Wednesday, June 14, 2006

Vagabondages en terre humaine (2)

La science n’est pas un ballon que l’on gonfle, un monde en expansion mais un arbre. Il y pousse des branches, on en élague aussi, et tous les vents y soufflent. Ceux des préjugés comme le jour où le vieux Berthelot refusa de publier la communication de Delage à l’Académie des Sciences sur le Linceul de Turin parce qu’il admettait l’historicité de Jésus : encore aujourd’hui, les médias et nombre de savants ont le vague sentiment que les analyses du Linceul sont d’autant plus fiables qu’elles ne corroborent pas l’authenticité. Ceux des modes intellectuelles : le succès, si l’on peut dire, des bombes A lancées sur Hiroshima et Nagasaki a du même mouvement drainé les crédits vers l’amélioration des techniques de fission, qu’il s’agisse de produire de l’électricité ou de faire surgir des particules dans d’immenses accélérateurs, au détriment de l’exploration de la non-localité, de la sonoluminescence ou de la fusion qui bénéficient toujours de la portion congrue aux marges de la recherche, sauf la fusion mais à condition qu’elle donne dans le gigantisme. Ne parlons même pas des phénomènes quantiques dans le vivant, de plus en plus attestés mais qui se heurtent à un scepticisme a priori tel que l’on peut prédire sans risque que la branche en sera élaguée à chaque regain. Ceux des intérêts économiques : la recherche coûte cher et les investisseurs, Etat, fondations, firmes énergétiques ou pharmaceutiques tiennent à la rentabiliser. Ceux des lobbies porteurs de rêves et d’idéologies et ce ne sont pas les moins actifs. Ces vents s’entrecroisent, se renforcent ou s’affaiblissent de manière plus ou moins imprévisible.
Cette croissance buissonnante signifie qu’interviennent des choix qui n’ont, eux, rien de scientifique. C’est encore plus vrai lorsque les découvertes théoriques précipitent en technologie. Ne seront développées que celles qui intéressent quelqu’un, les militaires ou les grandes firmes A moins qu’un entêté ne décroche le gros lot avec son entreprise quasi artisanale mais il y faut, outre une bonne dose d’obstination, un sens commercial assez rarement couplé avec l’esprit d’invention. L’économie libérale gaspille les start-up comme la nature le frai de poisson…
Si Harvard trouve des financements pour le clonage d’embryons humains, c’est que ses généreux donateurs en espèrent une retombée soit commerciale (rachat de brevets, économies de prestations, etc.) soit idéologique. Voire les deux puisque nous sommes aux USA.

Le soir tombe, les rossignols commencent à chanter dans les jardins. Il n’y en a qu’un proche, sans doute dans le chêne voisin mais l’autre soir, c’était par dizaines qu’ils s’égosillaient et se répondaient d’un arbre à l’autre. Les nuages qui montent ont toutes les nuances du gris bleu et du vieux rose, d’une délicatesse de jeune fille victorienne. Et les hirondelles patrouillent encore, décrivant d’amples courbes pour rejoindre leurs nids. Ce sont à l’identique les étés de mon enfance, quand on ne parlait ni de clones ni d’extropie.
Mais détournons nous de ce ciel si tentant pour les pinceaux et revenons à la science car il faut enfoncer fortement le clou. Il n’y a pas d’un côté le progrès, seul, unique, où tout ce qui s’imagine devrait par là même se concrétiser et de l’autre les lubbites, craintifs et passéistes, prêts à démolir les machines qui… tiens, au fait, les machines sauvées des griffes des lubbites, ont-elles apporté le bonheur promis ou du moins le mieux vivre ? A-t-on jamais tenté de répondre à la question avec toutes les ressources des sciences humaines ? Passons car les films de Chaplin pourraient apporter une réponse des plus ambiguës.
Plus qu’hier où les branches encore grêles n’auraient pas supporté la taille, le buissonnement actuel de la science est assez dru pour qu’on puisse la jardiner, pour que nos choix deviennent conscients et nos orientations un fait de volonté sans pour autant mettre en péril son devenir. Et ce sont des choix politiques, au sens d’Aristote. Surtout, ne les laissons pas aux scientifiques ; ceux que Rémy Chauvin nommait les « conquérants aveugles » seraient plutôt d’une myopie de taupe, ils ne voient rien pour la plupart au delà de leur laboratoire si ce n’est de la manip en cours. L’un des pères du programme spatial français le remarquait hier soir sur Radio Courtoisie : l’aventure avait réussi par un partage des tâches, les chercheurs cherchaient et d’autres décidaient et géraient la maison. Et selon lui, s’il n’y a plus d’élan ni de rêve, pas plus à l’ESA qu’à la NASA, c’est qu’on a remplacé les décideurs pionniers par des fonctionnaires et que les scientifiques font du lobbying chacun pour son labo. Qui donc disait que la girafe est un cheval dessiné par un comité ?
Ou comme le rappelle Jean Pierre Petit en exergue de son site : « Pensez par vous même sinon d’autres le feront pour vous. »
Avons nous vraiment envie que les extropiens pensent pour nous ?

Mais je les remercie d’exister et de porter le débat où il doit se tenir, sur l’agora, devant les citoyens qui, sinon, ne sont que les métèques du monde, car la question qu’ils posent est grave, essentielle comme le « qui vive ? » des sentinelles[1] ou l’interrogation d’un Sphinx inéluctable : qu’est-ce que l’homme ?

Il n’est pas inutile de rappeler ici ce qu’écrivait André Vingt-trois, alors archevêque de Tours, à la fin mai 2004 lors de la révision parlementaire de la loi de bioéthique : « Je voudrais en appeler à la conscience de chacun. Les questions de bio-éthique touchent à l’essence même de notre humanité. Si elles suscitent très peu de débat public, n’est-ce pas parce que, au fond, beaucoup d’entre nous partagent les a priori qui justifient toute recherche, pourvu qu’elle puisse se parer de l’intention de faire le bien ? Les discussions sur le respect du aux embryons, qui ne sont pas du simple matériel médical utilisable pour la recherche, butent à chaque instant sur la législation de l’avortement. La loi de dépénalisation de 1975, puis les lois successives qui en ont étendu le champ jusqu’à faire passer dans les mentalités que l’avortement est un droit, reposent sur le refus méthodologique de se prononcer sur le statut de l’embryon. Puisque ces lois ont été élaborées comme si l’embryon était sans droit, toute tentative de réflexion éthique sur le traitement des embryons est discréditée d’avance comme attentatoire au ‘droit à l’avortement’. Quasiment tout le monde est tétanisé par la crainte d’être soupçonné de vouloir revenir sur la loi de dépénalisation et subit une sorte de terrorisme intellectuel. Mais si cette violence a pu s’instaurer dans un pays qui prétend à la démocratie, n’est-ce pas en s’appuyant sur un consensus implicite ? La culture eugénique qui préside à la sélection des ‘bons’ embryons et à l’élimination des ‘mauvais’ n’est pas un épouvantail nazi. Elle existait avant le nazisme aussi bien aux Etats-Unis qu’en Scandinavie. Elle est aujourd’hui partagée par beaucoup de nos concitoyens. Par ailleurs, l’avortement comme rattrapage d’une contraception défaillante est largement admis dans les ‘meilleures familles’. La perspective de l’euthanasie s’acclimate peu à peu[2]. »
Je me souviens très bien du vote de la loi Weil. Ce fut un malentendu de première magnitude. Dans l’esprit de la ministre, il s’agissait de dépénaliser l’avortement pour répondre à de rares situations d’injustice criante – le volet essentiel restant la libéralisation de la contraception. L’avortement n’arrivait qu’en dernier recours, quand la tragédie était jouée. Mais parmi ses soutiens féministes, on trouvait toute la bande d’intellectuelles parisiennes qui militaient aux côtés de Gisèle Halimi dans l’idolâtrie de Simone de Beauvoir[3] et cultivaient un salmigondis de lutte des classes transposée en lutte des sexes, de revendication du droit au plaisir et à la propriété de son propre corps, de psychanalyse lacanienne mal digérée ; rouge rage, sombre désir et poing levé au dessus d’une pile de manuscrits à Saint-Germain-des-Prés. De l’avortement blessure, signe d’échec existentiel, on passait à l’avortement comme un droit de grève brandi à la face de tous les créateurs potentiels de la femme : papa, le curé du catéchisme, le mari dont on ne pouvait divorcer qu’en acceptant de passer pour une catin, le patron, le ministre – et Dieu le père, jamais nommé mais toujours en filigrane puisque il fallait bien un responsable global à cette sale farce qui leur avait donné un utérus et des ovaires au lieu simplement d’un cerveau, voire d’un clitoris en option ! Elles étaient mal dans leur peau mais écrivaines, journalistes, femmes d’influence ; leur coup de génie fut d’instrumenter les revendications des autres comme « à travail égal, salaire égal », elles qui n’avaient jamais eu de problèmes de fin de mois, et d’y rajouter leurs propres fantasmes puis de persuader les autres femmes qu’elles parlaient au nom de toutes. La sororité ne s’est jamais aussi bien portée.
Passez muscade. Les femmes qui venaient de prendre enfin la parole dans un monde encore largement machiste ne se reconnaissaient pas forcément dans le discours halimique mais comment refuser l’appel à la sororité ?
La seconde étape, par les mêmes, ce fut de persuader de remplacer la contraception, acte responsable mais personnel et intime, par l’avortement, acte public. Toujours le droit de grève. Que voulez vous, on ne peut pas convoquer la presse pour prendre la pilule tous les matins. Et, mais un peu tard comme dans la fable, celles qui les crurent s’aperçurent que l’avortement même gauchiste reste un acte de mort et un échec existentiel – mais ne purent et n’osèrent le dire de peur de passer pour des dinosaures. Ou pire, pour des droitières.
Elles n’avaient oublié qu’un tout petit détail, nos revendicatrices. Ce bout de machin qu’elles jetaient à la face du mâle, du père ou du Père, c’était leur enfant.
Après ça, on continuait de s’indigner devant le sacrifice des premiers-nés dans la fournaise de Baal.
Faut bien assumer ses contradictions…

(à suivre…)

[1] Merci Julien Gracq
[2] André Vingt-trois, « Silences coupables », 21 et 28 mai 2004, sur le site http://www.cef.fr/ Pour une fois que je suis d’accord avec un évêque catho, c’est à marquer d’un caillou blanc !
[3] « On ne naît pas femme, on le devient. » Absurdité, même à l’époque. J’ai toujours prétendu que j’étais née femme, complice des pommiers, des cerfeuils et des chats, des confitures et du vent sur ma peau, mais qu’on avait essayé de me faire devenir un tout autre personnage : Femme-ne-pas, aux bras et aux jambes ligotées d’interdits pour la plupart irraisonnés. Maman, je veux faire du parachutisme. Tu n’y penses pas, tu es une fille ! Mais pourquoi ? (Regard sincèrement choqué, incompréhensif, des deux parents) Mais parce que tu es une fille, c’est un sport de garçon, enfin, réfléchis ! J’ai réfléchi, rejeté la plupart de ces entraves et vécu comme je voulais vivre de toute ma ferveur, déceptions, peines et séparations comprises – mais je n’ai pas eu besoin de jeter mes gosses à Baal pour me donner le droit d’exister. Beauvoir a confondu Femme et Femme-ne-pas. Grave.

Sunday, June 11, 2006

Vagabondages en terre humaine (1)

De tous les blogs et autres sites dont j’ai donné les liens (je m'aperçois que je ne l'ai pas encore installé, je vais le faire illico, mais on peut y accéder aussi par le site de Florence Ghibellini), il en est un dont je voudrais dire quelques mots avant de passer à mes propres thèmes car je ne manque pas de le visiter à tous mes passages sur la Toile, c’est celui de Lisa Mandel qui s’intitule… J’oublie toujours son titre exact. Libre comme un poney sauvage, je crois. C’est à chaque post une simple page de BD, mais fraîche à plaisir, malicieuse, pleine d’humour et sans méchanceté. Ce qui ne veut pas dire sans intelligence ! Le premier qui confondrait est prié de venir me voir à la récré parce que moi, je n’ai pas fait vœu de non-violence. Pas comme certains. Et surtout pas dans le monde virtuel où jouer franc et dur n’a jamais tué personne.

Comme, à force de vagabonder le nez au vent, j’ai toujours un wagon de retard, au moins, sur le train du monde[1], je viens de découvrir que derrière la mouvance cyberpunk – les romans de SF les plus intelligents et les plus dérangeants des trois dernières décennies – avait poussé une étrange excroissance, le transhumanisme (http://transhumanism.org/). C’est une mouvance ou plutôt un débat permanent dont l’école la plus curieuse se nomme l’extropianisme (http://www.extropy.org/). Ne cherchez pas, Larousse, Robert et l’Académie ne l’ont pas encore inclus dans le Dictionnaire mais ça viendra. Extropianisme car partisans de l’extropie, laquelle serait le contraire de l’entropie. Si j’en crois le Joyeux Ragondin (http://blog.ragondux.com/) dans son post du 18 septembre 2004, voyez mon retard, « leurs principes sont le progrès perpétuel, la transformation personnelle, l’optimisme actif, l’utilisation intelligente de la technologie, la défense d’une société ouverte et libre, la défense du libre arbitre et la pensée rationnelle ». Tout en notant que les choses ne sont pas si simples, notre rongeur aquatique trouve plutôt ces prémisses sympathiques.
Il me pardonnera d’être un peu plus dubitative.

On a dit mille bêtises et un peu plus sur l’entropie. Mais jusqu’ici son contraire se disait néguentropie. Pas très heureux. Εν τροπη, c’est littéralement « dans le changement » dont la négation ne pourrait être qu’une stase. Nos Extropiens le lisent sans doute comme un changement interne puisque, si elle n’est pas transformation externe, leur ex-tropie ne serait encore qu’une manière de figer le monde, ce qui ne semble pas leur propos. Quand on oublie d’y mettre de la métaphysique subreptice et pessimiste, l’entropie n’est ni le désordre ni la dégradation des systèmes, c’est une mesure de l’irréversibilité d’un événement ou d’un processus[2]. Donc une forme de mesure du temps. Les Extropiens entendent-ils sortir du temps ?
Si j’ai bien compris, mais leurs propos ne sont pas toujours limpides, ce sont surtout des conséquences de vivre dans le temps, de l’irréversibilité des processus biologiques qu’ils aimeraient sortir en éliminant le vieillissement. Et si possible la mort. Car il est d’autres déterminismes qu’ils aimeraient éviter en choisissant, par exemple, leur propre morphologie.
On connaissait les NBC, les armes dites « de destruction massive », Nucléaire, Biologique, Chimique. Même si elles ont eu dernièrement plus de parenté avec l’Arlésienne et le monstre du Loch Ness qu’avec de réelles menaces, elles constituent tout de même un horizon peu engageant. Mais depuis juin 2002, d’après un rapport officiel américain[3], existent les NBIC ou technologies convergentes : Nanotechnologies, Biotechnologies, Information et sciences Cognitives[4]. Actuellement, une mission officielle française, confiée à Jean Pierre Dupuy, est chargée d’évaluer les risques de ces convergences, dans le cadre du sacro-saint et inutile principe de précaution qui se borne à supputer les risques, évaluer leur probabilité d’occurrence et calculer leur coût économique. Il dépasse heureusement ce cadre frileusement absurde qui nous a valu la grand-peur (ou la grande rigolade, selon) de la grippe aviaire.
L’inventeur du terme NBIC n’est autre que William Sims Bainbridge (en collaboration avec Mihail Roco). Ce haut fonctionnaire de la National Science Foundation, sociologue spécialisé dans l’étude des groupes religieux, est aussi l’un des piliers de la World Transhumanist Association, dont l’un des choix pour le futur serait de pouvoir transférer le contenu informationnel du cerveau dans des mémoires informatiques et remplacer, en l’améliorant au passage, l’homme biologique mortel par le cyborg robotisé et immortel et/ou l’avatar virtuel. En juillet 2003, dans son association, Bainbridge appelait à la constitution de lobbies discrets sinon de sociétés secrètes prêtes à résister à l’ordre social supposé réactionnaire, au premier rang duquel il place les religions établies. Après ça, Pierre Lagrange nous dira que les complots ne sont que des mythes !
Allons, l’ami Pierrot, que penser d’un comploteur qui appelle ouvertement à comploter contre l’ordre social et qui appartient lui-même au petit monde des décideurs de haute volée ? Si les théories du complot ne sont que des légendes urbaines, nous ne sommes pas loin d’une nouvelle mouture du paradoxe du Crétois, non ?
L’autre mot clef, c’est celui de singularité[5]. Que l’on considère la vitesse d’accumulation du savoir scientifique, celle des améliorations technologiques, tout ce qui prend la forme d’une exponentielle très tendue, vient un moment de basculement. Vernor Vinge le définit comme le moment où l’intelligence artificielle dépassera les capacités humaines, leur synergie permettant de créer une « super-intelligence ». Pour Ray Kurzweil[6], ce passage au surhumain sera le fruit des nanotechnologies, de minuscules robots capables de contrôler et réparer le corps humain puis, en un second temps, de se substituer aux organes susceptibles de défaillance. Pascal Pastor, en se basant sur le caractère exponentiel du développement scientifique avait également pressenti l’approche d’une singularité comme le moment où l’on franchirait un seuil de connaissances et donc une mutation de civilisation toutes les minutes[7]. Mais, contrairement aux transhumanistes, il avait fini par penser que cet instant explosif serait plus probablement le point d’inflexion d’une courbe en S. En d’autres termes, après un gros effort de grimpette, on se repose un bon moment sur le palier avant, peut-être, d’entamer l’étage suivant. Fractal, peut-être bien, tout ça…

C’est bien beau de rêver à la perfection de l’homme, à la version 2.0 comme dit Marina Maestrutti, mais l’université de Harvard vient d’annoncer qu’elle a réalisé les premiers clonages d’embryons humains, dans le but d’étudier les cellules souches. Avec financements privés pour secouer le joug des restrictions posées par l’Etat fédéral.
Avant d’arriver à l’éventuel surhomme et dans la plus pure continuité du XXe siècle, de Mengele à Wouter Basson, on commence par chosifier l’homme. Voici l’embryon kleenex, jetable, cobaye de laboratoire.
Aimé Michel remarquait, dans un texte que je garde en mémoire mais que je serais incapable de référencer, que la nature gaspille mais gaspille d’autant moins que l’on se rapproche de l’homme. Il faut des centaines ou des milliers d’œufs pour que survive un poisson, des milliers de glands pour que pousse un chêne. Déjà, une cane va couver une vingtaine d’œufs, sans plus, sur lesquels malgré rats et serpents survivront deux ou trois canetons. Sur une portée de 3 ou 4 lionceaux ou louveteaux, il n’est pas rare que tous subsistent. Et chez les êtres humains qui conçoivent en général un seul enfant par grossesse, même avec les fausses couches et la mortalité infantile, le gaspillage est minimal.
Objection, votre Honneur. Etait minimal. La légalisation de l’avortement et, désormais, l’embryon clonable et destructible à l’envi nous ramènent au niveau des poissons et des grenouilles. Comme progrès, pourrait mieux faire !
Car il n’est pas vrai que la recherche scientifique se développe dans toutes les directions comme un ballon que l’on gonfle. La science, comme le frai des poissons, gaspille. Elle abandonne mille directions potentielles pour en suivre une. Elle obéit à des rêves, des idéologies, des préjugés métaphysiques qui jugent de ce qui fait sens.

(à suivre…)

[1] Mais cela vaut mieux, à tout prendre, que de ne jamais sortir de la gare ou, pire, de la place du marché devant la gare.
[2] Voir Olivier Costa de Beauregard, Le second principe de la science du temps, Seuil, Paris, 1969.
[3] Disponible sur www.wtec.org/ConvergingTechnologies/
[4] Jean Pierre Dupuy, « Le problème théologico-scientifique et la responsabilité de la science », 2004, sur le site http://formes-symboliques.org/, rubrique philosophie
[5] Voir Marina Maestrutti, « La singularité technologique : un chemin vers le posthumain ? », Vivant, 2 mars 2006, http://www.vivantinfo.com/
[6] Ray Kurzweil, The Singularity is Near, Viking Penguin, New York, 2005.
[7] Il n’a laissé que les équations mathématiques et j’avais seulement commencé de rédiger le texte qui devait les commenter en langue du pays lorsqu’il est mort. C’est donc inédit, en friche sur mon ordinateur. Je ne sais plus comment le reprendre car il me faudrait travailler avec quelqu’un qui puisse comprendre son travail, qui ait à la fois des connaissances en physique quantique, en maths appliquées, en sciences humaines et en théologie orthodoxe. Appel aux lecteurs !

Friday, June 09, 2006

Sortir le dimanche (2)

Allons, voici comment on peut penser, écrire et voir tout s’écrouler, peut-être, d’une belle exégèse. Je venais à peine de poster mes méditations sur Abraham mené du sud au nord de l’Euphrate, sur la civilisation d’Ur, sur Harrân et sur Canaan la prophétique quand je tombe sur un site nommé Ishteva qui, si ses propres considérations archéologiques sont justes, renvoie toute ma méditation et quelques autres aux poubelles de l’histoire. Voir http://ishteva.tripod.com/ Je suis bonne joueuse et cette découverte illustre aussi mon propos. Je vais donc la répercuter ici.

Abraham, selon la Bible est né à Ur « en Chaldée » ou, selon la TOB, Ur des Chaldéens. En hébreu Ur Kasdim. Cette Ur Kasdim ne serait pas Ur des Sumériens près du delta de l’Euphrate mais Urfa, dans l’ancienne Syrie du nord (actuellement en Turquie), au nord d’Harrân. Ur Kasdim se situait dans une région nommée Aram Naharaim dont les villes portent les noms de la parentèle d’Abraham selon l’Ecriture : Nahor, Turahi (Terah), l’île de Ragu (Reu), Phalgu (Peleg), Serug(h), Arpachiya (Arphaxad). Lorsque les archéologues, dans les années 1920, ont découvert les ruines d’Ur au sud de l’Euphrate, ils l’ont assimilée à Ur Kasdim parce que les Chaldéens de Babylone en avaient pris le contrôle. Mais…
Mais il faut qu’Ur Kasdim soit située en Aram Naharaim, qu’il faut donc préciser sur une carte. Naharaim signifie Deux rivières. La Septante et Flavius Josèphe l’ont tous deux assimilé à la Mésopotamie (c’est le même mot) entre le Tigre et l’Euphrate. Mais la Septante précise Mésopotamie de Syrie, c’est à dire du nord, vers le Haut Euphrate et Josèphe assimile son peuple aux Assyriens.
On trouverait une confirmation dans les écrits égyptiens où l’on trouve un Naharima ou Naharin pour désigner la région du Haut Euphrate.

Septante en grec sur le site http://ba.21.free.fr/septuaginta/cover.html

Donc, s’ils ont raison, j’ai tout faux et je peux reprendre mon exégèse à zéro. Il n’empêche que je n’en saurais rien si je n’avais pas eu la curiosité de chercher des images d’Ur et de Harrân pour donner un peu de vie à ce qui restait chez moi une pensée plus intellectuelle et abstraite que charnelle.
De cette mésaventure, on pourrait tirer deux conclusions diamétralement opposées. Certains ne manqueront pas de fustiger comme moderniste l’exégèse scientifique, le recours à l’histoire, à la linguistique, à l’archéologie, etc., pour éclairer un texte inspiré dont seule la lecture liturgique et le commentaire spirituel ou typologique auraient quelque valeur, surtout s’il est patristique. Cette histoire montre bien que le modernisme bâtit sur le sable. D’autres pousseront au contraire à multiplier l’approche scientifique dans l’humilité, en acceptant qu’elle soit révisable, que l’on ne parvienne au sens que par approximations successives.
Je suis la première à lire, méditer et me nourrir des écrits des Pères que je crois irremplaçables, tout comme la lecture liturgique, typologique, spirituelle. L’Ecriture Sainte, dans cette perspective, est de l’ordre d’une méta-histoire divino-humaine, qui plonge certes des racines dans l’historicité mais plus encore dans le temps prophétique et le hors temps divin. C’est la seule lecture qui permet de s’en nourrir. Toutefois, si je place au premier rang cette approche méta-historique, je ne vois pas de blasphème à batifoler aussi dans les prairies scientifiques à condition de ne pas confondre les registres.
En fait, j’étais partie sur une exégèse d’Abraham par une technique de voleur chinois, une approche en pas de fourmis et en tournant autour du pot vers tout autre chose.
C’était une mauvaise approche. Je vais clore sur cette mésaventure exégétique une série mal fichue. Et tout reprendre autrement.

Tuesday, June 06, 2006

De l’utilité de sortir le dimanche (1)

Il faut une vocation à l’ascèse bien chevillée à l’âme pour se faire ermite et demeurer dans sa grotte, comme saint Calupan[1], qu’il neige, vente ou pleuve des serpents sur la tête. En dehors de ce mode de vie plus qu’exceptionnel, je ne crois pas recommandable de s’enfermer et surtout pas dans une routine, fût-ce apparemment la meilleure, qui devient vite possédée possédante : ma paroisse, ma famille, mon travail, mon entreprise, mon chien, mes gosses, ma brosse à dents… Même sur Internet, on peut se faire l’équivalent de la promenade dominicale de nos parents sur le mail du village, un tour sur les mêmes sites et dans le même sens : mon courriel, mon forum, quelques sites de ma tribu…
Il n’y a guère plus d’un siècle, une femme pouvait passer sa vie dans un terroir limité à quelques rues d’une ville, quelques villages à la campagne, dont elle connaissait chaque lézarde de chaque mur, sans parler du contenu de l’armoire des voisines repéré les jours de lessive. A peine savait-elle qui régnait sur la France, roi, empereur ou président ; il lui importait davantage de connaître celui qui serait le prochain curé. Les hommes en savaient un peu plus grâce au service militaire. J’en ai encore rencontré, de ces femmes mises « au cul des vaches » à 12 ans, qui croyaient la Terre plate comme un camembert alors même qu’elles suivaient à la télévision les premiers pas de l’homme sur la Lune et qu’elles avaient passé leur permis de conduire. Au demeurant, elles ne manquaient pas d’intelligence ni, et c’est plus important, d’intelligence du cœur. Je me souviens de cette vieille paysanne que sans le vouloir j’avais surprise en prière, dans l’intimité de sa prière ; je n’oublierai pas son visage. La lumière en coulait comme d’une fontaine.
Mais ces femmes, c’étaient encore, d’une certaine manière, des Calupanes. Et je ne rentrerai pas dans un débat sur le bon vieux temps et sa nostalgie toujours suspecte d’oublier une face du sou, ne serait-ce que l’épuisement des grossesses trop rapprochées. Pour nous qui vivons dans ce monde soi-disant post-moderne, dans un milieu urbain, avec un travail et l’usage d’Internet, rêver d’enracinements à la mode du néolithique[2] ne mène pas très loin. Au mieux, il s’agit de mémoires collectives plus ou moins transfigurées. Au pire, c’est Mickey à travers les siècles ou l’histoire niaise à l’usage des enfants de la côte est. Même si l’on habite une banlieue campagnarde, c’est à portée de bus, de métro, parfois de cités taguées, l’on n’appartient plus à ce monde immobile et les intellectuels encore moins que d’autres.
D’une certaine manière, nous revenons à la vie nomade, quoique nos déplacements soient courts, quotidiens ou hebdomadaires plutôt que saisonniers si l’on excepte les deux boucles plus longues que seraient en hiver le ski, en été la plage ou la randonnée. Mais la nomadisation n’est pas l’errance. Elle tourne en permanence sur ses propres traces, ses repères bien établis, des itinéraires balisés et ne s’en éloigne que poussée par un cataclysme.

Pourquoi Dieu a-t-il fait sortir Abraham d’Ur en Chaldée ? Eliminons de suite les exégèses fondamentalistes à l’américaine qui confondent Ur avec Sodome. La ville que Dieu propose de quitter était un ancien centre de civilisation, le joyau du premier empire de toute l’histoire humaine, celui de Sargon d’Akkad, mais qui redevenait provincial : Abraham est un contemporain d’Hammourabi et donc de la montée en puissance de Babylone.
Incise à ce propos : la tour de Babel dont l’épisode prélude à l’appel d’Abraham n’est pas l’Essagil de Babylone, d’abord parce que le grand temple de Marduk n’était pas détruit et surtout parce que la ville de Babylone n’est pas située dans la vallée de Shinear[3]. Les ziggourats sont plus anciennes que la ville d’Hammourabi. Et la séparation des langues aussi ! La Babel biblique, Babel signifie Porte de Dieu en chaldéen, avait déjà changé de nom à l’époque et plus encore à la nôtre, mais l’archéologie confirme le récit : à haute époque, après les déluges, un site porte des traces de destruction, en particulier par le feu. Il se situe bel et bien dans la vallée de Shinear mais porte aujourd’hui sur les cartes le nom d’Arpatchiya. Sa dévastation pourrait être contemporaine de la diversification des langues sémitique, indoeuropéenne et asianique. Ce n’est pas la faute des compilateurs inspirés de l’histoire juive qui regroupent et refondent les documents d’archives à l’époque de David si nous, chrétiens issus des nations, avons perdu la mémoire de ces débuts de la civilisation, laquelle commence entre le Tigre et l’Euphrate plusieurs millénaires avant le miracle grec, rappelons-le. David lui-même règne environ six siècles avant Périclès. Encore un point : entre la destruction d’Arpatchiya et l’apparition de l’écriture cunéiforme, la toute première écriture, on compte deux à trois millénaires durant lesquels ont du se transmettre oralement les faits saillants que furent la chute d’une cité orgueilleuse et la séparation dialectale. La Bible est une mémoire, une mémoire posée sous le regard de Dieu. Pas une dictée[4].
Si les scribes davidiques ont rappelé la ruine d’Arpatchiya juste avant d’évoquer l’appel d’Abraham alors que plus de 3 millénaires les séparent, c’est qu’ils pouvaient mettre ces deux épisodes en miroir : les bâtisseurs de Babel veulent se faire un nom et s’égaler à Dieu, leur œuvre s’anéantit dans la discorde et la dispersion ; Abraham écoute Dieu et reçoit la promesse d’un nom et d’une innombrable descendance. Fin d’incise.
Abraham donc sort d’Ur, ville du sud endormie qui ne donnera plus rien à l’histoire. En apparence, il régresse, devenant éleveur nomade alors que se bâtissent des empires et des royaumes et que les caravanes tracent les prémices de ce qui deviendra la Route de la Soie. Dieu ne l’installe pas au cœur de la puissance montante, cette Babylone dont le roi vient d’inscrire dans la pierre le premier code de lois, un code qui cherche la justice plutôt que la coutume ou la vengeance. Eleveur nomade, disais-je ? Non, éleveur errant. Il ne circule pas sur des chemins immémoriaux de transhumance. Il migre. D’abord à Harrân, en Syrie du nord. C’est l’autre lieu de haute mémoire encore actif, le pendant nordique d’Ur, tout autant en voie de provincialisation. Puis au pays de Canaan, ce qui signifie qu’il abandonne les fleuves et les montagnes, les pays de l’origine, pour une bande côtière encore sous-développée. En Egypte : à la fin du moyen empire. Mais l’Egypte est aussi le fruit de l’autre point d’émergence du néolithique, celui du Hoggar[5], l’autre point d’émergence de l’écriture, l’autre point d’intégration des cultures en un empire, ici par la rencontre du monde sémitique et de l’Afrique. Ainsi Abraham dans son errance unit-il toutes les mémoires civilisatrices profondes. En même temps, son errance prophétise. L’Egypte, environ trois siècles plus tard, deviendra la puissance dominante avec Thoutmosis III ; elle étendra son protectorat sur Canaan. Plus tard encore, le nord de Canaan deviendra la Phénicie de Tyr et Sidon, dont les navires commerceront avec toute la Méditerranée, iront chercher l’étain et l’ambre dans les mers nordiques, feront le tour de l’Afrique et, s’il se trouve, cela se discute mais n’est pas totalement exclu, atteindront l’Amérique du sud. Le périple d’Abraham le mène de la civilisation ancienne aux lieux d’émergence de la civilisation à venir et même très précisément à ceux en qui s’opère une synthèse culturelle. Mais lui-même reste un seigneur errant qui ne possédera de la terre que la tombe de son épouse. Il récapitule, il annonce sans en avoir forcément pleine conscience, il n’est pas soumis à l’histoire.
Il est déjà « dans le monde sans être du monde ».

Avant de continuer ce texte, je tiens à préciser pour les esprits chagrins qu’il s’agit ici d’une méditation personnelle qui n’a pas vocation à devenir autre chose. Je ne l’ai pas soumise au magistère car il n’y a pas de magistère en orthodoxie ; et si d’aucuns trouvent qu’à mêler le texte biblique et l’archéologie je deviens dangereusement moderniste, je leur autorise toutes les étiquettes. Je partage avec les pots de confiture le privilège douteux d’en avoir porté plus d’une dans ma vie mais, si le verre ou le grès n’en peuvent mais, je ne me suis pour ma part jamais reconnu dans celles qu’on m’a collées et j’ajoute qu’en général elles se contredisent. Alors…

(à suivre)

[1] Grégoire de Tours, Vitae patrum.
[2] Le néolithique a commencé vers –7000 et peut-être plus tôt dans le Zagros. Dans nos campagnes, il s’est achevé vers 1950 avec la généralisation de l’usage du tracteur, l’arrivée de l’électricité et de l’eau courante au robinet. Pour cette dernière, il a fallu attendre parfois la fin des années 1960. Le néolithique urbain, c’est à dire le monde des artisans, plus tardif puisque il apparaît avec la céramique vers –5000, s’est effondré autour de 1830 avec les débuts de la révolution industrielle. Voir les travaux de Braudel sur l’histoire immobile et la périodisation de Le Goff sur le moyen-âge. Mon amie Claire-Claude Kappler, iranologue et spécialiste des chamanismes non reconnus, déclare être née au moyen-âge ; c’est aussi le sentiment de Pierre Jakez Helias. Pour ma part, j’allais seulement en vacances au moyen-âge et n’en ai donc pas subi la part d’ombre.
[3] Bien que les scribes davidiques fassent déjà l’erreur commune et traitent Hammourabi de roi de Shinear.
[4] C’est essentiel. Comme toute mémoire, elle recompose le passé, le transformant de vécu en quelque chose qui ressemble beaucoup au mode mythique de la pensée. Dans cette ressaisie, il arrive que les événements se télescopent et dansent avec les dates. D’où l’imbécillité de tous les fondamentalismes. Mais mémoire inspirée et posée devant la face de Dieu, elle ne fait jamais d’erreur sur les autres niveaux de sens, typologique, spirituel… Un énième niveau de sens peut encore jaillir de sa confrontation avec le déchiffrage historique et archéologique, à condition de se souvenir que c’est là une autre forme de mémoire recomposante et de ne pas projeter sur le passé les rationalités provisoires de notre propre temps.
[5] Que les archéologues ont découvert il n’y a pas dix ans…

Monday, May 22, 2006

De vent, de pierres et de pluie… (7)

Il est temps de clore ce qui n’est au fond qu’un billet d’humeur. Il vente et pleut depuis deux jours, en tempête, en grains ponctués de soleil éclatant, un temps breton de bord de mer, un temps de Nantes ou de Carnac.
Ah, voilà encore que je parle des choses qui fâchent. Qui me fâchent. Je n’essaierai pas de retourner à Carnac. J’ai connu les alignements envahis de lande, dans leur sauvagerie. J’ai entendu la terre résonner du galop des chevaux, j’ai retrouvé des rythmes de danse dans le cromlech qui les couronne, j’ai dormi sur le site et mes rêves furent de profonde mémoire. J’ai travaillé sur plan, sur photo puis sur le terrain pour retrouver les intentions de leurs érecteurs, les visées d’étoiles ou de phases lunaires. Il me restait encore beaucoup à faire pour transformer des hypothèses en certitudes mais voilà qu’on a clos l’ensemble, installé un péage à l’entrée, un peu de muséographie pour touristes que l’on prie de rester sur les chemins balisés et de toucher avec les yeux, pas avec les doigts. Ce genre de site apprivoisé n’est pas pour moi. Je déteste qu’on me canalise sur un sentier battu.
J’aimais la pénombre brune et bleue de Notre-Dame de Paris lorsqu’on pouvait s’asseoir là au cœur d’un après midi ; pas vraiment pour prier car elle n’est pas priante mais pour respirer une ferveur du passé. La Dame à qui l’on a dédié cette châsse de pierre et de vitrail n’est pas la Théotokos, malgré les apparences ; elle ressemble davantage à ces femmes allégoriques que Dante nommait dans ses poèmes Béatrice ou Pétra. Depuis qu’un flux ininterrompu de touristes passe en une circumambulation à l’inverse de celle des anciennes liturgies, la rosace nord a perdu son mystère. On ne perçoit plus de lignes de forces magnétiques entre la cathédrale et Saint-Julien le Pauvre et le point de recharge énergétique a disparu du square Viviani.
Ce monde là, livré à l’admiration esthétique superficielle et au piétinement arythmique d’où toute profondeur est absente n’est pas seulement « désenchanté ». On l’assassine. Je voudrais croire que ce n’est que par bêtise et appétit de lucre ; mais je ne suis pas sûre qu’il ne s’y mêle pas de l’idéologie, un reste de réflexe anticalotin comme on l’a vu resurgir dans le laïcisme militant lors de la grandiose et picrocholine affaire du voile à l’école, 4 mois à ne débattre que de cela dans les étranges lucarnes, un record, mâtiné de quelques rogatons de la grand peur des sectes.

Carnac, Notre-Dame de Paris : serais-je païenne ? Sans hésiter, la réponse est oui. Mais ce sont les vrais païens qui ont toujours fait les meilleurs chrétiens, voyez l’Irlande, voyez le royaume d’Edesse, voyez nos ancêtres les Gaulois plus ou moins romanisés. Les grandes hérésies sont apparues dans la culture hellénistique d’où le sacré tendait à disparaître au profit d’abstractions philosophiques et de gnoses. Mais être païenne, tel que je l’entends, ce n’est pas remplacer Dieu par les esprits de la brousse, encore moins se soumettre à leur caprice et tenter de se les concilier par des offrandes qui les pervertissent, ce serait plutôt bénir ces esprits des forêts et des landes afin que, libérés de l’idolâtrie des hommes, ils se souviennent que « les cieux racontent la gloire de Dieu », que devant Sa présence « les montagnes bondirent comme des béliers, les collines sautèrent comme des agneaux », car « il prend les nuées pour son char, il s’avance sur les ailes du vent ».
Carnac ou Notre-Dame de Paris, c’est encore autre chose. Ce sont œuvres d’hommes et notre mémoire. Et dans le raplatissement du monde auquel nous assistons, dans cette offensive qui ne légitime que les passions nerveuses[1], le sexe de lupanar ou la satisfaction des envies passagères, la mémoire est la première victime. « Du passé, faisons table rase ! » On a, semble-t-il, entendu le mot d’ordre mais loin que ce soit pour libérer des vieilles chaînes, c’est pour une aliénation et un esclavage collectif comme on n’en n’a pas connu depuis que les premiers empereurs régnaient sur Rome par le pain et les jeux. On a détruit les études d’histoire dans le secondaire, sans doute pour imiter les Américains qui n’en ont jamais eu hors de l’université. Quand j’habitais sur le Larzac, un charmant jeune homme, bachelier de l’année, qui m’offrit le secours de sa voiture un jour où les bus se faisaient rares me confia sans rire : « Il y a trois millions d’années, ça a castagné dur sur le plateau, les catholiques contre les chrétiens. » Le premier choc passé, il s’avéra qu’il voulait parler des dragonnades dont il avait allégrement confondu les régiments royaux avec des dinosaures, quelque part il y a longtemps. Après cela, je n’ose même plus sourire aux couplets du Lycée Papillon.
Sans doute imagine-t-on plus malléable un homme sans mémoire, à moins que l’on ait la naïveté de croire que l’ignorance préserve des redites, des haines collectives ou des intolérances.
Comme la mémoire n’est pas simple à extirper, surtout en notre Europe où restent tant de vestiges du passé, on voit s’opérer un clivage que je crois dangereux à long terme. Au niveau universitaire, la recherche historique gagne en qualité. Elle n’élimine pas tous les préjugés et aujourd’hui encore un historien révèle parfois plus sa propre époque que celle qu’il tente de décrire[2] mais, dans l’ensemble, cela se tient. Un abîme sépare ces connaissances de leur vulgarisation par la télévision ou la muséographie : le pourcentage de préjugés et de faits scientifiquement dégagés s’y inverse souvent. En particulier l’idée selon quoi le sérieux doit être ennuyeux et les panneaux explicatifs dans les tons gris bleu ou sépia, encore que ce dernier représente une audace !
Dans le même temps, une offensive des milieux new age tend à remplacer, dans les classes moyennes, l’histoire réelle par une histoire mythique – plus exactement par du trafic de mythe. L’Atlantide prend la place de la préhistoire, puis viennent les Celtes adorateurs de la Déesse, tandis que les Templiers font souche en Ecosse près de la chapelle de Rosslyn et que les mérovingiens, bien entendu, mais surtout les cathares alliés aux derniers Hohenstaufen, issus du Christ et de Marie Madeleine prêtresse d’Isis, dansent sous la férule du Prieuré de Sion, poursuivis par la vindicte du Vatican. Enfin, depuis bientôt 60 ans, des extraterrestres hostiles ont signé un pacte avec le gouvernement américain, pacte sur lequel veille encore une société secrète, pardon, une agence de renseignement à l’habilitation plus que restreinte, le MJ12… J’ai du faire à peu près le tour des thématiques. Bien entendu, c’est orchestré. L’Atlantide et la déesse fleurissent dans les milieux féministes des USA et du Canada en s’appuyant sur les romans de Marion Zimmer Bradley. Les Templiers et le Prieuré de Sion viennent, in fine, des disciples d’Ambelain, encore que transformés par des groupes gnostiques anglo-saxons. Quant aux Petits Gris, ils sortent d’une frange indécise où le renseignement US manipule les ufologues, à moins que ce ne soit l’inverse, mais l’armée les trouve bien commodes comme rideau de brouillage autour de ses vrais prototypes. Trois sources, trois chefs d’orchestre dont les buts ne se recoupent pas – mais une seule et unique salade dans les têtes.
La dernière fois qu’on a vu prendre un tel trafic de mythes, c’était en Allemagne après la défaite de 1918. On y a fantasmé les anciens Germains, leurs symboles et leur puissance comme antidote à l’humiliation du traité de Versailles. Et cela finit par engendrer le nazisme. On comprend mieux, à cette leçon pas si lointaine, pourquoi les vulgarisations historiques conduites par l’université s’ingénient à raplatir les faits. Elles opposent la raison aux superstitions, dans une redite des Lumières. Mais si le trafic de mythes a tant de succès, c’est qu’il donne à rêver, qu’on croit y trouver la profondeur qui manque à la vie quotidienne du bon citoyen consommateur. Tabler sur la raison pour boucher un peu plus les soupapes de sécurité, pour interdire le rêve, c’est préparer une explosion dont nul ne peut prédire les dégâts. On a déjà vu quelques signes avant-coureurs avec, par ordre d’entrée en scène, les suicides collectifs, assistés ou non, du Temple Solaire ; l’assaut sur Waco ; les revendications des gamines à foulard, des gamins à kippa et des deux à croix géante autour du cou, avec le même regard un peu halluciné. L’autre jour, un de nos bons apôtres laïcistes se félicitait de ce que la loi avait porté ses fruits et fait disparaître le foulard de l’école. On voit que les hommes politiques et les philosophes médiatiques ne prennent jamais le métro, où sa présence a décuplé pour le moins.

J’écoute le vent dans le soleil. Il souffle en rafales sonores, bouscule les branches des chênes, pousse des troupeaux de nuages sur un ciel d’un bleu laiteux. Cela fait au moins quatre jours sans faiblir mais il semble que la pluie s’épuise.
Assez d’humeur donc, assez d’inquiétudes.
Le seul antidote aux folies de notre temps, c’est de retrouver en nous-mêmes la profondeur, dans la prière d’abord puis, comme en ricochet, en retrouvant la communion avec l’arbre, le campagnol et l’étoile, qui sont de notre sang comme l’aurait dit Mowgli.
Et ce n’est pas une autre histoire.
[1] Nerveuses, je maintiens. Les passions charnelles ont plus d’épaisseur, de durée, de violence contenue.
[2] Le pompon appartient sans conteste à Ferdinand Lot qui expliquait, dans les années 1930, le goût des Romains pour les bains par le fait qu’ils… n’avaient pas inventé suffisamment de linge de corps.

Saturday, May 20, 2006

De pentes, de parole et de liberté (6)

Que reste-t-il, au bout de ce voyage, de ce qu’on a pu prendre pour de l’intransigeance ? Je ne le répéterai jamais assez : l’expérience d’une plénitude de vie. Quand j’étudiais la théologie, il y eut parfois des incidents qui dépassaient le cadre des cours et faisaient brusquement surgir les souffrances et les doutes de nos professeurs. Je me souviens d’un soir où Maxime Kovalevsky prit place assez lourdement au pupitre professoral pour nous avouer d’une voix sourde : « Je suis lâche. Cela fait des mois que je vois s’instaurer ces déviances et je n’ai rien dit… » Ce cours qui n’en était plus un, bien différent de ses considérations habituelles sur la Confrérie saint Photius, est le seul dont je peux entendre des phrases entières dans ma mémoire. C’est ce soir là qu’il nous parla du fil rouge ou du fil d’or de la Tradition, ce fil porteur de vie et qu’il nous expliqua comment de minuscules déviances, un théologoumène trop chéri au détriment de la plénitude du regard, un laxisme rebaptisé économie, de ces pas de côté où l’on ne voit pas de quoi fouetter un chat[1], en s’accumulant et toujours dans le même sens finissent par engendrer les hérésies. Quelqu’un lui demanda comment reconnaître ce fil d’or. Sa réponse me hante encore : c’est quand on s’en éloigne que l’on s’aperçoit qu’on ne le tient plus. Quelques années plus tard, le saint synode de Roumanie retirait sa protection canonique à l’évêque Germain. Et Maxime nous avait fait comprendre bien à l’avance que l’ECOF glissait sur la mauvaise pente au delà du tolérable.
Ce fil d’or, c’est la vie même de l’Eglise, le lien qui nous greffe au Cep, au Christ. A celui qui est le chemin, la vérité et la vie. Donc quand je perçois, et c’est vrai qu’on le perçoit clairement, qu’un discours, un dogme, une pratique en éloigne, je refuse poliment mais fermement. Et je dis pourquoi. C’est peut être ce qui passe le plus mal à notre époque où l’on décourage la pensée argumentée au profit le plus souvent des émotions, plus manipulables par les diverses propagandes.
Peut-être ai-je trop entendu résonner la parole de Dieu à Ezéchiel : « Fils d’homme, je t’établis sentinelle pour la maison d’Israël (…) Si je dis au méchant ‘tu vas mourir’ et si tu ne l’avertis pas (…) il mourra de son péché mais c’est à toi que je demanderai compte de son sang. Par contre, si tu l’avertis et qu’il ne se détourne pas de sa méchanceté, lui mourra mais toi, tu auras la vie sauve[2]. » Non, je ne me prend pas pour Ezéchiel et je suis, de plus, très consciente de l’impact faussé dans la traduction de mots comme méchant ou péché. Péché, vu la dérive culpabilisante que le terme a pris dans l’Eglise romaine, devrait être remplacé systématiquement par connerie. Le mot latin peccatum, c’était le fait de broncher, pour un cheval. Il traduisait déjà huit ou neuf termes hébreux puis grecs, tout un éventail qui va de la transgression des limites au tir à côté de la cible en passant par se tromper de chemin, tourner le dos à son but, faire une erreur volontaire ou involontaire, etc. Connerie a la même extension et, probablement, est apparu dans la langue populaire pour combler un vide sémantique.

Mais il n’est de vraie foi que libre.

J’ai des amis à peu près partout encore qu’ils commencent à se faire rares du côté de l’Eglise romaine, depuis le temps que je ne la fréquente plus. Chose étrange, il y en a toujours un ou deux dans les orientations les plus invraisemblables et qui s’entendent dire avec un grand sourire : « Toi, tu es le seul /au choix : freudien, véné, niouâgeux, parpaillot, païen, etc./ que je supporte. » Je pense que Dieu les met sur mon chemin pour me rappeler que, si l’on a le droit et même le devoir d’évaluer les doctrines, il nous a été clairement interdit de juger les profondeurs des hommes. C’est Lui qui sonde les reins et les cœurs. Pas nous.
Pas parce que ce serait un terrain réservé, na. C’est simplement que nous partageons la nature humaine sans en connaître les limites ni le travail qui s’y opère dans le tréfonds depuis que le Christ a relevé Adam du séjour des morts. Nous ne sommes pas entièrement transparents à nous-mêmes et c’est cette dimension apophatique de notre propre essence qui rend tout jugement de l’autre à la fois dérisoire, inique et périlleux car nous ignorons aussi le processus de salut qu’il peut bloquer ou ralentir.

Même s’il s’agit de philosophie plus que d’astronomie, Hubert Reeves a raison : nous sommes de la poussière d’étoile. Tous les atomes de notre corps furent forgés dans ces brasiers et nous le partageons avec tout, les planètes, les nuages interstellaires, les poissons, les arbres, les chats, les cailloux et même les cloportes. Notre ADN à 4 lettres biochimiques est commun à tout le vivant, même si l’on peut établir un gradient de proximité. Nous sommes sexués comme les fleurs et les antilopes. Ou les puces. Comestibles pour le tigre, le lion ou le virus de la grippe. Notre corps tient par mille radicelles à l’ensemble de la création, ce que savaient intuitivement les philosophes antiques qui faisaient de l’homme un microcosme. Déjà par sa matière les limites de notre nature nous échappent.
Dirons nous alors de quoi nous sommes capables[3] ? Les rationalistes m’ont toujours étonnée par la mesquinerie de leur image de l’homme comme si la raison ne tolérait que l’impuissance. Il est vrai qu’ils prennent la suite de certains théologiens scolastiques ou du moins de leurs épigones. Le juge… son nom m’échappe… au début du XVIIe siècle… celui qui écrivit Le marteau des sorciers pour donner à ses confrères des arguments juridiques contre les paysans accusés, surtout les paysannes d’ailleurs… oui, ce doit être Jean Bodin. Peu importe. Lorsqu’il examine les cas de prescience de l’avenir, de parler en langues, de télépathie, de vision de terres lointaines, il n’a qu’une explication : la raison nous apprenant que l’homme ne possède pas ces capacités, c’est donc le démon qui voit, connaît, etc., et qui trompe ces malheureux en leur faisant croire que cela vient d’eux. Quel pessimisme ! Quelle étroitesse dans la vision de l’homme ! Mais comme il n’a fait que d’honnêtes études de droit, force nous est de penser qu’il tient cette image de son curé. In fine, de la distinction opérée par Augustin entre nature et surnature – et qui suppose la nature humaine débile et chancelante, tout venant de la grâce surnaturelle, depuis la prière matinale jusqu’aux miracles. Et si quelque chose dépasse le lit de Procuste dans lequel Augustin a enfermé la nature et qu’on ne puisse l’imputer à la grâce, cela ne peut venir que du diable. On ne cherche même pas quel avantage y trouverait le Malin. C’est simplement une question de puissance. Ou de raison puisqu’au XVe siècle Nicolas von Waschenheim déclarait : « Tout ce qui n’est pas rationnel vient nécessairement du démon. » Goûtons ce nécessairement. On surprendrait sans doute beaucoup les militants de l’Union Rationaliste en leur montrant à quel point ils sont les héritiers de la calotte !
Mais quand on ne rentre pas dans la vision augustinienne de la nature, le lit de Procuste s’effondre et l’on ne peut plus guère arguer du possible et de l’impossible ni mettre sur le dos du diable tout ce qui dérange notre idée personnelle de nos propres limites. Un simple exemple. Le physicien Yves Rocard a démontré de la manière la plus rigoureuse que le « signal du sourcier » qui s’exprime par un brusque sursaut de la baguette ou du pendule n’est que la perception, amplifiée par les mouvements du corps, d’une variation du champ magnétique terrestre. D’où nous vient cette capacité à le ressentir ? Du démon ? Non, de tout le fer que contient notre corps et de tous les processus électromagnétiques internes au vivant. Nous la partageons avec d’autres bêtes, dont la plupart des oiseaux migrateurs et des cétacés qui l’utilisent pour s’orienter dans leurs voyages. Gageons que ce fut une sécurité supplémentaire pour les premiers navigateurs qui s’élançaient sur l’océan sans boussole et faisaient le point aux étoiles.
En revanche, ce n’est pas parce que l’Union Rationaliste refuse telle ou telle potentialité de l’homme que sa mise en œuvre possède la moindre valeur spirituelle, qu’en soi elle rapproche ou éloigne de Dieu.

Il n’est de vraie foi que libre.

On m’a reproché, sur un blog d’inspiration maçonnique, d’avoir tenu sur certain forum des propos abracadabrantesques. Je ne référencerai pas plus précisément pour ne pas alimenter une vaine polémique. Un blog étant un espace semi-privé en ce qu’il a toujours un auteur qui sert en même temps de modérateur, même s’il est offert à la lecture de tous, je ne vois pas comment exiger un droit de réponse. Nous sommes dans le cyberspace et j’adhère totalement à la Déclaration d’indépendance lancée par John Perry Barlow en 1996, ce qui m’interdit de traiter un blog selon la jurisprudence en matière de presse. Un lien hypertexte renvoyait à une page précise du forum. Le titre de ce fil de discussion entamé par quelqu’un d’autre et que j’avais repris au vol n’était pas forcément des meilleurs puisque, consacré aux propos d’Alice Bailey et du « Tibétain[4] », il insistait sur leur appartenance maçonnique et je ne suis pas sûre que tous les maçons se reconnaissent dans leurs écrits. Cela m’étonnerait même beaucoup pour les obédiences françaises que sont le très rationaliste GO et la déiste GLF. Mais je n’ai fait que citer un ouvrage[5] d’Alice Bailey qui se présente explicitement comme un plan pour créer « la nouvelle religion mondiale » (conférence de 1919) et, au delà, un nouvel ordre mondial, en décoder la langue de bois, en souligner les contradictions, tenter de dégager quel type de monde Alice Bailey cherchait à faire advenir et par quels moyens. Il s’agissait d’une mise en garde contre ce qui grenouille derrière ou à l’intérieur de la nébuleuse new age issue directement, à l’origine, de ce mouvement dit de Bonne Volonté Mondiale. C’était la troisième fois que je me sentais le devoir de commenter ce plan que je n’ai pas inventé et dont je laisse l’entière responsabilité à madame Alice Bailey. La première, je l’avais fait oralement dans le cadre d’une crise interne qui aboutit à l’éclatement d’une ecclésiole autrefois orthodoxe et canonique. La seconde, par écrit, à la demande d’un 95e de Memphis-Misraïm[6] et c’est le même texte que j’ai redonné, après beaucoup d’hésitations, sur ce forum, à titre d’information.
Alors que trouve-t-on abracadabrantesque ? Si c’est le plan lui-même, prière de se plaindre directement à son auteur, madame Alice Bailey. Bon, je sais, il faudrait employer des moyens un peu plus virtuels qu’Internet, du genre tables tournantes, mais je n’y peux rien si la dame n’était pas éternelle. Si c’est le fait de le décoder, je mets de suite le holà.
Qu’on se le dise : je ne crois pas que le gouvernement des USA ait passé un pacte avec des extraterrestres vindicatifs surnommés petits gris qui vivraient dans les souterrains de l’aire 51, enlèveraient des terriens, engrosseraient les femmes pour leur retirer l’embryon au bout de quelques semaines et mutileraient des vaches tout en traçant de jolis dessins dans les champs de blés depuis des hélicoptères noirs. Je ne crois pas davantage aux rites sataniques inventés par Léo Taxil. Et j’ai déjà dit que le Groupe de Bilderberg me semble surtout un Café du Commerce de haute volée. Mais je ne crois pas non plus que tout complot soit par essence une légende urbaine.
Le plan d’Alice Bailey, du soi-disant Tibétain et de leurs épigones est l’un de ces projets sur l’homme qui fleurissent régulièrement dans les milieux gnostiques paramaçonniques. Il a rencontré un acquiescement collectif un peu plus vaste et sans doute inattendu à l’époque du mouvement hippie[7]. Il a de ce fait connu un début de succès avec la réunion, sous l’égide de l’ONU, du Parlement des Religions, immense foire au spirituel où l’on est prié d’admettre à l’entrée comme à la sortie que tout se vaut en matière de croyances, de rites et de coutumes. Les milieux baileysiens ne sont pas seuls à avoir poussé à la roue pour obtenir ce magma syncrétique mais ils y tiennent une place non négligeable. Et cela, c’est un fait. Un de ces faits têtus, comme disait le vieux Lénine.
Il suffit de taper « Parlement des Religions » sur Google et de consulter la liste des participants, une année après l’autre, pour s’en apercevoir.
Alors, je sais, j’ai rompu la politesse tacite de la pensée unique qui consiste à tartiner de la générosité et des bons sentiments sans jamais rien analyser : j’ai établi un lien entre les faits et le plan explicite, publié, qui les annonçait et les préparait depuis avant et après la seconde guerre mondiale, plan d’ailleurs modifié par la victoire alliée comme un lecteur attentif de madame Bailey s’en aperçoit assez vite.
Vous voulez vraiment savoir pourquoi je l’ai fait ?
Parce qu’il n’y a de vraie foi que libre.
Ce qui veut dire aussi que l’on écarte les propagandes.

Extrait de la Déclaration d’indépendance du cyberspace :
« Nous sommes en train de créer un monde où chacun, où qu’il soit, peut exprimer ce qu’il croit, quel que soit le degré de singularité de ses croyances, sans devoir craindre d’être forcé de se taire ou de se conformer. »
Cela signifie aussi le droit de nommer les divergences, de dire en quoi des affirmations théologiques sont contradictoires entre elles, en quoi tel plan visant à l’alignement des têtes derrière des « maîîîtres » même fantasmatiques me semble des plus pernicieux.
Cela signifie aussi respecter quelques règles du jeu comme le caractère semi-privé des forums et des blogs même si l’inscription n’est pas conditionnelle. Je trouve un peu saumâtre, par exemple, que des francs-maçons viennent es qualité faire la leçon sur des forums d’une toute autre orientation alors qu’on ne peut s’inscrire sur les forums maçonniques qu’en apportant la preuve de son appartenance à une loge. Je trouve encore plus saumâtre qu’ils piaillent à l’intolérance lorsque, après avoir transgressé les règles de tel ou tel forum et s’être vus plusieurs fois rappeler à l’ordre par le modérateur, ils s’en font bannir.
Rappelons que ça s’appelle faire le troll et que ces bêtes nocturnes de la mythologie scandinave, pétrifiées par la lumière, sont traitées par les cybernautes comme les sales gosses, les spams et les virus : ouste, vire de mon tas de sable !
Le cyberspace est vaste, aussi vaste que l’âme humaine.
Donc, mon frère, si tu n’es pas content de ce qu’on dit ici ou là, crée ton propre tas de sable et définis en les règles.
Nous, cybernautes indépendants, nous les respecterons.

Je le redis encore. Il n’y a de vraie foi que libre.

(A suivre)
[1] A neuf queues bien sûr, comme dans la marine en bois.
[2] Ez. 3, 17-21.
[3] Cocteau répondait pour les poètes : de tout, comme les mauvais garçons.
[4] Qui l’est autant que moi la papesse Jeanne…
[5] Alice Bailey, Extériorisation de la hiérarchie, Dervy, sd.
[6] Eh oui, mon bon « Emmanuel ». On ne peut pas tout savoir avant de l’avoir appris, n’est-ce pas ? C’était encore un des « Toi, tu es bien le seul /disciple d’Ambelain/ que je supporte ! »
[7] Je le sais d’expérience, une expérience cuisante qui m’a menée assez loin dans les coulisses du plan.

Thursday, May 18, 2006

D’éléphants, de plume et de trafics de mythes (5)

Un éléphant, trompe dressée, mène le troupeau des nuages où, entre autres animaux, se voit un cheval archaïque. On l’imagine barrissant… Instant fugace, nuées fuligineuses sur fond de crépuscule gris, transparent, encore clair. Il est comme une minute d’aube dans le crépuscule du soir.
Non, cela n’a rien à voir avec ce que j’ai dit dans mon post précédent. Ce n’est qu’un ludus naturae, un sympathique éléphant que ma fenêtre encadre un temps.
J’aime bien les éléphants. Cela remonte à mon enfance quand ma mère, exploratrice manquée, me traînait aux séances de Connaissance du monde écouter les Mahuzier, Haroun Tazieff ou d’autres ancêtres de Nicolas Hulot.
Et surtout, par pitié, ne m’en faites pas un signe politique !

En fait, la théologie, pour moi, ressemble à cet éléphant. Je la vis en liturgie comme un parfum, sans vouloir tout saisir consciemment, tout récapituler avec avidité – et cela se déploie quand j’écris, quand je réponds aux questions des uns ou des autres, à m’en étonner moi même. Comme mon vieil ami Marc Beigbeder[1] dont je lisais avec passion dans les années 70 la Bouteille à la mer, je suis une chrétienne de plume et cela vaut mieux que de l’être de plomb. Je suis aussi une femme qui marche dans les forêts, sur les chaumes et les pierriers ; ce n’est pas une prière formelle mais c’est souvent plus vrai que de rouler le nom de Dieu dans ma tête, exercice pour lequel, je l’avoue, je ne suis pas très douée.

Cette semaine sort le film sur le Da Vinci Code. Je ne sais pas si j’irai le voir. Il le faudra sans doute puisque, avant même la sortie du (mauvais) livre de Dan Brown, j’avais fait toute une contre-enquête sur l’affaire de Rennes le Château, que Jean Marc Savary publie en feuilleton dans Liber Mirabilis. Brown a remporté la cagnotte financière mais enfin toute cette histoire n’est pas neuve. Elle remonte aux années 50 – le Prieuré de Sion a déposé ses statuts en 1956 à Annemasse ! – et, outre Pierre Plantard dans le rôle du prétendant mérovingien et Gérard de Sède dans celui du journaliste inspiré, on trouve dans les coulisses tout un groupe issu de celui réuni par Jacques Breyer depuis 1952 à la tour d’Arginy. Ce groupe plus ou moins dissident qui se réunissait à Lyon et qui avait pris également en 1956 la forme d’une loge maçonnique, avait pour mentor Robert Ambelain.
J’ai dit que les maçons des obédiences régulières m’ennuient. Mais là, comme avec Memphis-Misraïm dont Ambelain fut hiérophante à partir de 1960, même si la forme reste maçonnique (ils travaillaient au RER), nous sommes beaucoup plus proches de ce qu’il est convenu d’appeler les ordres paramaçonniques, terme qui regroupe, en gros, l’ensemble de la famille rosicrucienne, la famille martiniste, l’OTO, les reconstitutions « templières » ou « druidiques », la Golden Dawn et ses dérivés, les loges alchimiques, les ordres synarchiques, l’AROT, les Polaires, les divers ordres de chevalerie ou du Graal autoproclamés, sans compter la société théosophique et ses dérivés qui ont, in fine, donné naissance à la nébuleuse du new age. J’ai bien du oublier une demi douzaine de conventicules en plus du raton laveur dans cet inventaire, mais baste...
Non, nous ne sommes plus dans l’ennui des croyances minimales mais dans un univers d’heroic fantasy : un univers de légendes et de pratiques magiques, de gnose et de projets sur l’homme. Pas sur la société, comme les révolutionnaires lambda. Sur l’homme. C’est plus vaste et plus fondamental. Dans une recherche de pouvoir(s) aussi, mais rarement pour soi-même, plutôt pour faire avancer tel ou tel de ces projets. Un univers où le trafic de mythes voisine avec de vraies mythopoièses dans le but de créer ce que Bergier appelait, d’après Buchan, des centrales d’énergie. L’affaire de Rennes le Château représente un chef d’œuvre du genre puisqu’on y trouve depuis 50 ans à la fois du trafic de mythe, un trafic éhonté de l’histoire et de la mémoire collective et assez de mythopoièse réelle pour créer et entretenir une telle centrale. Un labyrinthe de perdition à double si ce n’est triple entrée.
Passée la période d’élaboration discrète avec le dépôt des statuts du Prieuré de Sion et celui de polygraphiés à la BN, on peut compter trois étapes d’élaboration de la centrale d’énergie. La première se focalise sur la légende du trésor de Rennes le Château et s’accompagne d’une intense campagne de chuchotis sur Radio Cocotier. Elle se double de la parution à partir de 1970 des ouvrages anti-chrétiens d’Ambelain[2] qui fait du Christ un zélote fils de zélote, chef de la résistance armée des Juifs contre l’empire romain. On y trouve déjà les trois thèmes clefs de la propagande brownienne : la crucifixion n’est qu’un rite initiatique, une fausse mort à base de narcotique ; c’est l’apôtre Paul qui a inventé la divinité du Christ et le christianisme ; enfin Jésus avait une amante. Mais ce n’était pas encore Marie Madeleine qu’Ambelain identifiait à… Marie mère de Jésus ! Non, il s’agissait de la princesse Salomé, fille d’Hérodiade[3]. Gérard de Sède nous apprend certes que les rois mérovingiens sont de la descendance de David mais il tente surtout d’en faire des extraterrestres, en s’appuyant sur la mythopoièse spontanée qui entoure les vagues d’observations d’OVNI.
La seconde phase s’ouvre sur la parution en anglais du livre de Michael Baigent, Richard Leigh et Henry Lincoln, Holy blood, holy grail, rapidement traduit en français sous le titre L’énigme sacrée aux éditions Pygmalion. Elle simplifie l’histoire du Christ par rapport aux élaborations d’Ambelain, élimine le côté résistant politique qui ne fait plus recette, fait de lui l’époux de Marie Madeleine, lui accorde une descendance, bien évidemment les mérovingiens, mais complique à plaisir l’histoire supposée du Prieuré de Sion censé veiller sur cette lignée royale seule légitime, à coup de généalogies truquées, de faux événements, de réinterprétations abusives d’événements réels et de théorie du complot distillée sur vingt siècles. C’est tout de même ce qu’on a fait de plus grandiose dans le genre depuis Alexandre Dumas père, si l’on excepte les escadres galactiques que Monet voyait tenir leurs conférences interstellaires sous le métro de La Motte-Piquet Grenelle ! Dans cette seconde période, Rennes le Château reste le point focal, commence à attirer les foules et même… les hommes politiques.
La troisième période, c’est évidemment le Da Vinci Code. Les protagonistes de la première période, d’Ambelain à Plantard et à Gérard de Sède sont morts. Ceux de la seconde période sont mis sur la touche. Le point d’ancrage sur Rennes le Château n’a plus lieu d’être et Dan Brown simplifie même le légendaire du Prieuré. La seule chose qui demeure et s’amplifie, c’est le message sur Jésus, Marie Madeleine et leur descendance. Simpliste comme un slogan et d’autant plus pernicieux.
Un sondage BVA réalisé en avril 2006 pour le magazine rationaliste Science et Vie vient d’être publié sur Internet. Il s’intitule « Jésus, le Saint-Suaire, le Da Vinci Code et les Français », ce qui est déjà tout un programme. La seule et unique question sur le Da Vinci Code : s’inspire-t-il de « la littérature ésotérique, c’est à dire de livres ou de manuscrits secrets » ou « de faits réels concernant la vie de Jésus Christ » ? Esotérisme 49%, faits réels 24%, les deux (réponse non suggérée) 7%, NSP 20%. Ce qui fait tout de même 24 + 7 = 31% de la population concernée (soit environ 13,64% de la population globale des plus de 15 ans) prête à croire le Christ marié, avec une vie de famille.
Ce sondage appelle quelques commentaires, d’autant plus que je suis de la partie et que je sais reconnaître un produit mal ficelé. Les gars de chez BVA ont fait leur boulot sans tricherie mais sans finesse, très évidemment lors d’un sondage à thèmes (et clients) multiples, entre un baromètre politique et un suivi du marché des lessives ou des couches-culottes[4]. Mais ce sont les idéologues rationalistes de Science et Vie qui, à l’évidence, ont élaboré les questions et, comme elles sont idiotes, les résultats perdent beaucoup de sens. Si 13,64% de la population globale est prête à croire au couple Jésus/Marie Madeleine, il serait toutefois intéressant de pouvoir comparer avec la période de L’énigme sacrée. Malheureusement, il n’y avait pas eu de sondage en France sur ce thème.
Parallèlement au raz de marée du Da Vinci Code mais nettement plus discrètes, on voit fleurir depuis environ 5 ans des séries de BD sur le thème d’un ordre de veilleurs (bon) s’opposant d’âge en âge à l’Eglise romaine (mauvaise). La sortie de ces BD conjointement au Da Vinci Code laisse penser qu’il s’agit bien d’une nouvelle étape de la même entreprise.

Si je voulais donner dans le sarcasme, je pourrais remarquer que la bande à Bonnot, pardon, à Robert Ambelain s’est attaquée à l’Eglise romaine au moment où cette dernière était en perte de vitesse et où la déchristianisation de la France s’accélérait ; en d’autres termes, ils ont sans risque tiré sur une ambulance. Cette déchristianisation laissait un vide que d’aucuns relevaient en parlant de « désenchantement du monde[5] » ; mais par ailleurs les mythopoièses spontanées, virulentes, populaires ne s’attiraient que le mépris des mages et autres initiés, sans parler des universitaires. On les laissait aux plumitifs des quotidiens de province avec les moutons à cinq pattes et le monstre du Loch Ness. Ambelain et ses émules entendaient profiter du vide religieux pour pousser une mythologie trafiquée, censée entraîner mécaniquement la réalisation d’un projet sur l’homme – lequel n’est pas entièrement neuf puisqu’il s’inspire largement de Platon et de sa République.
Ce mépris de l’homme que l’on entend pourtant refondre ou améliorer caractérise tous les projets gnostiques. Je me souviens d’une brochure publicitaire de l’AMORC expliquant que l’ordre était ouvert à tous, quelles que soient leurs opinions politiques. Bien entendu, et c’était en toutes lettres, l’AMORC avait sa propre ligne politique, on ne disait pas laquelle, mais cela ne devait pas empêcher qui que ce soit de rejoindre l’ordre. Ben voyons. Et le pire, c’est que cela ne choquait personne. De même, la bande à Breyer, celle d’Arginy, a largement soutenu la carrière de Chaban-Delmas, chuchotait-on dans les steppes. Ce qui n’a rien changé à l’évolution du monde. Qui s’en souvient encore ?

La mythologie de l’extraterrestre bienveillant et antinucléaire, pourtant assez spontanée et mille fois moins trafiquée que l’affaire de Rennes le Château, est retombée d’un coup après la réalisation du film de Spielberg Rencontres du troisième type. Ce fut l’apogée et le chant du cygne. Après quoi, le mythe s’est inversé aux USA, les petits gris devenant des figures démoniaques tandis qu’il disparaissait purement et simplement du paysage français et même européen. Il n’est pas impossible que le Da Vinci Code joue le même rôle et que, loin de parfaire la centrale d’énergie, il la vide. On sent déjà dans l’air une certaine lassitude. Et Dan Brown est un si mauvais écrivain qu’il ne peut servir longtemps de point focal.

Ainsi, une fois de plus, la montagne accouchera-t-elle d’une souris.

(A suivre)
[1] Prière de ne pas confondre avec le romancier. Je vous parle d’un vieux résistant, co-fondateur de la revue Esprit, philosophe, explorateur des franges de la science et des contrées mal connues de la nature humaine, et qui eut le culot d’écrire un Portrait de Dieu (d’ailleurs illisible, comme la plupart des ouvrages de philo).
[2] Aux éditions Robert Laffont, dans la collection noire, le premier s’intitulant Jésus ou le mortel secret des Templiers. Puis, dans l’ordre : La vie secrète de saint Paul et Les lourds secrets du Golgotha.
[3] Ces ouvrages firent un tel scandale qu’Ambelain dut abandonner sa charge de patriarche de l’Eglise Gnostique Apostolique, ecclésiole fondée par Doinel à la fin du XIXe siècle et où l’on n’est reçu que si l’on est maître maçon. L’EGA, comme son nom l’indique, est ouvertement gnostique mais l’athéisme lourd dans la christologie d’Ambelain n’est pas passé.
[4] Sondage par téléphone sur deux jours, méthode des quotas et pondération selon catégorie d’habitat, sur les 15 ans et plus, on ne fait pas plus bateau dans le genre. Un filtre élimine les 56% qui n’ont jamais entendu parler ni du Linceul de Turin ni du Da Vinci Code. C’est un pourcentage énorme que BVA, qui a pourtant du repérer l’anomalie, ne détaille pas. On aurait aimé savoir sa répartition sociologique : les banlieues ? La France profonde ? Les vieux, les jeunes ? Quels métiers ?
[5] Merci, Max Weber et Gauchet.

Tuesday, May 16, 2006

De mots, d’outils et d’obédiences (4)

Une question va forcément se poser après ce tour d’horizon du cauchemar de l’occident. Qu’est-ce que je pense de la franc-maçonnerie ? La réponse tient en un mot : rien.

Quelle franc-maçonnerie, d’abord ?
Celle qui sert à des entrepreneurs de province pour établir un réseau de connivences économiques où chacun trouve son compte – à condition d’en être ? Celle qui, au niveau supérieur de l’économie, permet de tout aussi juteuses affaires et donne un sens subtilement burlesque à ce qu’on appelle en bourse un délit d’initiés ? S’ils n’avaient pas les loges pour établir ces réseaux, ils auraient inventé d’autres circuits. Au XVe siècle, ils instrumentaient les confréries et se faisaient construire des chapelles quasiment privées dans les églises des villes. Il y eut les guildes, les corporations, les jurandes… La concurrence pure, calquée idéalement sur le modèle d’une course dans le stade, n’est qu’une fiction idéologique de la Commission Européenne ou des neocons américains. Tout au long de l’histoire humaine, on trouve à la fois de la concurrence et de la connivence. Et ceux qui confondent le champ économique avec le darwinisme feraient bien de s’y faire parce que ça ne risque pas de changer avant longtemps.
Rien qu’en France, j’ai compté une bonne douzaine d’obédiences maçonniques, treize à la douzaine serait plus proche de la vérité. Il y a 20 ans, le paysage était relativement simple : 3 obédiences non reconnues par la maman universelle (je veux dire la Grande Loge d’Angleterre) ; à savoir le Grand Orient plutôt athée voire anticalotin et vaguement à gauche ; la Grande Loge plutôt déiste et politiquement plus à droite, doublé de sa copie féminine ; le Droit Humain sans idéologie très définie mais mixte et plutôt féministe de fait ; 1 obédience reconnue par maman, la Grande Loge Nationale de France + sa scission Opéra ; enfin une obédience à la limite des ordres dits paramaçonniques et vouée à la théurgie ou magie cérémonielle, Memphis-Misraïm. De nos jours, Memphis-Misraïm a explosé en structures diversifiées, j’en ai compté au moins quatre sur Internet ; Opéra s’est également scindée ; des loges sauvages se sont regroupées ; des rites abandonnés comme Emulation ressortent du vieux placard. Bref, c’est plutôt la pétaudière, en toute fraternité. Alors comment pourrais-je penser quelque chose d’un ensemble aussi disparate ?
Pendant 7 ans, j’ai suivi à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, Ve section, Sciences religieuses, les cours d’Antoine Faivre sur l’histoire de l’ésotérisme occidental. C’était quasiment une fraternelle (je ne crois pas que nous ayons été plus de 3 profanes en même temps dans la salle de cours et toutes les obédiences étaient présentes) et une tenue blanche permanente à l’intérieur de la Sorbonne. In petto, c’était plutôt cocasse de voir ces vieux messieurs bien propres sur eux évoquer leurs rituels : des gosses de dix ans avides de déguisements et de rencontres avec le Capitaine Crochet ! Je n’ai jamais pu les prendre tout à fait au sérieux. Mais c’est vrai aussi que c’était le monde universitaire, un monde passionnant mais où l’on ne devient jamais tout à fait ce que Saint-Ex appelait « des grandes personnes ».

Ce qui me gêne le plus, avec ceux que Mitterrand surnommait « les frères la gratouille », c’est qu’ils se prennent pour les sages de la cité. Qu’ils débattent entre eux des « problèmes de société » ou de la politique du jour, pourquoi pas ? Mais que leur débat privé fasse la pluie et le beau temps dans les médias (à moins que ce ne soit l’inverse et que les arguments en loge se bornent à des variations sur « c’est vrai, je l’ai lu dans le journal ») et les dispense, en tout cas, d’écouter ce que le reste du monde aurait à dire m’agace profondément. Qu’est-ce qui les légitimerait en tant qu’élites, gardiens platoniciens, conscience de la société ? Parce qu’ils se sont autoproclamés tels ? Jiminy Cricket d’une France d’en bas au nez de Pinocchio ?
Et si je m’autoproclamais papesse Jeanne ?

Bref, ferraille qui voudra avec les frères la gratouille. En ce qui me concerne, ils m’indiffèrent. La plupart de ceux que j’ai connus m’ennuient, mais d’un ennui profond, interminable, l’ennui des dimanches après-midi d’hiver de mon enfance de fille unique, un ennui presque métaphysique. Et j’ai bien peur qu’ils ne m’ennuient que parce qu’ils s’ennuient eux-mêmes et que cela suinte.
Il suffit de lire leurs rituels, de regarder leurs décors, leurs lumières et autres symboles. Symboles ? Dans cet inimitable style graphique populaire du XVIIIe siècle, je n’y vois pour ma part que des allégories, rationnelles et raplapla. Et puis quoi ! entendre les mérites de l’équerre vantés par quelqu’un qui n’a jamais été fichu de tirer un trait droit et ceux de la truelle par qui ne saurait même pas comment on la tient, ça m’amuse cinq minutes. A la sixième, je baîlle. Eux aussi, mais ils n’ont pas le droit de le montrer.
Le pire, ce sont ceux qui se croient vocation à l’ésotérisme et qui dissertent interminablement de la kabbale sans connaître un mot d’hébreu, de la symbolique des nombres sans dépasser le niveau mathématique de l’école primaire, prennent au premier degré les légendes templières du baron de Hund, parlent d’alchimie sans savoir à quoi ressemble un creuset… A ceux là, n’importe quel illusionniste peut faire prendre des vessies pour des lanternes et certains ne s’en sont pas privés. Il faudra qu’on m’explique pourquoi, dès qu’est prononcé le mot ésotérisme, des gens par ailleurs raisonnablement intelligents deviennent d’une stupidité à faire peur.
Tout cela me rappelle certain conte d’Andersen sur l’habit invisible du roi…
Quant aux obédiences déistes, elles prônent la croyance minimale, censée contenter tout le monde et qui, comme de juste, ne contente personne sauf une frange assez rares d’agnostiques spiritualistes non bouddhistes. J’en ai rencontré deux ou trois. Le plus représentatif écrivait des nouvelles de SF d’un humour trop fin pour ses lecteurs où l’on voyait Bouddha tournoyer dans le séchoir d’une laverie automatique comme démonstration d’une litote à poil ras. Impubliable, mais intéressant. Et c’est bien le seul qui parvenait à trouver un sens métaphysique aux rites du Grand Orient.
Dans les pays anglo-saxons, ce déisme minimal est plus accentué ; on a pu lire des déclarations de hauts dignitaires maçons aux USA ou en Angleterre qui n’hésitaient pas à considérer la maçonnerie comme une religion non seulement minimale mais naturelle et dont la vocation serait d’abolir toute confession dogmatique et tout particularisme religieux. Le but ultime serait au delà de l’actuel Parlement des Religions, déjà fort syncrétique et adogmatique mais qui, du moins, garde comme une richesse la différence des formes religieuses.
Là, il va presque sans dire que cette minimalité est incompatible avec la foi chrétienne. Il ne s’agit même plus du socle commun aux esprits civilisés mais de déconstruire systématiquement tout ce qui dépasse le socle. Ou de faire passer l’expression publique des religions par un lit de Procuste tellement étroit qu’il n’en reste rien. Toutes les Eglises l’ont condamné. Ce n’est pas compris, la plupart du temps, en France où le discours maçonnique n’est pas le même – eh, il y a des raisons à la non reconnaissance par maman ! – et où le principe de laïcité instaure déjà un agnosticisme d’Etat à la fois contraignant et libérateur[1]. Mais cela ne signifie qu’une chose : on ne peut pas être franc-maçon et membre d’une Eglise sans contradiction intérieure. C’est comme sur les vieilles affiches : boire ou conduire, il faut choisir. Et si on choisit la contradiction, le gendarme fait souffler dans le ballon… Ou le prêtre constate qu’on n’est plus, de fait, en communion avec l’Eglise du Christ.
Et c’est mon droit ! qu’il crie, l’homme qui refuse de choisir. Ben oui, d’accord, c’est ton droit. Mais comme une Eglise, de ton point de vue minimal, c’est un club avec des règles d’accès et qu’elles sont transgressées, c’est aussi son droit de te flanquer dehors. Ce n’est pas plus compliqué que ça.
Je ne me suis jamais ennuyée une seconde dans une liturgie orthodoxe.
Et vous voudriez que je lâche la plénitude de vie en Christ pour l'ennui d'une religion minimale ? Qu'est-ce que vous avez fumé ?
(A suivre)
[1] Voir mes Impertinentes contributions..., dans les archives de ce blog

Réponse à Alexandre sur les noyaux métaphysiques

Mon cher Alexandre

Oui, nous sommes bien d’accord sur la liste des langues asianiques et bien d’accord aussi sur le fait qu’il s’agit d’une famille disparue. Etrusque ? Il y a quelques discussions, comme pour le basque.

Monothéismes et polythéismes. Mon vieux complice l’ethnologue Michel Boccara considère que les « dieux » des polythéismes sont ni plus ni moins des esprits de la brousse et cela ne contredit pas Mircea Eliade. C’est un problème de vocabulaire, l’emploi du mot « dieu » à tous les étages, une ambiguïté qui nous vient des Grecs ou, plus exactement, des traducteurs hellénistiques de la Septante. En choisissant theos pour traduire El ou Yah, ils ont fait une bourde, à mon sens, et on a du mal à en sortir. C’est pour ça que je préfère me référer à l’égyptien : neter, ou aux langues germano-scandinaves : ragin ; on traduit par Puissances et cela n’introduit pas d’ambiguïté avec « le Dieu ». On est dans les esprits intermédiaires, l’angélologie ou les puissances de la nature. Ce n’est pas le même étage, le même registre d’expérience.
En fait, je n’ai pas parlé du tout du polythéisme dans mes Impertinences et cela pour une raison fort simple : le niveau « angélologique », celui des puissances intermédiaires, co-existe comme expérience seconde avec les trois noyaux fondamentaux. Si on l’introduit, on brouille le tableau. Mais il faudra que je l’aborde de manière plus détaillée un de ces jours.
Merci de me l'avoir rappelé !

Monday, May 15, 2006

De mots, d’images et de broussailles (3)

Aussi, c’est une question de résonance des mots. Dites « hérétique » et l’on n’entendra pas qu’il choisit ce qui l’arrange au lieu de tout garder de la révélation, même ce qui ne fait pas encore sens pour lui ; la mémoire collective va humer d’âcres odeurs de bûcher et se révoltera en vous traitant d’assassin. Et l’on dévidera toute la pelote : le dieu sanguinaire, haïssable, le clergé rigide, l’inquisition, la débilité exigée lorsque l’Eglise de Rome a perdu son pouvoir, la condamnation de la science, le dolorisme. Rouspétez alors : mais c’est cela, justement, que nous condamnons ! – Ah, vous condamnez, donc vous ne valez pas mieux ! – car la mémoire renvoie des images de procès où se confondent juges à mortier et rouges cardinaux… Difficile de sortir d’un cauchemar collectif.
Ce qu’ils ne peuvent ni pressentir ni espérer, c’est qu’on puisse tenir de la même main la divinité du Christ, sa résurrection d’entre les morts et les commandements d’amour : « aimez vous les uns les autres… aimez vos ennemis… » Le Christ Dieu, en occident, c’est cette histoire de sacrifice humain pour apaiser la majesté divine, qui se répercute en masochisme obligatoire, en tortures et en viande brûlée. L’homme des Evangiles, c’est celui qui aime tout le monde, nunuche ou sublime selon le locuteur. Mais entre les deux, le Dieu ou l’homme, la mémoire cauchemardeuse d’occident ressent comme un hiatus ou une contradiction.
Comment en est-on arrivé là ?
Il est relativement simple de voir comment l’Eglise carolingienne puis romaine a basculé. D’Augustin à Boniface VIII, on peut nommer presque toutes les étapes. Ce qui se comprend plus mal, c’est pourquoi la résistance à cette dégringolade théologique et ecclésiale n’a jamais permis de retrouver la plénitude, pourquoi elle n’a débouché le plus souvent que sur des attitudes encore plus sèches, plus cruelles parfois (question bûchers, la Genève de Calvin, ce n’était pas mal non plus, ils avaient le tour de main pour l’allumage !), sur des délires élitistes, des gnoses, des paganismes.
Cela se comprend d’autant plus mal que, jusqu’en 1453, Byzance était là, libre au moins jusqu’en 1204 puis après la reconquête de Constantinople, à portée de main, sur la route des pèlerins de Jérusalem quand ils prenaient la voie terrestre – tous ceux au moins qui venaient d’Allemagne, de Hongrie, de Pologne ou de Bohême. L’empire commerçait avec Venise, avec Gènes, avec Narbonne ou Barcelone. Il y avait la Serbie, la Bulgarie, le royaume de Kiev puis les principautés russes. Aucun abîme infranchissable ne séparait géographiquement l’Europe sous influence romaine de ses voisins orthodoxes.
Une des énigmes de l’histoire, c’est que les questions qui agitaient la résistance à Rome passaient aisément d’ouest en est – la question de pauvreté de l’Eglise, par exemple, soulevée en Russie à Pskov et Novgorod entre 1370 et 1400 – mais que l’inverse n’est pas vrai. L’hésychasme, bien que ses partisans aient entretenu un dialogue constant quoique sans concession avec les occidentaux, n’a pas percuté. Pourquoi ?
Les derniers pays évangélisés par les carolingiens et, plus tard encore, par le clergé romain, ces pays qui n’ont connu qu’une théologie tordue, augustinienne, filioquiste, et très vite la cruauté sans nom de la théologie anselmienne de la satisfaction ont tous accueilli la Réforme avec ardeur ; l’Ecosse aussi, soumise à la romanisation lors de la destruction des derniers bastions orthodoxes de l’Eglise celtique. Signe qu’une sourde révolte couvait. Mais en rajouter dans l’augustinisme n’a rien arrangé.
Or il ne s’agit pas d’ignorance ou d’incapacité. Lorsque s’est levé d’abord le mouvement conciliaire lors du « grand schisme d’occident » puis la Réforme, on lisait le grec dans les universités ; on lisait même l’hébreu et le syriaque. Il aurait suffi d’importer des manuscrits byzantins pour retrouver tout le trésor de la patristique.
A la cour du roi René, à la cour de Bourgogne où l’on invente l’ordre de la Toison d’Or, à la cour milanaise où l’on joue avec des « quartes » inspirées d’illustrations des traités des kabbalistes judéo-espagnols[1], l’érudition débouche sur des jeux de symboles et la relecture de Platon. A Florence, Dante cisèle d’énigmatiques poèmes dédiés à des Dames plus abstraites qu’il ne semble et tout ce mouvement débouchera sur la création d’une Académie platonicienne. On relit Plutarque et peut-être Hésiode. On ne lit pas Grégoire Palamas.
Pourquoi ?

D’un côté, un christianisme réduit au texte, à la seule liturgie de la parole (sola scriptura), coupé de la dimension vivante du mystère et de la communion des saints ; un christianisme pour éternels catéchumènes en somme, aisément judaïsé dans ses pratiques et soumis à l’exégèse rationnelle, extériorisante. De l’autre, une mythopoièse foisonnante, hésitant toutefois entre la profondeur du mythe et l’intellectualisme de l’allégorie, qui se théâtralise en ordres de chevalerie puis en académies secrètes ; mythopoièse qui hésitera toujours entre gnose et retour au paganisme. On y cultive plus d’esthétique, on y a plus d’audace dans l’expérience scientifique, on y spécule sur l’univers et tout cela ne manque pas de séduction. Mais d’un côté comme de l’autre, l’intelligence ne descend pas dans le cœur.
Lorsque quelque chose de l’hésychasme finira par perler, lorsque la soif d’union « mystique » deviendra épidémique, Eglise romaine, Eglises de la Réforme là où elles ont pignon sur rue et loges savantes ou ordres chevaleresques convergeront pour l’éliminer. Par le bûcher, par le bannissement ou l’exclusion sociale, ou par le mépris et le recours à la médecine que l’on n’appelle pas encore aliéniste.
Oui, Byzance est tombée, puis la Serbie au champ des Merles, et par deux fois l’empire ottoman mettra le siège devant Vienne. Mais dans le même temps la Russie secouait le joug de la Horde d’or et les appétits de la Suède. Il y a toujours eu au moins un pays orthodoxe libre, avec qui l’Europe occidentale commerçait, échangeait.
Au XVIIe siècle, les érudits chrétiens relisent enfin les Pères et les traduisent. Le mouvement mystique (illuministes, piétistes, quiétistes) s’y abreuve. Les évêques gallicans défendent la supériorité du concile sur le pape. On n’a jamais été si près de retrouver l’orthodoxie.
Mais c’est juste à ce moment que la Russie connaît un temps de déclin politique puis ecclésial, tant et si bien que c’est l’esprit luthérien qui inspire les réformes de Pierre le Grand, au lieu que l’Eglise orthodoxe rayonne enfin sur un occident qui l’appelle de toute sa foi sans le savoir.
Pourquoi ?

Le mouvement mystique retombé comme un soufflé, la perte d’influence de l’Eglise romaine s’accentue. On connaît la suite, dont toutes les facettes tendent à éliminer l’horreur des guerres de religion : l’œcuménisme qui, à l’origine, a pour vocation de rapprocher les fragments éclatés de la Réforme ; le déisme adogmatique, religion minimale dont ses partisans espèrent que sa minimalité réconciliera tous les protagonistes (l’erreur classique des empereurs byzantins lors des crises christologiques) ; le rationalisme agnostique ou athée ; la redécouverte des paganismes encore vivaces en extrême orient, en Afrique, en Amérique du sud ; et les virulentes mythopoièses du Café du Commerce…
Il faudra la révolution de 1917, les horreurs de la guerre civile et la dictature stalinienne jetant en exil des milliers de Russes, pratiquement toute l’élite, pour que l’Europe occidentale redécouvre l’orthodoxie – et de manière fort marginale. La France de l’entre deux guerres a sans doute fréquenté les cabarets, applaudi les Ballets et vibré au Sacre du Printemps dansé par Nijinski ; mais peu de curieux auront écouté la liturgie slavonne rue Pétel ou rue Daru. Ce n’est pas la sainte Russie que l’on aime, c’est le folklore des roussalkas. Pour que les chrétiens d’occident commencent à regarder l’orthodoxie comme la détentrice d’un trésor, avec d’ailleurs quelques ambiguïtés sur sa nature, il faudra l’effondrement liturgique de l’après Vatican II et l’œcuménisme médiatique de Paul VI et Athénagoras. Autant dire que c’est tout frais et que cela s’adosse à une quête du beau plutôt qu’à une recherche du vrai ; et que la sainte Trinité paraît à beaucoup une matière absconse pour universitaires et non des personnes divines vivantes et aimantes avec qui entrer en relation tout aussi vivante et tout aussi aimante.

Tout de même, dans la France de 2006 et cela se traduit par la fréquence des émissions du dimanche sur Antenne 2, il y a plus de bouddhistes, issus d’une poignée de réfugiés dans les années 60-70 pour cause d’invasion chinoise du Tibet comme les Russes l’avaient été dans les années 20, que d’orthodoxes. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le bouddhisme n’offre rien pour séduire, que des années de pratique aride pour déconstruire aussi bien ses affects que ses pensées ou ses rêves.

Que l’on ne s’y trompe pas. Mes « pourquoi ? » sont de vraies questions. On sent à l’œuvre comme un blocage collectif, une volonté butée, un aveuglement. Ou une hypnose. Et ça m’étonnerait beaucoup que ce soit la volonté divine !
Le Malin ? Possible mais depuis quand Dieu le respecterait-il au point de le laisser empoisonner des générations de chrétiens ?
Cela ressemble davantage à une volonté d’homme(s). Consciente ou inconsciente. Et que cela ait pu plomber plus d’un millénaire de notre histoire me terrifie. Un millénaire à ricocher de cauchemar en cauchemar, bûchers des dissidents, bûchers des « sorcières » coupables de rêves nocturnes ou de fumer des champignons, bûchers de prédicateurs trop beaux autour de qui se déclenche l’hystérie d’un couvent de filles, guerres de religions, guerre de 30 ans, dragonnades, galères pour les dissidents, années de terreur de la révolution française, guerres napoléoniennes, immonde boucherie de 14-18, nazisme, et le bouquet final de la seconde guerre mondiale, la rôtissoire atomique pour au moins 100 000 Japonais… A quoi l’on peut ajouter le stalinisme et Pol Pot, cauchemars d’exportation.
Pourquoi ?

Il ne s’agit pas de faire une théorie du complot à travers les âges. Il y a eu des complots, il en existe encore. Le terme, le plus souvent, s’applique à ceux qui ont échoué et dont les protagonistes se sont fait prendre ; quand ils réussissent, ils deviennent des précurseurs et leur conspiration une entreprise éclairée ! Mais du moment que quelques personnes se réunissent et caressent un projet de société, on peut toujours considérer qu’ils complotent. Ce n’est pas grave. La plupart du temps, cela n’aboutit à rien et n’est même pas décelable au delà d’un cercle d’amis intimes. C’est un peu plus fâcheux quand les comploteurs ont un pouvoir réel, celui de l’argent ou de la politique – mais le manque d’imagination répond à l’impuissance des autres et, l’un dans l’autre, rien ne bouge vraiment. J’ai pu écrire dans B.I. que le Groupe de Bilderberg n’est au fond qu’un somptueux Café du Commerce à l’usage des élites. Je le maintiens.

(A suivre)
[1] Comme l’ont démontré les travaux de Marie Sophie André, peintre et élève de l’EPHE.