Wednesday, January 11, 2017

À propos des droits de l’homme dont on nous rebat les oreilles (ce texte co-écrit avec PascalPastor date de 1994)




Toutes les études de psychologie démontrent aujourd'hui l'importance de la mémoire non seulement individuelle mais familiale, ancestrale, dans la structuration du psychisme, et ses troubles. Un traumatisme vieux d'un siècle peut encore affecter aujourd'hui les descendants de celui qui l'a vécu. Or l'ethnologie tend à retrouver des processus analogues au niveau collectif. Qu'en est-il donc de notre mémoire historique ?
Sa transmission s'opère d'abord par le biais de l'école. Il n'est donc pas inutile de scruter les programmes du secondaire depuis Jules Ferry. Que l'intitulé soit « Histoire de France » ou « Histoire du monde », nous allons retrouver le même schéma directeur jusqu'à la réforme de 1968. La préhistoire est traitée par brefs coups de sonde, avec une insistance sur le Magdalénien et quelques mots des mégalithes. Le passage au néolithique n'est pas abordé. L'Antiquité se résume à l'Egypte, la Grèce et Rome. Les peuples combattus par ces puissances seront mentionnés mais pas étudiés pour eux-mêmes. Après un couplet sur les « invasions barbares », le haut moyen âge comporte Clovis, Frédégonde et Brunehaut, après quoi l'on passe à Charlemagne et Louis le Débonnaire. Une brève mention de Charles Martel nous amène aux Capétiens, mais leur histoire détaillée ne commence vraiment qu'avec Philippe Auguste et les croisades. A partir de là, on va insister sur les relations européennes, c'est à dire, en gros, la France, l'Angleterre, l'Empire d'Allemagne, l'Espagne et l'Italie, bref, les pays limitrophes. Le reste du monde apparaît avec la colonisation anglaise et française, l'indépendance américaine, et les deux guerres « mondiales ».
En d'autres termes, quelqu'un ayant terminé ses études secondaires avant 1968, s'il ne devient pas historien, ignore tout de la civilisation égéenne avant les Mycéniens, de Sumer et d'Akkad, de la Thrace, des Gaulois avant Rome. Ce qui a pu passer de ces cultures dans la nôtre n'a donc aucune chance d'être reconnu. Il n'aura pas plus de lumières sur le monde hellénistique après Alexandre, sur Byzance, sur la Russie de Kiev et, au delà, jusqu'à Pierre le Grand si ce n'est Lénine. L'une des conséquences sera l'ignorance totale de la pensée du monde chrétien orthodoxe, qui deviendra, dans cette vision tronquée, une simple « survivance » des temps primitifs. Lorsque des problèmes se poseront, à diverses reprises, dans les Balkans, on s'interdit ainsi de n'y rien comprendre. Mais notre homme n'a aucune idée non plus de l'Inde, de la Chine, de la Mongolie, si l'on excepte quelques lignes sur le voyage de Marco Polo, jusqu'à la colonisation, ni du Japon avant Pearl Harbour. A l'heure où la pratique du yoga et des arts martiaux se répand, la méconnaissance de l'histoire de ces peuples amène des contresens en série, ouvrant la porte à n'importe quels charlatans. Il ne sait rien, en outre, de la civilisation de l'Islam classique, sauf les dates clés des croisades. Si sa perception du monde islamique se résume aux discours haineux et simplistes des intégristes salafistes ou wahabbites, et à des histoires de foulards, la guerre de religion n'est pas loin !
Mémoire lointaine, direz vous, dans le temps et dans l'espace. Mais il ignore tout autant les peuples qui fondèrent l'Europe actuelle. Les pays nordiques n'évoquent que des images de drakkars, et, avec un saut de plusieurs siècles, les meubles en pin clair. L'Europe centrale apparaît comme une marche plus ou moins obscure, à l'identité incertaine. L'Arménie, la Géorgie et l'Irlande jusqu'au XIXe siècle sont rayées de la carte. L'Angleterre même commence à Guillaume le Conquérant. Or toutes ces cultures ont nourri la nôtre, et jusqu'à des époques très proches. Les méconnaître, c'est aussi perdre le sens de ce que nous sommes. Quant aux Amériques, à l'Afrique et à l'Océanie, ce sont des terres vierges jusqu'à la colonisation. Comment alors établir des relations, même commerciales, qui n'échouent pas lamentablement, malgré la meilleure bonne volonté ?
Ces manques se comprenaient partiellement à l'époque de Jules Ferry : les fouilles étaient en cours, les enquêtes ethnographiques aussi, les incertitudes restaient nombreuses. Leur persistance après 1918 et surtout après 1945 serait plus étonnante. Nous voyons ainsi se former une mémoire stéréotypée. Ajoutons que l'histoire se résume alors dans les manuels scolaires à un catalogue de guerres, à l'émergence de quelques techniques, aux arts et à un vague survol des institutions et des idées.
À partir de 1968, sous l'influence de l'École des Annales, on tient à réduire la part de l'événementiel pour faire l'histoire de l'économie et des mentalités, sur le long terme. On assiste alors à des regroupements thématiques, mais qui rendent floue la chronologie. Si le temps devient spongieux, le cadre géographique s'élargit. Jusque là, on disposait d'une mémoire stéréotypée de l'Europe occidentale et méditerranéenne. Désormais, on accède à la mémoire globale de l'humanité, mais sans réel repère. Les résultats furent tels que les historiens réclament à cor et à cris le retour à la chronologie. Il est encore assez timide pour que ces cris reprennent à chaque rentrée scolaire. Or, derrière les questions de dates, l'enjeu réel est celui de l'enchaînement causal et des responsabilités actives. Il ne s'agit pas de juger le passé, certes, de distribuer des bons et des mauvais points, mais de comprendre des processus. Pour ce faire, il est indispensable de savoir quoi précède quoi, de voir aussi quels problèmes se répètent, quelles questions, dans une époque donnée, traversent plusieurs cultures, quelles réponses seront données, comment leurs articulations engendrent de nouveaux processus. Notre présent en est tissé.
Cette altération de la mémoire est, certes, partiellement corrigée par les ouvrages de vulgarisation, les films et les émissions de TV. Mais nous retrouvons là,  forcément, une histoire éparpillée, dans le temps comme dans les thèmes abordés. Les thématiques elles-mêmes comportent de sérieuses lacunes. Les sciences, les techniques, les arts même pointent comme des archipels dans l'océan. Les techniques sont les mieux loties. Le parti-pris économiste ne peut les passer sous silence, tout simplement parce que leurs produits font l'essentiel des échanges commerciaux et des bouleversements sociaux. La science surgit par à-coups, sans que sa continuité interne soit apparente, sans surtout que ses enjeux et ses choix soient rendus clairs. Est-ce un hasard si l'on voit, dans les media, la rubrique « scientifique » présenter en priorité les innovations technologiques ? Toute la politique de la recherche dans les années à venir en dépend. Comment des gens habitués à confondre science et concours Lépine, science et bricolage industriel, pourraient-ils comprendre la nécessité de la recherche fondamentale ? Le droit enfin ne forme toujours pas un thème à part entière. Les institutions, les cadres législatifs, semblent, sinon tomber du ciel, du moins pousser par génération spontanée, ou n'être que des bricolages pour répondre à l'urgence de situations apparues par hasard ou parce que les gens sont méchants ! En d'autres termes, et par conséquent, le citoyen est appelé aux urnes périodiquement pour signer un chèque en blanc à des « représentants » dont il ne comprend ni l'action, ni la pensée directrice, ni les enjeux. Sait-il seulement que tout droit repose toujours sur une philosophie de l'homme et du social, et que ce ne sont pas les moindres problèmes que doivent résoudre les législateurs ? Mais les législateurs eux-mêmes, s'ils n'ont pas fait d'études de droit (où l'histoire occupe une bonne place), le savent-ils encore ? Qu'est-ce qui, alors, les guide dans leurs choix, à part l'urgence ? Et la fonction législative ne serait elle réservée, par voie de conséquence, qu'aux juristes et aux historiens ? Combien de parlements avons nous connu à majorité de professeurs, ou de juristes et d’avocats ? En outre, le temps libre et le dévouement nécessaires pour travailler à l'évolution juste du législatif manquent et donc ne permettent plus que l'on se pose la question fondamentale de la constitution de notre société. La réflexion politique, au sens général et fondamental du terme, ne serait-elle plus permise qu'aux professions libérales, aux fonctionnaires, aux cadres de syndicats, partis politiques ou associations ?
Revenons à la fameuse Déclaration de 1789 qui n'est en fait qu'une constitution déguisée. Il en existe une autre, préambule de la constitution de 1793, laquelle ne fut jamais appliquée. Une comparaison des deux textes s'impose, car les idées vagues et souvent plus affectives que raisonnées, qu'on se fait de la « démocratie » sont issues de confusions entre eux.
Dans ces deux textes, les articles 1 et 2 énoncent les « droits ». La Déclaration de 89 affirme : « 1. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit ; les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune. 2. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme, ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression. ». Celle de 93 déclare : « 1. Le but de la société est le bonheur commun. Le gouvernement est institué pour garantir à l'homme la jouissance de ses droits naturels et imprescriptibles. 2. Ces droits sont l'égalité, la liberté, la sûreté, la propriété. 3. Tous les hommes sont égaux par la nature et devant la loi. »
Bonnet blanc et blanc bonnet ? Que non pas ! En 89, les hommes sont « libres et égaux en droit », il s'agit de la capacité juridique et de rien d'autre. Seules les associations politiques ont un but explicite. L'ordre des « droits » est aussi révélateur. 1. la liberté, ce qui n'a de sens que pour des individus. 2. la propriété, ce qui ne s'applique vraiment qu'aux nantis : la distinction entre « citoyens actifs » et « citoyens passifs » durant toute la période révolutionnaire, le suffrage censitaire, réservé à ceux qui peuvent payer un impôt, d'ailleurs assez cossu, vont dans ce sens. 3. la sûreté : à cet endroit du texte, c'est la garantie des deux autres. 4. la résistance à l'oppression, le seul de tous ces droits qui ne sera pas explicité dans la suite des articles. Nous pourrions y lire un plaidoyer pour le libéralisme, y compris et surtout économique. En d'autres termes, nous avons affaire à un texte rédigé par des juristes pour des notables, marchands, industriels et membres des professions libérales. C'est un projet sur l'homme, celui qui aboutira logiquement aux « Maîtres de forge » du XIXe siècle.
Dans le texte de 93, la société (et non les associations politiques comme en 89) a un but clairement établi, le bonheur, idée-force du XVIIIe siècle, même si nul n'a jamais pu le définir. Les « droits » sont énumérés dans un ordre qui, lui non plus, n'est pas neutre. 1. l'égalité : l'accent est mis sur une organisation non hiérarchique du social. 2. la liberté : nous retrouvons l'individu. 3. la sûreté : elle ne peut s'entendre ici que des personnes, et de la relation entre le collectif et l'individuel. 4. la propriété : en dernière position, elle signifie une potentialité ouverte, qui récuse donc toute forme de communisme autoritaire. Cette Déclaration exprime aussi un projet sur l'homme, mais très différent du premier. Il ne s'agit plus de lois favorisant l'émergence du libéralisme économique mais d'une recherche que l'on retrouvera dans les socialismes utopiques, de Proudhon et Fourrier jusqu'au mouvement hippie, en passant par la fédération anarchiste. Mais pourquoi tient on tant à ne voir que de l'utopie dans ces principes ?
Cependant, la Déclaration de 89, par les articles cités, hésite en permanence entre libéralisme économique et juridisme absolu. En effet, l'article 17 stipule que les propriétés individuelles peuvent être retirées au nom de « l'intérêt général », moyennant une « juste » indemnité préalable. Calculée au plus juste, sans doute ! Ainsi, l'administration peut ruiner les gens à son gré à condition de leur verser auparavant une quelconque clopinette. Cet article laisse dans le vague la question de transmission. Si quelqu'un peut, sans en être d'ailleurs assuré, jouir de ses biens jusqu'à la fin de sa vie, il pourrait aussi bien en être dépouillé tout en gardant l'usufruit. Mais l'héritage, lui, n'offre aucune garantie. Les lois ont d'ailleurs beaucoup varié sur ce point, et les taxes qui grèvent la succession, surtout lorsque le legs intéresse des collatéraux, voire des amis, la rendent souvent illusoire. En d'autres termes, la propriété réelle s'arrête à la mort, et ne représente donc bien qu'un usufruit déguisé. Toute la fameuse Déclaration joue ainsi sur le singulier générique (abstrait) et le pluriel (concret), par de savants tours de passe-passe[1]. En 93, par contre, l'article 16 n'offre aucune restriction : « Le droit de propriété est celui qui appartient à tout citoyen de jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie. » Remarquons que la libre disposition implique le droit de transmission, et que ce dernier est absolu.
Mais poursuivons notre examen comparatif. Les articles 10 et 11 de 89 précisent ce qu'il en est de la liberté d'opinion : « 10. Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi. 11. La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement ; sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans le cas déterminé par la loi. » Conclusion (où l'on savoure le « même religieuses », ils sont bien bons, nos Raminagrobis de 89 !), la dictature de la loi est totale, puisque qu'elle définit à la fois « l'ordre public » et « l'abus » de la liberté de penser. Un seul mot serait superflu dans ce texte : « librement ». Nous ne sommes pas loin du politiquement correct ou de ces techniques de décision en usage dans certaines entreprises américaines, où le consensus doit être atteint sans aucun débat, sans argumentaire pour défendre les idées émises. On se contente de lancer des formules jusqu'à ce que l'une d'elle fasse l'unanimité. Technique redoutable car qui peut assurer que l'unanimité sur une phrase recouvre bien une compréhension identique de cette formule chez tous les participants ? Le contenu disparaît derrière le chatoiement sonore.
L'article correspondant de 93, le 7, sonne une autre musique : « Le droit de manifester la pensée et les opinions soit par voie de presse, soit de toute autre manière, le droit de s'assembler paisiblement, le libre exercice des cultes ne peuvent être interdits. La nécessité d'énoncer ces droits suppose ou la présence ou le souvenir récent du despotisme. » En d'autres termes, les légistes de 89 déplaçaient le droit de censure, du roi vers eux-mêmes, mais ne l'abolissaient pas. Dans le texte de 93, la liberté de penser et de dire est un absolu.
Un certain nombre de droits explicites en 93 n'existent pas en 89. Le libre choix du métier et la libre entreprise absolue (art. 17), l'interdiction de toute forme d'esclavage (art. 18), le droit à l'aide sociale décente (art. 21), ainsi qu'à l'instruction (art. 22), sans d'ailleurs que cette dernière soit obligatoire : le régime prévu est plus libéral que la loi scolaire de Jules Ferry. De même, le caractère temporaire des fonctions publiques, le refus de l'immunité parlementaire, le droit de pétition, inviolable et illimité, le droit à l'insurrection en cas d'abus de pouvoir, la possibilité de changer la constitution sont affirmés en 93, alors qu'en 89 ces points ne sont même pas abordés.
Les articles concernant l'impôt sont tout aussi instructifs. En 89 : « 12. La garantie des droits de l'homme et du citoyen nécessite une force publique. (...) 13. Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses d'administration, une contribution commune est indispensable ; elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés. 14. Les citoyens ont le droit de constater par eux mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée. » En d'autres termes, on paye pour la police et l'administration, et nous savons ce qu'il advint de ce principe : le vote annuel du budget par l'Assemblée, après quoi le percepteur a tout pouvoir ! En 93 : « Nulle contribution ne peut être établie que pour l'utilité générale. Tous les citoyens ont droit de concourir à l'établissement des contributions, d'en surveiller l'emploi et de s'en faire rendre compte. » Plus question de police ici, ni de gratte-papiers, et si le terme « utilité générale » reste vague, le droit de demander individuellement des comptes suggère déjà certains contenus.
Enfin, nous voyons que, en 89, le principe de souveraineté se trouve dans la nation, notion abstraite ou légaliste, et en 93, dans le peuple, notion réaliste.
Enfin pour ceux qui seraient intéressés par les principes du droit, et d'abord du droit constitutionnel, nous préciserons ceci : Un énoncé de loi ne se fait jamais isolément mais comme partie d'un ensemble systémique. Ainsi, faute de s'intéresser au problème social au XIXe siècle, on était arrivé au bord de la fracture et de la guerre civile qui eut effectivement lieu, en particulier lors de la Commune de 1871. Une loi fait partie d'un tout, et il faut considérer un élément dans le tout. Le risque, actuellement, est de ne percevoir les choses qu’au travers du droit pénal, commercial, international, européen... Un peu de sens des synthèses ne ferait point de mal ! D'autre part, l'ignorance des réactions et contre-réactions, comme dans un système vivant ou cybernétique, est remarquable chez nos élus français. La dialectique analyse-synthèse ne suffit plus. Il faut comprendre l'interaction entre le tout et la partie : c'est le but de la cybernétique, et de l'écologie au vrai sens scientifique du terme.
Reste encore un point important, le sabotage volontaire de systèmes efficaces : il suffit de faire modifier et accepter par des naïfs seulement quelques lois au nom des principes sus-nommés, mais à rebours, en destructif, pour saboter tout système. Voyez par exemple, l'Éducation Nationale, et les programmes scolaires. Durant plus de 40 ans, ce ne fut pas seulement de l'inefficacité mais du sabotage conscient dont le but est d'obtenir une population éduquée uniquement pour l'obéissance et l'exécution. Quand on veut changer un pays à long terme, dans quelque sens que ce soit, on s'occupe toujours d'abord de l'éducation de ses enfants. Le plus dangereux étant le couplage entre les programmes scolaires et l'incitation des médias. Il a pour fruit la confusion mentale, résultat du « bordel ambiant » de l'une et de l'incitation aux émotions autorisées de l'autre, et ce indépendamment des dévouements sans borne des enseignants et des journalistes, le trucage se faisant à très haut niveau dans ces deux secteurs. Le résultat est qu'une majorité de jeunes, actuellement entre 15 et 35 ans, préfèrent l'écoute de leurs sentiments à celui de la raison lorsqu'un problème survient. Voyez le fameux reproche : « Tu es dans le mental », si courant dans les sectes du New Age, mais ailleurs on n'a le droit de s'émouvoir que dans des circonstances bien balisées. Or on peut berner les impulsions émotionnelles, l'intellect beaucoup moins. Mais comme il ne s'agit pas de faire des citoyens responsables et clairs avec eux mêmes, la société et le cosmos, sauf pour ses cadres très supérieurs, mais des machines passives, aux indignations provoquées, au politiquement correct... !




[1] Voir à ce propos Arnaud-Aron Upinsky, Comment vous aurez tous la tête ou la parole coupée, O.E.I.L. 1990.

Tuesday, January 10, 2017

Un nouveau livre d'Alain de Benoist

Répercuté pour info, article de Patrice Péhèle

Le Moment populiste - Droite/Gauche c'est fini !

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L’extraordinaire défiance de couches de population toujours plus larges envers les « partis de gouvernement » et la classe politique en général, au profit de mouvements d’un type nouveau, qu’on appelle « populistes », est sans nul doute le fait le plus marquant des transformations du paysage politique intervenues depuis au moins deux décennies.
Le phénomène tend même à s’accélérer, comme l’a montré l’élection de Donald Trump, survenant quelques mois après le « Brexit » britannique. Partout se confirme l’ampleur du fossé séparant le peuple de la Nouvelle Classe dominante. Partout émergent de nouveaux clivages qui rendent obsolète le vieux clivage droite-gauche.
Mais que faut-il exactement entendre par « populisme » ? S’agit-il d’un simple symptôme d’une crise générale de la représentation ? D’une idéologie ? D’un style ? Ou bien le populisme traduit-il une demande fondamentalement démocratique face à des élites accusées de ne plus faire de politique et de vouloir gouverner sans le peuple ? C’est à ces questions que répond ce livre, qui part de l’actualité la plus immédiate pour situer les enjeux politiques, sociologiques et philosophiques du débat.
A quelques mois d’une élection présidentielle où le thème du populisme ne va pas manquer d’être discuté avec vigueur, Alain de Benoist publie un véritable manuel de la question.

Alain de Benoist, Le moment populiste, Pierre-Guillaume de Roux, 352 p., 23,90 €
(en librairie le 26 janvier).

Thursday, December 01, 2016

Retour sur le salon Made in France



A vrai dire, je m’y suis rendue sans trop savoir où je mettais les pieds, mais pour me faire une idée de ce que l’on produisait encore dans notre France partiellement désindustrialisée. La réponse est venue très vite : des chaussettes de laine, un artisanat du vêtement, des produits de beauté, des produits alimentaires de qualité, des jouets en bois ou en osier et des inventions insolites qui tentent de dépasser le stade du concours Lépine. Cela s’adresse à une clientèle aisée et assez cultivée, cadres, bobos, touristes… Les « professions intermédiaires » ne pourront s’offrir qu’une ou deux de ces merveilles dans une année, les employés et ouvriers, j’en doute. S’ils n’ont pas d’enfants, peut-être… Tout est beau, de qualité, tout respire un art de vivre de campagnes cossues ou de banlieues rurbaines. Les conseils d’entretien gentiment donnés par Ardelaine, une coopérative « de développement local » centrée sur le textile, supposent d’avoir au minimum un balcon, au mieux une maison avec jardin. Ardelaine est d’autant plus intéressante que son but premier est de créer des emplois durables, un partenariat avec les éleveurs locaux de moutons mérinos ; la coopérative fait vivre une soixantaine de personnes dans un petit bourg d’Ardèche, Saint Pierreville, quelque part dans la montagne entre Valence et Aubenas. J’ai bien aimé leur modèle économique, tel que décrit sur leur catalogue : 45% des bénéfices sont distribués aux salariés, 45% forment la « réserve impartageable » qui permet les investissements nécessaires à la « pérennité du projet », 10% sont distribués en dividendes pour les associés, salariés ou non.

Je ne parlerai que de mes coups de cœur et de mes étonnements. Le premier stand que j’ai abordé proposait avec quelque provocation un « p’tit sniff ». Diantre !  En fait, il s’agit d’un petit diffuseur individuel de parfum que l’on active d’un doigt et qui permet mille jeux : un parfumeur l’utilisera pour faire découvrir ses nouveautés aux clients, un thérapeute y verra l’occasion de détente pour un patient, un éducateur lui trouvera une utilité pédagogique permettant aux enfants de reconnaître et nommer les odeurs. Moi qui pensais ne pas avoir beaucoup de nez, j’ai pu identifier les composants d’une dizaine d’élaborations odorantes complexes ; je n’en revenais pas ! Et j’ai vu de suite une autre utilité, pouvoir traverser certaines stations de métro en respirant autre chose que des relents d’égout. Trois créateurs furent à l’origine de cet objet insolite, Valérie Pasmanian pour les parfums, Michel Pozzo pour la conception du diffuseur et sa miniaturisation, Helmut Dippold pour le design. Site, page facebook, le P’tit sniff semble aussi implanté à Paris.

J’ai rêvé devant les lunettes en bois. L’artisan qui les fabrique aux Voivres, dans les Vosges, sous la marque In’Bô fabrique aussi des vélos en bambou et fibre de lin et… des skateboard de hêtre. On sent l’écho de ses passions de jeunesse ! Dans un tout autre genre, une petite voiture électrique prévue pour la conduite en fauteuil, donc pour les handicapés, intelligente et moins laide qu’on aurait pu le craindre. Chez Kimsi, à Saint-Aubin la Plaine, site et page facebook. Une autre voiture électrique, la Bee Bee, a pour particularité un châssis modulable et évolutif, mais je n’ai pas tout compris ! Voiture de plage ou de ville, utilitaire, mais trois modèles différents ou trois en un ? Le vendeur parlait avec un homme sérieux et j’ai rengainé ma curiosité.
A Tain l’Hermitage, sous la marque Manu Fêtes, on trouve un créateur de drapeaux, depuis les pavillons officiels de tous les pays jusqu’aux voiles publicitaires. Ils se déclinent dans tous les formats, comme les mâts et les hampes auxquels on les associera. On a même des bannières de pèlerinage, qui voisinent pacifiquement avec les fournitures de mairie, buste de Marianne, écharpes de maire, d’adjoint ou de simple conseiller, ruban tricolore pour inaugurations, cocardes, coussins de présentation et autres impédimenta. N’oublions pas les écussons militaires et les fanions d’association.
Il me reste à évoquer les plus insolites. Une bande de filles présente le Pisse debout, gadget qui réjouira les psychanalystes freudiens qui croient encore que les femmes souffrent toutes de l’absence de pénis (ne leur ôtez pas leurs illusions, les filles, ils en feraient une dépression !). Mais ce machin à usage unique (heureusement) fabriqué à Montpellier à partir de pin des Landes transformé en papier en Charente a son utilité dans certaines toilettes publiques mal entretenues ou quand de tels édicules manquent, qu’il n’y a pas de buissons bien drus pour se dissimuler… Enfin, nous avons toutes connu ce type d’inconfort ! Et peut-être pour nous donner l’occasion de l’utiliser, le stand le plus proche propose un vin blanc étonnant : un vin de kiwi, dont le jus vinifié se laisse boire sans problème et pourrait accompagner des fruits de mer, des poissons, des légumes frits. Un peu acide, mais pas plus qu’un vin jeune. Reste à savoir combien d’années il se garde, puisque c’est la première production des jeunes de Longonya.

Pourquoi cet écho d’un salon d’artisanat, cet article plus léger que mes messages habituels ? L’art de vivre qu’il représente, même s’il n’est accessible qu’avec quelques moyens, n’est pas une évocation nostalgique de la France rurale des années 1950 ; il trace des chemins vers un autre mode économique qui conjuguerait innovation et tradition, localisme de la production et échanges au long cours via internet. Ce mode économique qui tâtonne encore entre luxe et quotidien pourrait offrir une alternative viable au capitalisme de grands groupes, ne laissant à ces derniers que la guerre et l’espace.
A suivre.

P.s. Je n'ai pas réussi à importer les photos prises à cette occasion. Vous les trouverez sur ma page Facebook, dans l'album dédié.

Wednesday, November 09, 2016

Des jurons et des hommes



On ne jure que par un dieu. L’exemple le plus clair, pour les amateurs de B.D., serait le « By Jove ! » cher au professeur Mortimer dans les œuvres d’Edgar P. Jacob, juron so british qui n’est autre qu’une invocation de Jupiter. Mais il n’est pas toujours facile d’identifier la Puissance qui se cache derrière un autre juron devenu quasiment universel en France, toutes origines ethniques confondues : « Putain ! » Qui diable évoque-t-on par cette épithète ?
A l’évidence, une femme. Le juron n’est d’ailleurs pas nouveau, on le lance depuis longtemps dans le sud-ouest, avec un g final (putaing !) qui ne nous aide guère. A Marseille, on y ajoute une précision anatomique : « Pute borgne ! » Autre énigme. On connaît dans les panthéons indoeuropéens le dieu borgne dont Odin serait le plus évident représentant ou le dieu manchot, mais une déesse estropiée ?  Peut-être, si l’on songe à nombre de triades féminines, images maternelles du temps et du destin ordinaire, pourrait-il s’agir des Grées, ces vieilles, vieilles depuis la naissance nous assure-t-on, qui se partagent au fond de leur grotte un œil et une dent ? Elles ne possédaient pourtant pas de temple et n’interviennent que comme des personnages secondaires dans le mythe de Persée, cet œil pris en otage lui permettant d’apprendre comment se défaire de la Gorgone. 

Oublions pour l’instant l’œil unique de celle de Marseille pour nous intéresser à la prostitution affirmée. Certes, une solution de facilité serait de penser à la Grande Prostituée au chapitre 17 de l’Apocalypse :
« Puis un des sept anges qui tenaient les sept coupes vint, et il m'adressa la parole, en disant: Viens, je te montrerai le jugement de la grande prostituée qui est assise sur les grandes eaux. C'est avec elle que les rois de la terre se sont livrés à l'impudicité, et c'est du vin de son impudicité que les habitants de la terre se sont enivrés. Il me transporta en esprit dans un désert. Et je vis une femme assise sur une bête écarlate, pleine de noms de blasphème, ayant sept têtes et dix cornes. Cette femme était vêtue de pourpre et d'écarlate, et parée d'or, de pierres précieuses et de perles. Elle tenait dans sa main une coupe d'or, remplie d'abominations et des impuretés de sa prostitution. Sur son front était écrit un nom, un mystère: Babylone la grande, la mère des impudiques et des abominations de la terre. Et je vis cette femme ivre du sang des saints et du sang des témoins de Jésus. Et, en la voyant, je fus saisi d'un grand étonnement. Et l'ange me dit: Pourquoi t'étonnes-tu? Je te dirai le mystère de la femme et de la bête qui la porte, qui a les sept têtes et les dix cornes. La bête que tu as vue était, et elle n'est plus. Elle doit monter de l'abîme, et aller à la perdition. Et les habitants de la terre, ceux dont le nom n'a pas été écrit dès la fondation du monde dans le livre de vie, s'étonneront en voyant la bête, parce qu'elle était, et qu'elle n'est plus, et qu'elle reparaîtra. C'est ici l'intelligence qui a de la sagesse. Les sept têtes sont sept montagnes, sur lesquelles la femme est assise. Ce sont aussi sept rois: cinq sont tombés, un existe, l'autre n'est pas encore venu, et quand il sera venu, il doit rester peu de temps. Et la bête qui était, et qui n'est plus, est elle-même un huitième roi, et elle est du nombre des sept, et elle va à la perdition. Les dix cornes que tu as vues sont dix rois, qui n'ont pas encore reçu de royaume, mais qui reçoivent autorité comme rois pendant une heure avec la bête. Ils ont un même dessein, et ils donnent leur puissance et leur autorité à la bête. Ils combattront contre l'agneau, et l'agneau les vaincra, parce qu'il est le Seigneur des seigneurs et le Roi des rois, et les appelés, les élus et les fidèles qui sont avec lui les vaincront aussi. Et il me dit: Les eaux que tu as vues, sur lesquelles la prostituée est assise, ce sont des peuples, des foules, des nations, et des langues. Les dix cornes que tu as vues et la bête haïront la prostituée, la dépouilleront et la mettront à nu, mangeront ses chairs, et la consumeront par le feu. Car Dieu a mis dans leurs cœurs d'exécuter son dessein et d'exécuter un même dessein, et de donner leur royauté à la bête, jusqu'à ce que les paroles de Dieu soient accomplies. Et la femme que tu as vue, c'est la grande ville qui a la royauté sur les rois de la terre. »
L’assimilation de la ville et de la femme traverse toute l’antiquité profonde. En français encore nous distinguons le royaume et la cité, la ville. La Bible fait de Jérusalem la fille de Sion, ce dernier terme désignant le massif montagneux, la suite de collines sur laquelle s’étageaient ses demeures. Troie renferme Hélène enlevée par Pâris, prétexte homérique à sa conquête par les Achéens. On trouverait aisément d’autres exemples, ne serait-ce que l’assimilation d’Athènes à la déesse Pallas Athéna qui apparaît à la fois comme sa protectrice et sa figure éponyme. Les représentations romaines de Cybèle la montrent turrita, couronnée de remparts comme une ville. Cybèle pourrait-elle être la figure que nous cherchons ?
Dans l’Abrégé de la Mythologie universelle ou Dictionnaire de la Fable de François-Joseph Noël, inspecteur-général des études, paru en 1815 à Paris chez Le Normant, on trouve deux figures au nom très proche, Cybébé, « divinité ainsi appelée du pouvoir qu'on lui attribuait d'inspirer la fureur », du grec cybebein, et Cybèle, qu’il assimile à « Vesta l'ancienne, fille du Ciel et de la Terre, et femme de Saturne, qu'on appela autrement Ops ,Rhée, Vesta, Tellus, bonne déesse, mère des dieux, etc., comme mère de Jupiter, de Junon , de Neptune , et de la plupart des dieux du premier ordre. Sa mère l'exposa, aussi-tôt après sa naissance, dans une forêt où les bêtes sauvages prirent soin d'elle, et la nourrirent. Son culte devint célèbre dans la Phrygie, d'où il fut porté en Crète. Cette déité fut inconnue eu Italie jusqu'au temps d'Annibal. Les Romains, ayant consulté les livres des sibylles, reçurent pour réponse que l'ennemi ne pourrait être chassé de l'Italie, jusqu'à ce qu'on eût fait venir à Rome la mère des dieux. Ses mystères, comme ceux de Bacchus, étaient célébrés avec un bruit confus de timbales, de hautbois et de cymbales. On lui offrait en sacrifice une truie à cause de sa fertilité, un taureau ou une chèvre ; ses prêtres étaient les Cabires, les Corybantes, les Curètes, les Dactyles idéens, les Galles, les Sémivirs et les Telchines, qui, tous en général, étaient eunuques. On représentait cette déesse comme une femme robuste et puissante, couronnée de chêne, la tête ceinte de tours, une clef à la main, portée sur un char traîné par des lions, vêtue d'habillements verts et bigarrés. » Sourions de la confusion, à l’usage des enfants des écoles, entre les figures mythiques que sont les Cabires, les Corybantes, les Curètes et les Dactyles avec les prêtres eunuques, les Galles. Résumer en elle toutes les déesses romaines de la Terre peut également faire sourire mais ce syncrétisme renvoie à des cultes sans doute plus archaïques. Il reste qu’aucun mythe n’en fait une prostituée même occasionnelle et que la castration de ses prêtres forcés ainsi à la continence absolue suggère plutôt un retrait.

Revenons à son œil unique. On trouve dans le panthéon de l’Inde védique une figure considérée comme mineure dont on raconte qu’elle n’a qu’un œil, quoique elle soit représentée avec les deux bien ouverts. Fille du sage Kashyap et de Kadru, sœur du roi serpent Sesha ou, selon d’autres sources, fille de Shiva lui-même, Manasa Devi est la Dame des serpents. Elle les protège tout en protégeant les hommes de leur venin. Les contes populaires affirment qu’elle est née directement de l’esprit de Kashyap et que son nom signifie « née de l’esprit », esprit au sens de l’intellect agent de la scolastique médiévale.  On pense évidemment à Pallas Athéna sortie toute armée du crâne de Zeus. Selon les Puranas, Manasa fut mariée par son père à un autre sage, Jaratkaru, qui mit une condition à cette union : à la moindre désobéissance de sa part, il l’abandonnerait. Les interdits de cet ordre finissent toujours par être transgressés, à l’instar des geis irlandais et Manasa se retrouva seule un matin où elle avait réveillé son mari si tard qu’il fut en retard pour ses prières rituelles. Réconciliés au bout de quelque temps, les époux engendrèrent un fils, Astika. Les contes du Bengale disent que Manasa sauva le dieu Shiva d’un poison mortel – motif qui rappelle évidemment le mythe égyptien d’Isis qui guérit Râ du poison qu’elle lui a elle-même inoculé. La conception d’Astika semble d’ailleurs une édulcoration de celle d’Horus, une réinterprétation qui élimine le personnage de Seth mais garde le temps de « veuvage » symbolique de sa mère. On représente Manasa assise sur un lotus, tenant dans ses mains deux serpents, parfois couronnée de cobras, ce qui renvoie encore à l’uraeus égyptien. Une autre paire de bras brandit des objets rituels, dont une hache. D’autres images la montreraient portant son fils dans ses bras, en déesse « à l’œil unique ».  Toutefois Manasa, pas plus qu’Isis, ne paraît se livrer à des galipettes extra-conjugales.
Retenons toutefois le lien entre l’œil unique et les serpents, qui pourraient renvoyer à une figure beaucoup plus archaïque, la déesse néolithique que l’on va trouver en Crète et quasiment sur tout le pourtour méditerranéen. Le plus souvent représentée au pied d’un arbre, la Dame des animaux tient un serpent dans chaque main et se présente donc comme une maîtresse des venins. Certes, il est difficile de reconstituer les mythes des temps sans écriture, mais certaines représentations de Manasa la font accompagner d’un cygne. Sans prétendre en épuiser la signification, notons que le cygne ou hamsa rappelle l’humanité de l’âge d’or, avant la distinction des castes. On le retrouve nageant sur la fontaine d’Urd au pied d’Yggdrasil, l’arbre-monde germano-scandinave, urd signifiant origine, comme arché en grec, au double sens temporel et principiel.
Mais c’est dans le monde celtique, dans la mythologie irlandaise, que nous allons découvrir une figure féminine qui rassemble tous les caractères recherchés. Boann ou Boand – ou Bo-vinda, celle qui procure des vaches, richesse nourricière par excellence, fécondité incarnée – est l’épouse d’Elcmar, le frère du Dagda ; or elle devient la maîtresse de son beau-frère. Le Dagda avait éloigné son frère par ruse, son absence de neuf mois lui semble ne durer qu’un jour. Mais neuf mois suffisent à une grossesse et, durant l’absence de son mari va naître Mac Oc ou Oengus, héros de nombreux récits épiques. Après quoi, Boann se plonge pour se purifier dans la fontaine Segais, source originelle purificatrice et mortelle. Elle perd dans ce bain un œil, une jambe et un bras. En d’autres termes, elle est transformée à l’instar des Fomoires, les géants monstrueux auxquels les enfants de Dana doivent arracher la terre d’Irlande. La métamorphose va plus loin, puisqu’elle devient la Boyne, la rivière sacrée qui sourd d’un sidh, Brug na Boinne, la demeure même du Dagda.

Ce n’est là qu’une première piste. Il ne s’agit certes pas d’assimiler l’une à l’autre des entités liées à des contextes culturels aussi différents que l’Irlande, l’Inde védique et l’Egypte mais de cerner une constellation symbolique qui pourrait encore hanter notre inconscient collectif. Nous y reviendrons.