu’il est question de la taille des êtres, pas forcément de comparer les géants et les nains. Ici, bon et mauvais. C’est à dire l’ensemble des jugements de valeur. Qui ont partie liée avec la honte, ce qui se comprend, mais surtout avec la conscience de la nudité, ce qui est plus ardu à déchiffrer. Quand l’homme définit ses propres jugements de valeur, il a conscience, peur et honte de sa nudité devant Dieu. A ne pas raplatir en affaire de pudeur sexuelle comme l’a fait Augustin, c’est beaucoup plus profond.

Il n’y a pas de « transmission » au sens augustinien, de génération en génération parce que cette parabole ne se place pas au début du temps concret mais dans une origine que je qualifierais volontiers d’ontologique, hors du temps cosmique. Ou avant tout homme terrestre, dans un espace spirituel décrit comme un espace concret, ce que Corbin appelait l’imaginal. Ce qui explique que ce drame rejaillisse sur la nature humaine mais aussi sur toute la création car nous en sommes tissés. Comment ? Par une torsion, une déviance de la nature adamique, qui soumet l’homme aux passions et à la mort.

Plusieurs termes hébreux puis grecs sont traduits par peccatum (bronchement), le terme latin devenu en français péché. En hébreu, on trouve : ra, mauvais, déplaisant à Dieu ; rasha, méchanceté ; asham, culpabilité ; chata, transgression dans l’épreuve, ratage de la cible ; avon, iniquité ; shagag, erreur ; taah, errance au loin ; pasha, rébellion.

En grec, le plus fréquent est un terme d’archerie, hamartia, qui signifie le ratage de la cible. Aristote va lui donner un sens figuré quand il en fait la faute ou l’erreur qui amène la chute du héros tragique et ce sens sera repris par les Septante et les Pères pour la tragédie par excellence, celle de l’homme déchu. Cela rejoint la déviation de la capacité d’obéissance. Et comme les Romains n’étaient pas des archers, c’est ce qu’ils ont transposé en bronchement du cheval.

Un autre terme grec : adikia, injustice, iniquité. Dans la Grèce païenne, il s’agit d’une démone à la peau tatouée qui s’oppose à Diké, la Justice qui est aussi la justesse. C’est un terme très fort, qu’il ne faut pas comprendre dans un contexte rétributif. L’injustice non-justesse, c’est ce qui introduit dans l’univers des processus faussés aux conséquences d’incalculable souffrance.

Anomos : ce qui est sans loi, sans règle, sans canon. Comme dirait Julie la Rousse : n’importe quoi de préférence, pourvu que ça fasse du bruit.

Kakos : mauvais, laid.

Poneros : souffrant, en mauvais état, défectueux, d’où méchant, malfaisant. C’est la peine qui accompagne tout effort, le travail, le combat. Comme dirait encore Sidonie la Brune : il n’est pas bien, celui là !

Asebè : refus ou éloignement de Dieu, impiété, sacrilège. Le verbe asebeô qui désigne la faute envers les dieux s’oppose sémantiquement à adikeô, avoir un tort, un manque de justice envers les hommes. Le sebas ou sebè, c’est la crainte respectueuse, la vénération de ce qui est saint, vénérable, digne de respect. L’attitude décrite par l’asebè, assez répandue de nos jours, c’est cet égocentrisme sans profondeur pour qui rien ni personne n’est en soi respectable, le relativisme, la désacralisation ou le laïcisme porté à un point tel que ne restent plus que les envies immédiates. Même les grandes passions en sont exclues : elles déportent la vénération, la sacralisation sur des objets qui ne peuvent combler, elles ne rendent pas l’homme, selon le mot très fort de Marcuse, « unidimensionnel ».

Enochos : tenu, fixé, d’où asservi, assujetti, exposé à une condamnation, accusé.

Parabates : c’est l’homme qui se tient à côté du combattant sur un char, mais aussi le violateur ou le contempteur ; de parabainô, marcher à côté de, s’avancer sur l’avant-scène pour parler aux spectateurs, passer par dessus d’où transgresser, violer (une limite, une loi, un serment), désobéir, omettre, négliger, oublier, laisser passer.

Agnoeô : ignorer, ne pas savoir d’où se tromper, être en faute par ignorance ou inadvertance.

Planaô : s’égarer hors du bon chemin ou s’en détourner, errer, s’écarter du but, manquer l’occasion, s’abuser, être troublé, hésitant comme celui qui, au carrefour, ne sait plus quelle route prendre.

Paraptoma : échec, revers, faute, erreur, de paraptaiô, faire un faux pas, faillir, errer, voire tomber et dégringoler la pente.

Hupocrites : que décalque le français hypocrite. Le terme est employé avec ce sens de tromperie dans la Septante qui détourne de son emploi habituel un mot qui désigne l’interprète de songes ou de visions, le devin, le prophète, mais aussi le comédien ou le rhapsode qui déclame son texte.

Les noms propres commencent aussi, dans ce texte, avec Caïn et Abel, puis Seth qui remplace Abel. Mais Abel signifie Dieu est père et Caïn forgeron. Paul Nothomb dont j’ai suivi les cours d’hébreu nous avait fait remarquer que, si l’on prend les « malédictions » énoncées par Dieu quand il chasse l’homme et eve d’Eden comme une Loi, Caïn la respecte scrupuleusement : il a été conçu « avec le Seigneur », il cultive le sol, il forge, il crée la civilisation, il offre les fruits, cette herbe donnée pour nourriture. Abel s’en moque, il vagabonde avec les troupeaux. Et il offre des prémices des animaux et de leur graisse. Un sacrifice sanglant ? Si c’était un récit historique, Dieu qui regarde favorablement le sacrifice d’Abel et se détourne de celui de Caïn semblerait un tantinet inconséquent. Mais évidemment, il y a d’autres niveaux de sens.

Première remarque. Les noms des deux frères. Caïn, l’aîné selon le texte, est nommé par un métier. Si l’on examine ensuite sa descendance, ce sont tous des êtres qui apportent quelque chose à la civilisation : agriculture, ville, élevage (eh, surprise, ce n’est pas Abel, le père des éleveurs nomades mais Yabal, presque le même nom mais pas tout à fait), musique, métallurgie.

Abel faisait paître des moutons. Dieu est père fait paître des brebis et offre en prémices un agneau. Comme prophétie du Christ, on ne fait pas mieux. Caïn tue Abel et ainsi actualise la mort[12]. Mais c’est aussi, sous forme d’une parabole, l’origine de l’antagonisme entre « le monde » et le projet divin, incarnation, déification. Ce que nous dit cette histoire, c’est qu’un choix funeste a été fait et que la civilisation, fondée sur le meurtre et la vengeance, est devenue antagoniste de l’incarnation divine et de la déification. Un antagonisme qu’il ne faut pas absolutiser car il y a le troisième fils. Les deux premiers sont les enfants d’Eve, conçus dans la maternité. Le troisième, celui qui remplace Abel, est aussi un enfant d’Eve mais Adam l’a engendré. Deux fois dans le texte. Avec la précision que l’on commence alors à invoquer le nom du Seigneur. Donc, face à la civilisation, le sacerdoce.

Vient alors la généalogie. Terminé, Caïn et Abel, il n’est question que de Seth. Que font les descendants ? Ils engendrent un fils aîné, chef de clan donc, puis des enfants, vivent tant d’années et meurent. Pas une œuvre, que des lignages et des êtres humains. Cela dit, ils portent exactement les mêmes noms que les descendants de Caïn. Ce sont les mêmes.

On peut le comprendre comme deux regards sur la suite des générations : un regard utilitaire qui évalue l’œuvre civilisatrice, technique, pour lequel l’essentiel ce sont les choses, les rapports humains n’étant que des rapports de force[13] ; et un regard qui s’attache aux personnes et à la fécondité des hommes, où la richesse n’est pas de l’ordre du faire mais du don de vie, des fils et des filles.

L’apôtre Paul ne s’attarde pas sur le récit, ne s’interroge pas sur son historicité mais présente Adam comme une sorte de pananthropos, l’homme humanité, celui en qui notre nature s’origine et qui nous récapitule. Nous sommes tous morts en Adam. Façon de dire aussi que nous sommes tous Adam, que nous participons non d’une personne mais de la nature humaine déchue. Mais nous sommes aussi tous ressuscités en Christ, nouvel Adam. C’est et ce n’est pas temporel. La langue française est très peu apte à exprimer ces états où le temps et le hors du temps se nouent.

Et puis il y a le philosophe, le dernier de la classe, l’homme qui n’a rien compris, comme d’hab, Augustin toujours et encore, le seul à insister sur l’historicité du récit et qui, en plus, fait l’erreur de relier la chute à la sexualité et au désir, d’où sa conception du péché originel transmis comme une MST. Tout ça parce qu’il a interprété de manière étroite la nudité et le nom d’eve.

Il fallait rappeler ces textes et leur exégèse. Ils interviennent dans un débat plus philosophique que réellement scientifique bien que les arguments de chaque camp s’appuient sur des faits de science. Si l’on n’a qu’une idée vague de leur contenu, on ne peut voir à quel point, de traduction en traduction, le sens s’édulcore jusqu’à permettre une lecture fondamentaliste presque aux antipodes du texte réel.

(à suivre…)



[1] La traduction est celle du Psautier liturgique du père Michel Mendez, Abbaye de Bois Aubry, à partir de la version grecque des Septante.

[2] A ne pas confondre avec le pouvoir.

[3] Pour la version non sarcastique, voir dans les archives de ce blog ma nouvelle intitulée Vox in Rama, qui traite du devenir de l’écosystème si l’on en retire l’homme. Encore n’ai-je fait qu’effleurer la question.

[4] Siracide 18, 7-13

[5] J’utilise pour ma part la Table pastorale de la Bible de Passelecq et Poswick parce qu’elle peut convenir pour plusieurs traductions

[6] Un agneau ne suffirait pas à nourrir un homme durant toute une saison. Mais l’agneau est par excellence l’animal du sacrifice, en particulier celui que l’on offre pour la naissance du fils aîné ; il est assimilé en Isaïe 53, 7 à la figure messianique du serviteur souffrant.

[7] Rappelons que hamartia est un terme d’archerie qui signifie tirer à côté de la cible. En bon français, être à côté de la plaque.

[8] C’est quasiment du chaldéen.

[9] Insistons. Tous les mots comptent. Il ne s’agit pas d’une condamnation de la connaissance tout court, malgré les divagations d’une poignée de pisse-vinaigre.

[10] Dans la symbolique traditionnelle juive, se tenir sous le figuier signifie étudier les Ecritures.

[11] Ce que dit le supérieur au moinillon dans Un cantique pour Leibowitz de Walter Miller. Un classique de la SF mais qu’il faut chercher chez les bouquinistes. La version courte dans un autre livre disponible aussi sur les quais, mais qui ressort plus aisément, le célèbre Matin des magiciens de Bergier et Pauwels.

[12] Nous sommes toujours dans la parabole. Certains ont pensé qu’elle symbolisait l’opposition entre agriculteurs sédentaires et éleveurs nomades. Cette interprétation me laisse insatisfaite car, dans le monde réel, ce sont les nomades qui ont lancé des rezzou sur les villages, tué les défenseurs et pris du butin, comme en témoignent encore des hymnes védiques à Rudra et aux Marut.

[13] Caïn sera vengé 7 fois, et Lamek 77 fois. Notons l’hallucinante multiplication des haines. Où retrouve-t-on ces nombres ? Bingo ! Dans la réponse du Christ à Pierre qui demande s’il faut pardonner 7 fois : Non pas 7 fois mais jusqu’à 77 fois 7 fois. La multiplication du pardon est encore plus vertigineuse. Et c’est déjà ce qu’annonce le verset du Siracide qui relie le pardon divin à la brièveté de l’homme.

Pour ceux que ça intéresse, 77 x 7 = 539 fois dans une journée. Une journée de 24 heures, donc de 1440 minutes. Divisées par les 539 occurrences du pardon, cela laisse un intervalle de 2, 671614… minutes libres pour autre chose. On n’a plus vraiment le temps pour les bêtises, ce qui veut dire qu’il s’agit d’un état permanent à installer en soi.

Tuesday, July 04, 2006

Omphalos et métanoia

Erasme0 vient de me signaler l'existence de son blog consacré aux grands mythes, à la tradition, au sacré en général. Sans partager toutes les opinions de l'auteur, je l'ai trouvé fort bien documenté et argumenté. Donc à visiter.
Adresse : http://omphalos-metanoia.blogspot.com
En espèrant que ça fonctionne.

Saturday, July 01, 2006

Poussière d’étoiles (1)


Comment décrire l’univers ? Comment nous décrire nous-mêmes sans rien oublier d’essentiel ? Pour Dieu, la question est plus simple : on ne peut pas. Et que l’on ne puisse pas, ça se démontre, paradoxalement, par une variante du théorème de Gödel. Un Anglais s’y était frotté il y a quelques années. Normal : il n’y a que les Anglais pour avoir des idées pareilles. J’ai oublié la démonstration mais elle doit bien traîner quelque part sur la Toile ; le plus fascinant de l’affaire, c’est qu’Anselme et tous les scolastiques après lui se sont plantés en beauté, on ne peut pas fonder en raison l’existence de Dieu – mais on peut prouver mathématiquement que la théologie, hors révélation, ne peut-être qu’apophatique s’Il existe.

Mozart, ma lampe et la nuit : enfin vient un peu de fraîcheur qui me redonne des neurones, mais si j’ai démarré sur la théologie raisonnée, c’est aussi que plusieurs chercheurs anglo-saxons affirment que notre cerveau est câblé pour l’expérience de Dieu. Comme pour toute autre activité cérébrale, les circuits neuronaux nécessaires se renforcent à l’usage. Andrew Newberg, de l’université de Philadelphie a mis en évidence chez des bouddhistes en méditation et des sœurs franciscaines en prière une baisse d’irrigation sanguine du lobe préfrontal gauche, d’où dissolution des frontières du moi, et de son homologue droit, d’où perte des repères spatio-temporels et sentiment d’éternité. Effets qui pourraient aussi venir, dans la même zone, d’une surabondance en sérotonine. A San Diego, c’est Vilayanur Ramachandran qui a cartographié une aire du lobe temporal responsable des expériences mystiques associées à l’épilepsie – ou à la « pseudo-épilepsie », bouffée de suractivité à laquelle il fallait bien donner un nom… Comme l’océan le plus agité fut nommé Pacifique, les chercheurs agnostiques par principe tentent par une « pseudo-maladie » de conjurer Dieu. Les deux rituels sont à peu près aussi efficaces l’un que l’autre ; le Pacifique développe encore ouragans et tempêtes ; quant à Dieu, on a du mal à le remettre dans sa boîte ! D’autant que ce fichu lobe temporal obéit aussi bien à de faibles champs magnétiques, surtout s’ils pulsent ; à des stimulations électriques et les travaux se succèdent depuis 40 ans avec des résultats toujours confirmés. Et les savants de chercher toutes les explications possibles de ce phénomène, toutes, depuis la consolation du seul animal conscient de la mort[1] jusqu’à la stabilité sociale de la tribu, sauf la plus simple, celle qui consiste à penser que s’il y a bien un arbre quand je perçois un arbre au delà de ma fenêtre, il y a peut-être bien aussi un Dieu quand j’en perçois un.

Ou comme l’avoue l’auteur anonyme d’un récent article dans Webzine[2], « l’interprétation de tous ces résultats est délicate ». Dilemme que résume Craig Kinsley, de l’université de Virginie à Richmond, de manière très voltairienne : « Le problème est que nous ne savons pas si c’est le cerveau qui a créé Dieu ou si c’est Dieu qui a créé le cerveau. »

En l’an 2000, un autre chercheur anglais, Johnjoe McFadden, professeur de génétique moléculaire à l’université du Surrey, publia un ouvrage dont le retentissement en France fut quasiment nul, Quantum Evolution : the new science of life[3]. Même si Jean Paul Baquiast s’est donné pour tâche depuis 2002 de le commenter en français, ce livre ne semble pas encore traduit aujourd’hui[4] alors qu’il s’agit sans doute de la percée la plus intéressante pour relier la théorie quantique (en particulier la théorie des champs) à l’univers macroscopique. Appliquée au vivant, elle justifie la complexification et pose la possibilité d’une capacité à « auto-diriger » son évolution dans certaines limites. Nous ne sommes plus dans le désespérant mariage du hasard et de la nécessité, il s’y mêle de la liberté et peut-être du désir. Appliquée au cerveau, c’est encore le libre-arbitre et la conscience qui émergent[5]. McFadden pense être le premier à avoir tiré les conclusions du fait que les échanges biochimiques sont des échanges quantiques[6].

Dans le même esprit, le psychiatre Jean Bruno Meric élabore une théorie électromagnétique de la conscience à partir de la physiopathologie de la maladie d’Alzheimer[7] et de la localisation du principe anthropique.

Rien de tout cela n’est totalement nouveau. Les premières stimulations électriques d’aires cérébrales avoisinent la guerre de 1914 ; la mise au point de l’EEG et la découverte de la prédominance des ondes alpha dans la méditation yogique datent des années 1950. Ce qui change, c’est que des travaux sur l’expérience religieuse percutent dans les médias. Mais c’est aussi une question de mode dans les neurosciences ; le tout moléculaire, tout neurotransmetteur de mise encore à la fin des années 90 et qui comblait les vœux de feu Berthelot si ce n’est de Claude Bernard[8] commence à céder devant l’intérêt des champs électromagnétiques – ou faut-il penser que, les armes « non létales » ayant cessé d’être un secret militaire, les services états-uniens ne découragent plus la recherche civile en ces domaines[9] ?

Il est plus drôle d’observer les efforts considérables déployés par les explorateurs de l’aire temporale ou du système limbique associé pour sauver l’anthropologie des Lumières, l’homme insulaire qui ne communique avec autrui que du geste et de la voix. Car on n’enferme pas un champ électromagnétique comme on canalise un flux de molécules dans l’espace synaptique ! Meric en est à supposer que l’ossature crânienne se comporte comme une cage de Faraday pour isoler la conscience des champs extérieurs. Pathétique. Et vain puisque il semble surtout ignorer les travaux de Persinger[10] sans même parler de tout ce qu’on a produit d’alarmiste sur les téléphones portables.

Je n’ai jamais très bien compris en quoi l’insularité de l’homme (chacun seul dans sa boîte crânienne et pas touche !) serait plus rationnelle, plus économique et rasée par Occam que l’hypothèse d’un système ouvert. C’était peut-être évident pour les Encyclopédistes mais enfin, la science a fait quelques petits progrès depuis. Et même : notre corps est un système ouvert, comme tout le vivant. Il puise des éléments dans l’environnement, il respire, il s’ensoleille, il mange et rejette des éléments transformés. Si l’on envisage corps et cerveau comme une dynamique de champs électromagnétiques, l’insularité devient encore plus absurde. Et si l’on prend en compte le niveau quantique, étant donné que chaque particule n’a qu’une probabilité de présence un peu plus forte ici qu’ailleurs, d’où l’effet tunnel et l’évaporation des trous noirs, aucune cage ne retient le moindre oiseau.

Contre quoi, contre qui les rationalistes des Lumières tentaient-ils de verrouiller la maison ? Peut-être faut-il revenir au cauchemar collectif qui accompagna le refroidissement climatique, la petite ère glaciaire des XVIe et XVIIe siècles, et qui témoigne d’un choc culturel majeur entre un monde paysan dont le folklore restait largement chamanique et une frange urbaine de théologiens et de juristes nourris d’Aristote, d’Augustin et de Justinien. L’anthropologie des brûleurs de sorcières, c’est à dire, rappelons le, des juges civils et non de l’Inquisition qui ne s’intéressait qu’aux hérésies, est une anthropologie de l’impuissance. Elle annonce l’insularité des Lumières : l’homme débilité par le péché originel et réduit à sa seule nature est une âme solitaire qui ne dispose que des faibles signaux du geste et du langage pour entrer en relation avec d’autres hommes ; mais c’est un être poreux que peuvent pénétrer ceux qui disposent de la surnature, pour autant qu’il se soumette ; Dieu parfois, mais le péché est rebelle ; le démon plus souvent, par l’habitude qu’en a pris l’homme pécheur. Les philosophes des Lumières n’eurent plus qu’à transformer cette porosité théologique en blindage. Mais la grande peur de l’osmose demeure au moins inconsciemment. Rouvrir la maison, c’est encore faire entrer Dieu ou diable et se retrouver esclave de puissances à la bienveillance douteuse puisque l’augustinisme tardif a fait de Dieu un juge sourcilleux, juge et partie d’ailleurs d’une affaire d’honneur qui le concerne au premier chef.

Comment Anselme a-t-il pu concevoir un Dieu offensé et même infiniment offensé à la manière d’un roi qui se serait fait marcher publiquement sur les pieds ? Comment, surtout, ces philosophes qui se piquaient de théologie ont-ils pu confondre transcendance divine et extériorité alors que toute la révélation trinitaire du Christ telle que la rapporte l’évangéliste Jean[11] parle d’intériorité réciproque des personnes, périchorèse à laquelle l’homme, chaque homme est convié ?

Mais si l’on ne partage pas, même comme cauchemar historique, la vision augustiniste anselmienne de Dieu et du diable, l’insularité de l’homme n’a plus de raison d’être. On la voit clairement comme ce qu’elle est, une sorte de repli schizophrénique du monde intellectuel en réponse à un traumatisme collectif. On se coupe pour ne plus être atteint : gare à la catatonie !

Hubert Reeves, qui n’est certes qu’un vulgarisateur de talent mais c’est une espèce à protéger vu le nombre de plumitifs qui prétendent expliquer au public tout et n’importe quoi[12] avant de le comprendre eux-mêmes, a des mots de poète dont le célèbre « nous sommes de la poussière d’étoiles » tellement cité que je le pille avec le sentiment de reprendre un proverbe. Il faudrait ajouter « de la poussière d’étoiles structurée par la vie » en un système ouvert très précis et hiérarchisé mais ouvert comme l’a déjà montré Prigogine dans les années 1970.

C’est étonnant. En dehors du new age qui n’y a vu qu’un prétexte pour justifier sa propre bouillie conceptuelle, personne n’a percuté jusqu’aux interrogations médiatiques récentes sur la neurothéologie, ni les « grandes religions » ni les théologiens orthodoxes qui nous ont habitués pourtant à plus d’ouverture vis à vis de la science, ni les ésotéristes gnostiques. Ce sont les scientifiques le plus souvent américains impliqués dans cette recherche qui ont trouvé quelques ressemblances entre leurs découvertes et des écoles de conscience telles que le bouddhisme ou le taoïsme et en ont fait la base de leur propre quête intérieure. Mais à l’exception d’un tulkou tibétain également professeur à l’université de Stanford, les lamas n’ont pas commenté. Les taoïstes nombreux à Taiwan ou en Californie pas plus. Comme si la science n’était qu’un épiphénomène sans intérêt.

Il serait pourtant intéressant de répondre aux questions posées par la recherche de pointe, même s’il faut toujours garder à l’esprit le caractère transitoire de ses conclusions, de voir comment cette recherche fondamentale éclaire et est elle-même éclairée par la théologie patristique, de pousser le dialogue plus loin que les cris d’alarme éthiques. C’est l’une des raisons d’être de ce blog.

J’ai conscience de l’ampleur de la tâche puisqu’il faut à la fois gommer la caricature de Dieu qui pollue l’occident depuis un millénaire – et c’est long, un millénaire ! – et tenter d’embrasser l’essentiel des sciences contemporaines, de creuser la représentation de l’univers et de l’homme qu’elles induisent. A ce niveau de réflexion plus philosophique, il est évident qu’on ne pinaille pas la virgule et qu’on laisse aux spécialistes le travail de fond, le séquençage de l’ADN ou les coups de sonde dans le temps de Planck.

Et la première question qui m’importe, surtout après avoir exploré les revendications d’immortalité du transhumanisme, est celle de la nature humaine.

(à suivre…)



[1] Mais la nature est une marâtre, comme le montre assez l’entre-dévoration universelle, et ne fait pas ce genre de cadeau sans une raison moins sentimentale.

[2] « La neurothéologie », 6 juin 2006, www.webzinemaker.com/

[3] Johnjoe McFadden, Quantum Evolution : the new science of life, WW.Norton and Cie, 2000.

[4] Je serais ravie de me tromper…

[5] Johnjoe McFadden, « Le Je n’est pas un robot », traduction Jean Paul Baquiast, Journal of Consciousness Studies, 2002, www.imprint.co.uk/jcs/

[6] Sans pousser aussi loin, j’avais signalé le fait dans mes articles, en particulier de Rêver, dès 1995, pour critiquer les limites de la représentation insulaire du cerveau défendue par les agnostiques des neurosciences. McFadden comble donc un de mes vœux. Espérons qu’on ne mettra pas 15 ans à traduire son œuvre.

[7] Jean Bruno Meric, « Théorie électromagnétique de la conscience », sd, www.antropic.com/mericjb

[8] J’ai oublié quel est celui des deux qui espérait qu’un jour la médecine ne serait qu’une branche de la chimie.

[9] Rien d’aussi romantique qu’un complot de petits gris : ils recrutaient les chercheurs intéressants et très légalement pouvaient censurer leurs publications. Le MI5 emboîtait le pas au Royaume-Uni ; et il suffisait de pousser les référés Européens vers leur position d’équilibre rationaliste la plus probable par l’usage bien orchestré du mépris.

[10] Michael A. Persinger, Perceptual and motor skills, 1976. Titre de la traduction canadienne en français : « Les phénomènes qu’on associe aux OVNI et les comportements associés ont-ils un rapport avec des processus géophysiques ? »

[11] chapitres 14 à 17.

[12] Et à peu près n’importe comment.