Friday, May 14, 2010

Burqa si, burqa no...

Burqa si, burqa no ? La commission parlementaire, autre montagne si l'on en croyait les services de communication de l'Elysée, a sans surprise accouché elle aussi d'une souris – laquelle, nous dit-on sans rire, saura guider le législateur vers la rayonnante lumière des droits de la femme et de la sécurité des bureaux de poste. On rêve d'une affiche art déco célébrant cette sublime espérance !

Le burqa, puisqu'il paraît que ce terme est masculin en arabe, est certes un vêtement très utile... dans les passes d'Afghanistan où le vent soulève une poussière assez abrasive. Je le soupçonne même d'avoir servi de vêtement de voyage en Asie centrale avant l'introduction de l'islam. De même dans les pays au climat sec où fut inventé le niqab, les hommes aussi se protègent la tête et le visage. Après tout, en hiver quand souffle la bise, on me voit engoncée dans une doudoune avec bonnet et moufles sans compter l'écharpe qui me remonte jusqu'au nez et personne n'y trouve rien à redire quant à ma dignité de femme. Personne ne me lorgne non plus de travers en supposant que je porte une bombe sous mon manteau. Si la loi passe, ne devrais-je pas payer une amende le jour où mon écharpe montera un peu trop haut pour le pandore du coin ?

Une militante islamiste a déjà trouvé la parade et montre complaisamment par une vidéo diffusée sur Internet comment tourner la loi future : elle soulève une première couche qui tombait devant son visage, les deux accroches de côté forment pivot, ce qui lui permet de la rabattre sur sa tête, renforçant ainsi son voile ; on s'aperçoit alors qu'il reste un léger haïk qu'elle rabat de même pour montrer enfin sa face... recouverte d'un masque de chirurgien censé la protéger des microbes et autres pollutions. Et d'expliquer triomphante que la loi ne saurait s'appliquer à une prescription médicale. Gageons que, de fait, même si le législateur alerté exige une ordonnance pour porter un tel masque, elle trouvera toujours un médecin serviable pour la lui renouveler mois après mois. Cette vidéo remet les problèmes où ils sont vraiment, où ils font mal, où ils nous renvoient à nos contradictions. On ne peut pas à la fois exiger le visage découvert dans l'espace public et recommander le port du masque en cas de pandémie, comme l'a fort bien compris la petite finaude.

Il ne s'agit pas d'interdire un vêtement mais la vision du monde qu'il symbolise, une vision du monde qui s'oppose frontalement à l'idéologie libérale la plus actuelle. Seulement, comment le dire ? Poser clairement l'islam salafiste ou wahhabite comme incompatible avec la loi française ? On se retrouve coincé : la loi de séparation de 1905 déclare nettement que l'Etat admet toutes les religions, toutes les croyances, mais n'en reconnaît ni n'en favorise aucune. Il est vrai que les anti-calotins de l'époque n'ont pas pensé que pourraient s'installer à Paris et à ses alentours des cultes plus exotiques. La raison devait s'imposer et rejeter les superstitions aux poubelles de l'histoire, les hussards noirs y veilleraient. Un siècle plus tard, outre les mosquées, on compte plusieurs temples bouddhistes, un hounfor vaudou, des confréries soufies, des cérémonies hindouistes, des rites néo-païens en tout genre sans parler des religions émergentes qui alimentent la grand-peur des sectes. L'éventail est encore plus ouvert aux Etats-Unis où n'importe quel groupe peut se faire reconnaître comme « Eglise ». Une bonne part de ces groupes est persuadée de la supériorité ontologique du mâle – à commencer par certains baptistes ou évangélistes américains et l'on commence d'entendre dans des milieux chrétiens fort éloignés de Golias un rappel de la première épître aux Corinthiens : Je veux cependant que vous sachiez que Christ est le chef de tout homme, que l'homme est le chef de la femme, et que Dieu est le chef de Christ. Tout homme qui prie ou qui prophétise, la tête couverte, déshonore son chef. Toute femme, au contraire, qui prie ou qui prophétise, la tête non voilée, déshonore son chef : c'est comme si elle était rasée. Car si une femme n'est pas voilée, qu'elle se coupe aussi les cheveux. Or, s'il est honteux pour une femme d'avoir les cheveux coupés ou d'être rasée, qu'elle se voile. L'homme ne doit pas se couvrir la tête, puisqu'il est l'image et la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l'homme.

Il n'y a pas si longtemps, une femme ne serait jamais sortie dans la rue « en cheveux ». Il a fallu les restrictions de la guerre où trouver un chapeau voire un simple foulard tenait de l'exploit pour qu'on accepte que trois pinces et des bouclettes suffisent à coiffer. Si le niqab nous insupporte tant, c'est peut-être aussi qu'il nous renvoie à notre propre histoire, à la difficulté jamais surmontée de l'héritage gallo-romain, de la tradition celtique d'égalité des sexes affrontée au machisme de Rome. Par delà les différences culturelles des peuples gaulois, il existe quelques grandes constantes que l'on retrouvera dans les contes comme dans les romans arthuriens. Si les rôles de l'homme et de la femme ne se confondent pas, leur égale dignité, leur égale liberté de décision, leur égal accès aux fonctions de souveraineté sont patents. Une lecture attentive des Mabinogion montre une société de matrilignage matrilocal ayant évolué vers un bilignage bilocal où demeure toutefois prédominant le rôle de l'oncle maternel1. Par contraste, la loi romaine encore respectée au moment de la conquête des Gaules pousse à l'extrême une structure patrilinéaire patrilocale assortie de primogéniture, au point que les fils cadets soumis en principe à leur aîné portent des numéros d'ordre en guise de prénom. Quant aux filles, l'aînée décline le nom de famille au féminin, les cadettes se contentant aussi de numéros. Nulle part on ne fit pire, pas même en Chine.

Les usages romains n'ont guère prévalu dans les Gaules sauf à quelques rares périodes : lors de la prise de pouvoir des pippinides, lors du resserrement idéologique qui suit la grande peste, avec le parti dévot dans la foulée du concile de Trente, avec la révolution française et le code Napoléon. A chaque fois, après un traumatisme, il s'agit d'un retour fantasmatique à l'antiquité de Rome supposée le modèle de civilisation. A chaque fois aussi, la tentative d'imposer le patrilignage strict passe mal, doit admettre des exceptions, des « femmes fortes », la loi se heurte à la coutume non écrite. Finalement, la réalité l'emporte et la femme retrouve sa liberté « celtique ». Le dernier épisode n'est pas si vieux. Il commence à la guerre de 14-18 où, les hommes partis au front, les femmes font tourner l'économie aux champs comme aux usines. Ce que l'on voit moins, c'est qu'elles doivent continuer ensuite : trop d'estropiés, de gazés, de gueules cassées, trop de morts dans les tranchées ou de la grippe espagnole. Et cela commence encore par les « femmes fortes », Marie Curie à l'université, Maryse Bastié aux commandes d'un avion, jusqu'au droit de vote obtenu en 1946 – le dernier pays d'Europe ! – et seulement dans les années 70 celui d'ouvrir un compte en banque ou de travailler sans l'accord préalable du mari.

Ce sont ces longues, longues racines qui se dressent contre les cultures de supériorité machiste et non un hédonisme soixante-huitard mort depuis longtemps, ni un retour des croisades, ni un racisme fantasmatique.


(à suivre)


1Le dernier avatar de ce rôle se retrouve chez Walt Disney : Mickey Mouse et Donald Duck n'ont pas de fils mais des neveux. Minnie et Daisy qui ne sont pas leurs épouses pourraient être leurs sœurs.

Thursday, April 08, 2010

Dracula

A signaler : la parution d'une nouvelle traduction du Dracula de Bram Stocker par Jacques Sirgent, aux éditions Camion noir.
A signaler d'abord parce qu'il s'agit d'une version intégralement intégrale, puis parce que le traducteur a pris le temps nécessaire et nous offre une langue fluide, très lisible, sans anglicisme.
Un seul bémol : Camion noir aurait besoin d'un correcteur digne de ce nom. Quand on passe des mois sur un texte, on finit par ne plus voir les petites fautes de frappe qui demeurent donc sur le tapuscrit. Il faut un regard externe pour en achever l'épouillage. Il manque ici.

Sunday, January 24, 2010

Identités 2

La mémoire toutefois ne suffit pas à faire un peuple et les racines ne sont rien si ne poussent ni tronc ni branches. Je n'aime pas l'expression « de souche » : la souche, c'est ce qui reste de l'arbre coupé donc mort et les surgeons qu'elle donne ne font que broussaille désordonnée. Elle n'a d'autre utilité que de fournir un siège improvisé voire une table au randonneur qui déballe son pique-nique, elle encombre le terrain défriché et empêche les labours. Nous dire « de souche » serait nous enfermer dans un passé révolu, nous fossiliser même. Je me préfère d'arbre vif avec de fortes racines qui nourrissent feuilles, fleurs et fruits.
Peut-être le désarroi identitaire actuel tient-il d'abord au passage d'une civilisation agraire encore largement dominante avant la seconde guerre mondiale à une société principalement urbaine et technologique. Quand Camara Laye décrit dans L'enfant noir les moissonneurs de riz de Haute-Guinée, on n'est pas loin de La billebaude et des faucheurs de blé de l'entre-deux-guerres : même alignement des hommes au bord du champ, même avancée en rythme. On pense aux fresques égyptiennes qui alignent aussi des moissonneurs et leurs faucilles. Aussi particulières, originales, que soient les diverses cultures issues de la révolution néolithique, si particulières que l'on reconnaît immédiatement un pays, un pagus, à sa façon de bâtir ou de créer des haies, elles ont en commun que les hommes se connaissent, voisinent intimement, tissent un réseau de solidarités et de hiérarchies qui limitent les passions et forcent à la maîtrise de soi. Les sauvageons de nos banlieues ont en commun avec les apaches des débuts du XXe siècle d'être des déracinés de seconde génération. La race n'y fait rien mais la déculturation, la perte de repères est la même. Les parents ne pouvaient guère transmettre ce qui leur avait été inculqué dans un réseau clair de devoirs et de droits plus coutumier que légaliste, une fois ce réseau disparu du fait de l'exode rural ou de l'exil. La chaleur ambiguë de la bande criminelle remplace (mal) le tissu social paysan. Le village perdu se prolonge en mafia.
La ville prédispose à l'anomie. Elle n'ordonne que des ensembles supposés homogènes, des îlots entre les rues, des perspectives pour le regard, privilégie l'entassement vertical. C'était déjà vrai dans l'antiquité. Les structures traditionnelles de solidarités et de hiérarchies fondées sur la famille élargie ne peuvent s'y maintenir et cèdent place dès l'antiquité profonde à des clivages qui favorisent les hiérarchies mais restreignent les solidarités. Plus elle s'accroît, plus la ville sécrète l'anonymat, la solitude, l'indifférence, plus les droits revendiqués l'emportent sur les devoirs. L'ordre n'ayant plus pour base la longue mémoire ou la coutume dépend du consensus et doit s'expliciter en lois. En un premier temps, l'identité vacille.
En un second temps, le sentiment d'appartenance se recompose et la ville devient une mosaïque de villages, de quartiers, de voisinages où se reforment des solidarités spontanées. Dans les années 1950, ce processus avait atteint en France un équilibre rare. Les « trente glorieuses » ne furent pas seulement des années de croissance économique mais aussi celles où l'on pouvait croire le tissu social suffisant à faire vivre. Mon enfance urbaine et provinciale en témoigne : les élèves du primaire allaient seuls à l'école, surveillés du coin de l'œil par une chaîne bénévole de boutiquiers, l'épicière, la boulangère, le commis du poissonnier, qui n'auraient pas manqué d'intervenir et de prévenir parents, instituteurs et policiers en cas de pépin. Ce qui voulait dire que toute la rue savait qui était qui. Ce qui signifiait aussi que le droit écrit, explicite, se doublait d'un droit coutumier tacite échafaudé au fil des jours et des générations.
Le sentiment d'appartenance ressemblait aux poupées russes. Tous français selon l'école et lorsqu'il fallait se différencier des pays voisins mais d'abord de sa province jamais éradiquée malgré la république, de sa ville, de son quartier surtout – et le quartier se confondait avec la paroisse. Seuls les HLM construits en lisière portaient le nom d'ancien lieux-dits comme Aubépins ou Fontaine-aux-loups. Ai-je pu rêver sur ces loups avant qu'on y bâtisse ! (1) Il en va de même à Paris des stations de métro qui seules témoignent qu'il y eut une vie avant Haussmann. Changer de quartier, c'était s'exiler. Personne ne vous connaissait plus et vous ne saviez rien de votre nouveau voisinage.
Ce tissu social de quartier a disparu avec les supermarchés et les distributeurs automatiques. Banalité ? Sans doute. Mais avec lui s'est envolé le second mode de socialisation lentement élaboré depuis Uruk et Sumer, le volet urbain du temps long, un mode qui s'appuyait sur la proximité dans l'espace. Aujourd'hui seuls le travail et certaines activités de loisir rassemblent les hommes, sans laisser le plus souvent le temps d'aller au delà des tâches accomplies en commun. Que sais-je de mes collègues ? Que savent les uns des autres les habitués d'un cours de tai ji ou d'un club d'échecs ? Infiniment moins que ne savaient les voisins d'un quartier dont les enfants fréquentaient les mêmes écoles, qui se retrouvaient quotidiennement chez le boulanger ou l'épicier, au bistro, au lavoir, à la fontaine. Maffesoli a beau jeu de parler de « tribus » unies par un centre d'intérêt. Il faudrait plutôt les voir comme une socialité résiduelle, éclatée et désormais, avec Internet, virtualisée.
Socialité résiduelle car ces « tribus » n'unissent pas les générations et permettent peu les transmissions : elles introduisent dans nos cultures un clivage par classe d'âge qu'ignoraient nos ancêtres et qu'on ne trouve d'ordinaire que dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs ou d'agriculteurs sans urbanisation. Mais ces classes d'âge qui se forment aujourd'hui spontanément le font à rebours des structures traditionnelles. Au lieu d'inclure par une initiation, elles se fondent sur l'exclusion de l'autre. D'où, par parenthèse, de grandes peurs fantasmatiques de la transgression de ces limites tacites qui seules expliquent le monstrueux cafouillage du procès d'Outreau.


(1) On n'en vit jamais la queue ni les oreilles, d'autant moins qu'il s'agissait peut-être de péages gaulois à la lieue transformés par l'usage.

Thursday, January 07, 2010

Identité

Je n'ai pas jusqu'ici participé au « grand débat » sur l'identité nationale. Outre la crainte d'une opération de propagande comme il en pleut à verse depuis les dernières élections présidentielles, l'intervention de Léon Poliakov lors d'un des premiers colloques de Politica Hermetica au début des années 90 me hante. En substance, Poliakov nous avertissait qu'à trop insister sur l'universel au nom de la lutte contre le racisme et ce qui lui ressemble, on risquai d'aller trop loin, d'entrer dans le déni du besoin d'identité des peuples et que les fruits de ce déni seraient amers et violents. Le retour du refoulé se fait rarement dans le calme. Ces dernières années ont vu une dérive plus perverse qui prenait en apparence au sérieux l'avertissement de Poliakov : au nom du « droit à la différence », on acceptait de penser l'identité à condition que ce soit celle de l'autre tout en accentuant le refus de ses propres racines. Lequel autre, ainsi flatté et victimisé du même discours, ne pouvait qu'entrer dans une haine « dialectique » artificiellement attisée. Des années de déni chez les « intellectuels » médiatiques et germanopratins pour aboutir, in fine, au désarroi d'un « débat » de plus en plus sans queue ni tête, montagne de parlotte qui n'accouchera que d'une souris maigre, quelle dérision !

Mais la votation suisse rejetant les minarets comme le sondage BVA selon lequel 64% des Français rejettent l'islam donnent un aperçu de la profondeur du malaise. Le refus du journal commanditaire de publier ce sondage au nom de toutes les bonnes intentions que l'on voudra ne peut d'ailleurs que jeter de l'huile sur le feu. C'est de la systémique basique, celle de la cocotte-minute : si l'on ne permet pas à la vapeur de s'échapper et de réguler ainsi la pression, elle explose. Mais une logique de déni ne permet pas de tolérer le moindre jet de vapeur. Donc ça explosera. Qu'importe que je ne puisse prévoir ni quand ni comment.

Pourquoi ce déni ? Comment nos « élites pensantes » en sont-elles arrivées là ?


Qu'est-ce que l'identité ? Qu'est-ce qui me permet de rester identique à moi-même et de me reconnaître ? Mon nom ? Avec Internet, j'en change à volonté, je peux multiplier les pseudos, les avatars, jouer avec les noms et les visages sans cesser de me savoir moi-même. La vieille mystique du nom qui durait depuis Sumer a éclaté dans le monde virtuel, le nom fait désormais partie de la carte et non du territoire ; mais en se déréalisant, en se décollant de l'être, le nom devenu multiple accentue ce que notaient déjà les philosophies orientales, l'impermanence du psychisme et de la personnalité. Les savoirs évoluent en moi, mes goûts changent, mes idées, mes croyances, mes gestes spontanés se transforment. Truisme. « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. »

Si l'on en conclut que seul demeure immuable un substrat abstrait, l'Un de Plotin, l'Etre sphérique de Parménide,l'Atman des Upanishad, il ne reste plus de place pour l'identité, pas plus individuelle que culturelle. Le je n'est plus qu'illusion, accident grammatical comme diront aussi les positivistes du XIXe siècle. Accident grammatical ? Comment expliquer alors que toutes les langues comportent, d'une manière ou d'une autre, le je et le nous au moins par la conjugaison des verbes, comme sujets de l'action ?

Parallèlement au déni politique d'identité, on a vu des élites un peu plus universitaires que germanopratines s'acharner à déconstruire le sujet. C'est Foucault proclamant la mort de l'homme après celle de Dieu, René Girard fondant le social sur la mimesis, concept que Borch-Jacobsen et Chertok pousseront à l'extrême jusqu'à refuser la notion d'individu. « Je est un autre », disait Rimbaud. L'analyse girardienne du bouc émissaire, par ses implications morales, a sans doute nourri le déni d'identité dans une sorte de réflexe panique : si le nous se fonde sur l'expulsion sacrificielle de l'autre, alors diluons ce nous afin de ne plus trouver d'autre. Concrètement, car le retour du refoulé semble une incontournable loi de la nature, cela se traduira par le lynchage médiatique de toute voix non-conformiste. Bel exemple d'expulsion du bouc émissaire, belle illustration des thèses mal comprises de Girard !

La déconstruction du sujet prônée par Borch-Jacobsen rencontre étrangement la doctrine libérale voire libertarienne en économie. A première vue, elles devraient s'exclure puisque l'école autrichienne représentée par Hayek ou Mises s'appuie sur une exaltation du sujet libre et responsable dont l'interaction contractuelle avec ses semblables engendre la « main invisible » du marché. Le paradoxe n'est qu'apparent. L'homme libre du libéralisme est une sorte de sujet kantien abstrait, interchangeable, un sujet sans subjectivité comme Claude-Claire Kappler et moi-même l'avons déjà noté, sans racines, sans enfance, sorti tout adulte et réduit à sa seule rationalité non de la tête de Zeus mais de celles de Hobbes et surtout Locke. Or la déconstruction qu'opère Borch-Jacobsen, si elle fait de chacun le miroir de son entourage, tend aussi à l'abstraction du sujet devenu illusoire. Que reste-t-il ? Le jeu muable des envies et des modes, celui que raillait Gustave Thibon quand il disait : « Etre dans le vent, une ambition de feuille morte. »


Je relis tous ces jours – il faut toujours relire – La Billebaude d'Henri Vincenot, mon presque pays. Presque : il est de la Bourgogne du nord, de l'arrière-côte brumeuse et froide qui frôle la Puisaye de l'ami Bertrand Meheust et je suis née au sud, à Chalon, l'illustre Orbandale des romans médiévaux. Son terroir regardait vers Dijon, le nôtre vers Lyon. Ils étaient au duc, nous au comte. Et comme il le dit lui-même, plongeant dans la grande mémoire de l'histoire immobile, nous étions éduens et eux mandubiens. Plus lointainement encore, ils étaient de pure civilisation danubienne où l'on élève les vaches et cultive le seigle et le blé. Chalon, « ville du midi égarée dans les brumes du nord », regarde vers la civilisation méditerranéenne, celle du mouton, de la chèvre et des jardins et vergers. De ces deux univers culturels qui remontent au néolithique, la Bourgogne représente les marches, la frontière linguistique y zigzague et les échanges auraient du, selon l'idéologie à la mode, en gommer les différences, l'uniformiser. Ouiche ! Où que l'on soit, on se sait à vache ou à vigne comme du nord ou du sud, sans erreur ni animosité. Même une pièce rapportée comme moi, avec un grand-père paternel ventre-à-choux qui me valut au lycée le surnom de Chouanne (je m'en étais inventé un ex-libris en forme de chouette stylisée dont j'ornais tous mes cahiers), une grand-mère issue pour moitié du Limousin, occitanie du nord, et pour l'autre de Comtois exilés au XVIe siècle pour se faire vignerons à Gergy, un grand-père maternel descendant de macaronis toscans et une grand-mère bressanne dont le nom suggérait des ancêtres roussillonnais. Mais je suis née aux portes de l'illustre Orbandale...

Ce n'est pas le « droit du sol » qui me fait bourguignonne en plus de mes racines ancestrales mais la magie du sol, celle que reconnaissaient les Romains en parlant de genius loci. Le « droit du sol » est une ânerie, une abstraction qui ne vaut que dans l'univers artificiel de la bureaucratie, qui correspond aux frontières tracées sur les cartes par des gens qui ignorent tout du territoire. Le génie du lieu, sa mémoire, n'a de sens que vécu, ressenti, transmis à travers un art de vivre, un légendaire oral qui donne saveur à la moindre pierre, un langage de terroir.

Parfois je pense à Rachida Dati – ma payse elle aussi par son enfance à Chalon. Elle a fréquenté les mêmes écoles que moi, sauf en primaire puisque j'étais de Saint-Vincent et elle de la Fontaine-aux-Loups. Si je lui criais « réchaque ! », saurait-elle par réflexe lever les mains pour attraper au vol ce que lui aurais envoyé ? Et si, en guise de critique politique, je la traitais de beuzenotte, verrais-je son nez s'allonger comme celui de Sa Majesté Cabache ? Si oui, elle serait vraiment ma payse, la pièce rapportée de terres encore plus lointaines que celles de mes ancêtres !

Identité. Etre identique à soi par delà tous les changements suppose une longue mémoire, une transmission qui dépasse l'individu. Je suis moi-même parce que je fus engendrée. C'est ce que n'ont jamais compris les théoriciens du libéralisme et, par delà, les modeleurs dans leur tête de sociétés a priori idéales, les fabricants d'idéologie. De Rousseau à Frédéric Bastiat, de Platon à Mises ou Hayek, c'est toujours la même erreur : raisonner sur l'homme comme s'il surgissait d'un moule tout adulte et instruit, interchangeable. Au moins Engels et Freud qui en avaient vaguement conscience ont-ils fantasmé des ancêtres primitifs, même si l'archéologie récuse leurs imaginations.

(à suivre)

Wednesday, October 07, 2009

Bouc, cerf et bouquetin

Autre message paru dans un forum aujourd'hui disparu. Je répondais à une série de considérations sur les mythes archaïques.
Le bouc m’intéresse car on le retrouve dans un contexte très ancien : les « diablotins » paléolithiques de Teyjat, un os gravé d’une grotte de Dordogne, sont des capridés. Bouc ou bouquetin, même animal qui danse sur les rochers et entraîne le chasseur à quelques acrobaties. Quand on discute avec de vieux chasseurs de chamois ou d’isard, il y en a encore quelques uns vivants, on s’aperçoit qu’il y a, dans leur relation à l’animal, quelque chose de passionnel et de sacré qu’on ne retrouve pas chez les tireurs de lapins ou de faisans du dimanche. Pourtant, à ma connaissance, le bouquetin ne figure pas parmi les animaux qui, dans les contes ou les mythes, entraînent le chasseur vers l’autre monde magique. Mais n’a-t-il pas été remplacé par le cerf dans ce rôle de guide malicieux dès lors que les capridés étaient en partie domestiqués ? Vraie question, que je ne suis pas sûre de résoudre car il y a un hiatus géographique.
L’aire archaïque du bouquetin, bouc, chèvre d’or et autres caprins est assez aisément repérable dans les contes, les traces archéologiques et les rites (même édulcorés en folklore). Grosso modo, un pourtour méditerranéen élargi, qui rejoint l’Atlantique en Aquitaine, au Portugal et au Maroc, qui s’enfonce jusqu’à l’Afrique subsaharienne encore que la « frontière » soit très floue et jusqu’à la Mésopotamie, au moins dans les zones montagneuses du nord mais, par contre, le bouquetin est peu discernable en Egypte. Le cerf se retrouve surtout dans les cultures issues de La Tène et de Hallstadt. C’est plus au nord, c’est plus tardif, les zones de recouvrement sont assez courtes, sauf la Grèce mais cerf et bouquetin n’y appartiennent pas au même ensemble mythique. Avec le cerf, nous sommes chez Artémis et Apollon ; avec les capridés, chez Pan ou Dionysos. On peut penser une opposition sémantique autant qu’une unité fonctionnelle. L’ensemble « bêtes à cornes et sabots » n’est pas simple à pénétrer.
Avant de savoir si tel dieu ou tel ensemble mythique est indoeuropéen, question qui a son importance mais ne me taraude pas plus que ça, j’essaie plutôt de comprendre comment il était perçu par les peuples qui nous en ont laissé l’image, comment cette perception a évolué au cours du temps et quelles sont les équivalences/oppositions que l’on peut établir avec d’autres figures comme avec d’autres réalités : constellations du ciel nocturne, mode de vie, problèmes intellectuels dominants. Il y a toujours beaucoup d’hypothèses et de conjectures, surtout quand on généralise, mais les énigmes sont passionnantes.

Dialogue sur l'écologie

Ce message est tiré d'un forum aujourd'hui défunt mais me semble intéressant à ne pas laisser partir totalement dans les limbes. J'y dialoguais avec un partisan pur et dur de la décroissance.

Est-il de l’intérêt de l’écologie de se lier à un mouvement politique ? Si je regarde en arrière, les Verts ont eu un petit succès électoral à partir du moment où ils ont laissé tomber les questions purement écologiques pour faire du socialisme gentillet. Ce qui a eu quelque impact, c’est d’une part le travail scientifique qui permet de mieux connaître les grands cycles vitaux, celui de l’eau, celui de l’azote, etc. ; d’autre part les médias et leurs vulgarisations thématiques, télévision, articles, livres. Auxquels il faut ajouter les petits futés qui ont vu l’intérêt économique d’une gestion écologique bien comprise. Exemple : ceux qui se sont lancés dans le recyclage à petite ou grande échelle. Ou les architectes qui proposent des maisons en matériaux naturels, avec énergies renouvelables, etc., des choses fort sympathiques et qu’on a envie d’habiter. On les applaudit bien fort : ils agissent. Et, clin d’œil impertinent qu’on me pardonnera, j’espère, leur activité fait grimper le taux de croissance…

Lancer un mouvement politique signifie présenter des candidats aux élections, rentrer dans un jeu de tractations diverses et variées – de tractation tout court puisqu’il faut bien mettre des professions de foi dans les boîtes à lettres (aïe ! mes arbres !), bref dans un jeu dont les règles furent écrites par et pour d’autres. Et cela renforce aussi la dérive vers l’idéologie et le système de croyances, dérive que je ne cesse de dénoncer depuis quelques années. Dans cet ordre d’idées, je garde un souvenir cauchemardesque d’une intervention de Brice Lalonde à la fin des années 70 dans un meeting soi-disant contradictoire où il s’opposait à un ingénieur d’EDF qu’en plus, pour parachever le désastre, je connaissais assez bien comme syndicaliste sincère. Ce meeting s’inscrivait dans la controverse locale autour de la construction du surrégénérateur du Val de Saône, juste après Maleville. J’étais une des opposantes actives. La salle était bourrée de gamines de 14-15 ans, de professeurs des lycées, plus quelques trentenaires qui se sont vite demandé ce qu’ils fichaient là. Dès que Lalonde a ouvert la bouche, j’ai été atterrée. Il sortait une ânerie scientifique par phrase, de celles qu’un élève de seconde aurait pu rectifier. L’ingénieur n’a pas eu de mal à l’enfoncer mais… mais c’était sans compter ces demoiselles les groupies adolescentes. Les quelques adultes qui posaient des questions (et Dieu sait qu’elles ne cassaient pas trois pattes à un canard) ont failli se faire lyncher, sans parler de l’ingénieur qu’il a fallu faire sortir discrètement par la porte de derrière. Les amis musiciens qui devaient assurer la partie festive après le meeting se sentaient très mal aussi. Et c’est ainsi que la centrale du Val de Saône gagna à sa cause la presse locale évidemment présente. Ce soir là, j’ai compris que mélanger écologie, discipline sérieuse et qui demande de la finesse et de la rigueur intellectuelle, et vedettariat ou politique politicienne, ou même simplement appel à la croyance et à l’incantation, ne pouvait mener qu’à la catastrophe. Et je me suis souvenue que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Voynet ou Mamère ne valent pas mieux. Yves Cochet me semble très idéologue – bien qu’il soit certainement mille fois plus sincère et instruit des problèmes que les chasseurs de prébendes électorales.

Les idées bien exposées, les réalités peuvent avoir un impact et progressivement transformer le monde. Ce n’est pas si loin, les années 70 : 30 ans à peine. A l’époque je n’aurais pas osé parier que l’on aurait 30 ans plus tard généralisé les poubelles de tri et le recyclage de plusieurs types de déchets ménagers. C’était juste le moment où l’on cessait de consigner les bouteilles en verre ! Ce ne sont pas les tracts des Verts qui ont fait avancer la conscience de « l’environnement » mais un petit journal non politicien d’éveil à la nature pour enfants et ados : La Hulotte (rien à voir avec Nicolas). Et tout un travail de lobbying auprès des décideurs, en particulier des chefs d’entreprise.

J’ai dit plusieurs fois que je me refusais à poser les questions en termes de croissance/décroissance, ce dont certains ont conclu que j’étais forcément pour le libéralisme et le consumérisme. En d’autres termes, si vous refusez un dilemme dont l’interlocuteur représente un des pôles, c’est donc que vous représentez le pôle opposé – raisonnement dont la logique m’échappe un peu, pour tout dire.

Prendre au niveau local des décisions telles que station d’épuration biologique (concrètement, quel est le système ?), recyclage des déchets, aménagement des zones de circulation selon le véhicule, j’appelle cela de la gestion intelligente et je ne peux qu’applaudir. Et je suis bien d’accord que ce type de décision n’a pas besoin d’être soumis au tampon de quelque autorité centralisée. Mais en quoi serait-ce de la décroissance, si l’on s’en tient à la définition économique de la croissance, définition fondée sur le PIB ?

Il n’y a que sur la limitation de la circulation automobile que je mettrais un bémol pour avoir vu dans des villes que je connais bien, à commencer par Paris et à continuer par certains coins de province, les bonnes intentions paver l’enfer sans faire baisser d’un poil le taux de CO2 ou d’autres polluants. Si vous l’avez fait intelligemment, bravo. Le contre exemple type, c’est Paris, les boulevards des maréchaux au sud où la construction du tramway (mille bravos) s’est accompagnée d’un rétrécissement des voies laissées aux automobilistes tandis qu’étaient aménagés de larges et magnifiques trottoirs de promenade. Résultat concret : c’est toujours l’embouteillage, le périph’ s’engorge un peu plus, et les piétons ne viennent pas plus qu’avant flâner sous les arbres parce qu’ils n’ont rien à faire là, ni leurs courses, ni leur travail s’ils sont parisiens, et que c’est trop loin des monuments s’ils sont touristes. Bilan : autant de CO2 que d’hab, sinon plus et un surcroît d’énervement, sans oublier que ces gigantesques trottoirs, c’est glacial en hiver, brûlant en été, venté à décorner les bœufs. Bref, l’idéologie « écologiste » n’a pas fait avancer d’un poil la convivialité ni régresser les gaz à effet de serre mais a coûté cher pour compliquer la vie d’une partie des usagers. Par contre, tout cela fait monter le taux de croissance de la ville, comme n’importe quelle réalisation.

Il ne suffit pas que la décision soit prise au niveau local, il faut encore que les décideurs aient trois sous de bon sens et c’est peut-être ce qui manque le plus à notre époque d’idéologies entrecroisées et de responsabilité diluée.


On me recommande l'Abécédaire du développement.

Citation :

«Vous, les Développés, portez des masques avec des oreilles inexistantes et une large bouche, tandis que nous, Africains, développons d'immenses oreilles et laissons notre bouche s'atrophier.»

???? L’art de la palabre – et de la dispute au besoin – me semble pourtant très africain, si j’en juge par ce que j’entends dans le RER !

Et les « ailleurs du développement », qu’es aco ? Est-ce que ça les ennuierait de parler en français plutôt qu’en langue de bois ? Rien que pour ce paragraphe, cet abécédaire commence à m’agacer. Dès la lettre A… ça augure mal de la suite.

L’article « besoins » s’attache à une critique de la théorie de la rareté. Fort bien. Cette théorie est d’ailleurs controversée parmi les économistes, pour ce que j’en sais. Mais on attend encore une analyse réelle de la notion de besoin.

Au bout de cinq articles, j’arrête. Une critique n’aurait aucun sens, car un tel ouvrage n’est pas discutable. On nous balance des affirmations comme s’il s’agissait d’évidences et surtout du rejet des autres visions du monde sur le mode ironique plutôt qu’argumenté. Il n’y a pas de discussion possible si l’interlocuteur a tort par principe. C’est un ouvrage écrit pour que les militants se fassent plaisir entre eux. Exactement le type de littérature dont j’ai horreur, quelle que soit l’idéologie sous-jacente.

Je n’achèterai pas ce livre.

A vrai dire, de tout ce que je viens de lire, un seul article me parait frappé au coin du bon sens :

« Ontologie (sorte d') : Ensemble de valeurs-clé qui nous viennent des Lumières. Notamment, cette prise de distance relevée par Kant, reprise par Foucault, ce recul par rapport à soi comme société, comme époque qui est au fondement des sciences modernes. Pourquoi donc un passé, celui des Lumières, ou un autre, antérieur, n'aurait-il plus rien à dire aux hommes du XXIe siècle ? Quel rôle pour les passeurs d'époque, pour ceux qui cherchent à transmettre et non pas seulement à informer ? Ne faut-il pas s'interroger sur ce que l'on veut conserver, sur ce que l'on ne veut pas perdre, sans se laisser intimider par les illuminés de l'innovation qui perpétuellement poussent par derrière comme s'ils possédaient la clé de l'énigme du futur ? Donc, qu'est-ce qu'on garde du XVIIIe siècle, quelle partie de l'héritage assumer, revisiter, se réapproprier, liquider, adapter ? Au moins se poser la question. »

Je poserai seulement une question annexe : qui est « on » ? Qui va décider du tri de l’héritage ? C’est le point aveugle d’un paragraphe qui par ailleurs ne manque pas d’intérêt. Autre question annexe : pourquoi l’héritage ne remonterait-il pas au delà des Lumières et du 18e siècle ? La renaissance n’a-t-elle plus rien à dire ? Ou le moyen âge ? Ou la mémoire paysanne qui remonte parfois au néolithique ?

Ce qui m’ennuie dans ce livre, c’est le parti pris sous-jacent, inexprimé, selon lequel les autres visions du monde occidentales seraient à combattre tandis que les visions du monde des autres cultures seraient forcément enrichissantes, voire salvatrices. Mais comme c’est du filigrane, on ne peut guère en discuter sereinement. J’en garde le sentiment de la réduction d’un héritage complexe, celui des cultures européennes et nord-américaines, à quelques traits caricaturaux où l’on ne met en lumière que l’haïssable en oubliant le reste, et de l’idéalisation de cultures tout aussi complexes dans l’héritage desquelles les héritiers auraient aussi à trier. L’oligarchie du G8 est sans doute haïssable, mais la tradition de l’excision en Afrique me fait frémir. Or si l’Afrique ne se résume pas à l’excision, l’Europe en tant qu’ensemble de cultures n’est pas superposable au G8.

Tuesday, October 06, 2009

Poème qu'on m'a envoyé et que j'avais oublié de poster

D'un cercle de feutre tu fis ce chapeau,
cône où l'ombre des futaies

s'enroule.

Cerclant ta tête pleine de nocturnes romances,
il pointe son sommet vers un ciel étoilé, tandis que

d'un feu vacillant
ta lanterne illumine sa base.

Quel luxe pour qui loge
en cette tour bercée par tes pas tranquilles :

vœux abrités des bourrasques et
bienheureux présages, piaillant dans ce nid
vagabond.

Ecoute, sous ton chapeau, nos âmes
louer la patrie où tu les emportes.


Jacques Tallote Botelli.

Wednesday, September 23, 2009

Actualité de Trevor Ravenscroft

Nous avions vingt ans, l'Eglise romaine nous débecquetait (1) et l'état de conscience borné de madame Michu nous donnait envie de lancer des coups de pieds dans les murs. D'ailleurs nous les avons donnés, ces coups de pieds, mais ils furent très vite récupérés par des politiques qui ne s'intéressaient qu'à la répartition de l'avoir, à la circulation des marchandises et ne nous concédaient que le droit de céder sans remords à n'importe quelle démangeaison sexuelle. Il ne restait de pur que Maurice Clavel, les royalistes et les hippies, pour tout dire. Nous que l'avoir ne comblait pas, nous cherchions désespérément l'être. Presque naturellement, dans cette quête, nous avons rencontré les marchands d'orviétan – ceux-ci plus faciles à reconnaître car âpres au gain matériel – et, plus périlleux, les marchands d'abîme. Ces derniers avaient en main des appâts bien étudiés, du romantisme pour les romantiques, des exercices plus poussés que le hatha yoga qui fleurissait un peu partout et réellement opératifs, des mythes qui résonnaient immédiatement dans les âmes mais recélaient un mortel poison. Certes, ils abattaient les murs mais pour offrir un labyrinthe sans issue où se réverbéraient les échos éclatés d'un message traditionnel sans jamais que sa cohérence fasse sens. Nous avions vingt ans : nous sommes entrés d'un pas ferme dans l'antre du Minotaure, ignorant que nous allions ainsi passer de déception en déception spirituelles.
Parmi les guides qui contribuaient à nous égarer dans une errance sans repère, il y eut un certain nombre d'auteurs publiés chez Laffont, Albin Michel ou dans la collection rouge des éditions J'ai Lu. Sous couvert de nous offrir l'univers et ses maîtres de sagesse, les dessous magiques du pouvoir ou quelque accès au sacré, ils nous entraînaient le plus souvent dans des impasses mais, au passage, tentaient de nous dérober ce que nous avions retenu de positif de notre enfance, à commencer par le discernement des esprits. L'attaque était d'autant plus insidieuse que les éditeurs, ne voyant là que littérature de gare sans importance, s'autorisaient à tronquer les textes, à les édulcorer et les amputer de ce qui aurait pu permettre de reconnaître le mufle de la Bête. Il n'en restait que le venin enflaconné comme un philtre magique de supermarché.
Puis la mode passa chez les éditeurs qui n'avaient sorti ces collections où le pire côtoyait le meilleur qu'à cause du succès imprévu de la revue Planète. Foin désormais d'archéologie mystérieuse, de civilisations enfouies ou de secrets de pouvoir, ils allaient donner dans la psychologie en kit et les médecines douces façon mère-grand. On ne soignait plus que les cors aux pieds, les scolioses et les mauvaises relations parentales. Castaneda laissait place à Maïté. Mais les livres ont plusieurs vies. Ceux qui nous avaient si mal nourris se retrouvaient, toujours tronqués et amputés, chez les bouquinistes ou dans les vide-greniers, accessibles pour trois sous aux jeunes gens avides d'être de la génération suivante.

Je force le trait ? A peine.

Si nous avions eu dans les mains des traductions fiables et complètes au lieu de versions griffonnées sur un coin de table pour tenir les délais, aurions-nous reconnu l'intention cachée derrière certains romantismes ? Ce n'est pas entièrement sûr, on a toujours encore un peu de naïveté à vingt ans mais du moins nous aurions été armés pour le faire, surtout si le traducteur s'était donné la peine de lire aussi les réfutations parues ici ou là. C'est pourquoi je salue l'initiative des éditions Camion noir (2) de rééditer l'un des ouvrages les plus sulfureux de la célèbre collection rouge, La lance du destin de Trevor Ravenscroft, en version complète et annotée. Le traducteur qui signe Tahir de la Nive et le préfacier mystérieusement Vlad D sont de bons compères en cette entreprise. Vlad D nous met de suite dans l'ambiance : ce livre présenté comme le résultat d'une investigation ne tient pas debout dès qu'on le confronte au réel. Il réécrit l'histoire. Pourquoi, alors, le republier ? Vlad D nous donne trois raisons : son immense influence en Angleterre, comparable à celle du Matin des magiciens en France ; qu'il ait renforcé l'idée qu'Hitler fut l'antéchrist tel que le décrit Anne-Catherine Emmerich ; enfin que la diabolisation du nazisme avait commencé avant guerre « au travers de publications commandées ou traduites par les services de renseignement français » et britanniques. Le faux essai et vrai roman de Ravenscroft s'inscrit ainsi dans une série initiée bien en amont puisqu'il paraît en 1972 en Angleterre, à une époque où le péril nazi n'a plus vraiment d'actualité. A ces raisons données par le préfacier, j'en ajouterai une que l'on pourra prendre comme l'acquiescement du lecteur. Il était temps. Le thème de la Lance, plus ou moins déformé par rapport à l'original de Ravenscroft (petite ferme des corbeaux, quel nom !), revient en force avec au moins une BD et deux romans publiés en français depuis deux ans.
Quant à Tahir de la Nive, il revient sur les coupes sombres opérées par son collègue de 1973, « les passages soumis au couperet étant naturellement les plus ardus à traduire parce que généralement les plus intéressants, ceux qui exigent du traducteur consciencieux un effort majeur de recherche et de précision, un choix judicieux de termes, une expression qui soit intelligible au lecteur sans pour autant trahir l'auteur. » Le résultat de cette exigence est un livre de plus de 500 pages, avec des notes abondantes, tant de l'auteur que du traducteur, aussi fluide à lire que la version de gare mais qui donne à réfléchir autant sinon plus qu'à rêver.

Je voulais comparer les deux traductions avant de rédiger cet article mais j'ai égaré l'ancienne. Je ne sais donc pas exactement ce qui fut coupé à l'origine. Mais, est-ce le recul de l'âge et de l'expérience, est-ce la qualité indéniable du traducteur, dès les premières pages me saute aux yeux ce qui ne m'avait pas frappée dans les années 70. J'avais bien vu alors que Ravenscroft balançait des affirmations comme des vérités premières, sans jamais les étayer d'une référence ni les questionner, ce qui s'apparente à une propagande plus qu'à un travail d'historien. J'avais senti sa fascination mêlée d'horreur pour Adolf Hitler, une fascination non politique mais qui évoque le vertige que l'on ressent en certains lieux sinistres et puissants, certaines chutes d'eau sur de sombres rochers, certaines grottes. Le romantisme puis le symbolisme avaient flirté avec ces vertiges, que l'on pense au Huysmans de Là-bas, à Barbey d'Aurevilly, à Nerval mais sans franchir certains garde-fous qui ne le furent que par des mages noirs comme Aleister Crowley ou Theodor Reuss. Ravenscroft oscille en permanence autour de cette limite mais, s'il induit le vertige chez le lecteur, lui-même semble toujours en retrait : en retrait derrière le professeur Walter Johannes-Stein (1891-1957) qui, selon lui, fut son mentor et aurait du écrire ce livre, en retrait derrière la condamnation officielle du nazisme, etc. A propos de Johannes-Stein, notons que Ravenscroft finit par avouer au journaliste Eric Wynants qu'il ne l'avait jamais rencontré mais « lui avait parlé par le biais d'un médium ». Toutefois ce patronage allégué n'est pas neutre, Johannes-Stein étant un disciple fervent de Rudolf Steiner, passionné par la légende du Graal auquel il consacre plusieurs livres, dont The Ninth Century and the Holy Grail et Death of Merlin: Arthurian Myth and Alchemy.
Avec quelques petites phrases comme : « Justinien, sorte de bigot absolutiste » ou « l'astucieux Constantin [...] eut l'audace de promulguer et d'imposer à l'Eglise le dogme de la Trinité », Ravenscroft annonce tout un courant de pensée que l'on retrouvera dans les ouvrages anglo-saxons dédiés à l'affaire de Rennes le Château, déjà dans le Holy Blood, Holy Grail de Baigent, Leigh et Lincoln puis plus clairement encore chez Picknett et Prince, Andrews et Schellenberger, l'autre racine de cette relecture du christianisme se trouvant chez Robert Ambelain qui se contente d'accuser l'apôtre Paul d'avoir transformé un maquisard juif en avatar de Dieu. Est-il anodin qu'Ambelain et Ravenscroft publient leurs ouvrages presque en même temps ?
Si cette malveillance à l'égard des empereurs chrétiens (qui ne s'étend pas à Théodose, pourquoi ?) ouvre le livre, on trouve vers la fin, aux pages 426-434 un résumé allégué des croyances de Steiner à propos du Christ : « L'incarnation du Christ dans la chair et le sang de Jésus fut la descente de l'Esprit Solaire dans le calice de la Lune, configuration qui devint le symbole du Saint Graal au Moyen Age ». Notons que cette descente a lieu lors du baptême dans le Jourdain. C'est du pur Nestorius si l'on exclut les allusions soli-lunaires, lesquelles n'ont même pas l'excuse de correspondre à la symbolique alchimique. Mais il y a mieux encore lorsque Ravenscroft évoque le coup de lance de Longinus : « Le Sang se répandait sur le sol et, coulant de la blessure faite par la Lance, constituait le véhicule de l'Esprit Solaire s'incarnant dans le corps de la Terre même. C'est le coup de lance de Longinus qui provoqua la naissance du Christ cosmique comme Esprit de la Terre. » Là, c'est très fort. Assimiler Gaïa au Christ, on n'avait pas encore osé ! Notons avec un brin d'humour que celles qui reprochent au christianisme d'avoir rejeté la Terre-Mère et toute féminité se voient ainsi préventivement retirer le tapis de sous les pieds !
Plus loin encore, au chapitre 22 (pages 441 et sq.), Ravenscroft aborde la thématique du Double , le Doppelgänger, terme qu'il attribue à Goethe mais qui semble en usage un siècle plus tôt, contrepartie ténébreuse de l'Ego ou de l'Esprit et nous annonce froidement que, si Hitler fut possédé par Lucifer, Heinrich Himmler incarnait le Doppelgänger du Monde ou Anti-Esprit de l'humanité. La caractère profondément dualiste de cette doctrine n'échappera à personne mais, plus subtilement, notons que Ravenscroft la publie au moment où l'on s'intéresse en physique aux symétries, aux antiparticules et à l'antimatière. C'est dire qu'il transpose un langage à la fois familier de par les médias et chargé de l'aura d'une discipline de haut niveau, la physique quantique, que d'aucuns s'accordent à rapprocher des grandes écoles spirituelles comme le taoïsme ou le bouddhisme. Evidemment, l'exposé clair et précis de cette doctrine, qu'elle soit ou non anthroposophe, ne figurait pas dans la version de gare.

Merci donc à Tahir de la Nive. S'il ne faut évidemment pas lire Ravenscroft au premier degré et croire tout ce qu'il raconte, l'ouvrage représente un document d'importance pour l'histoire des mentalités et plus précisément celle de l'occultisme.

1. Avant Vatican II, nous l'avions vécue comme une machine à briser les ailes et bien tasser dans le moule étroit de la pensée petite-bourgeoise (Flaubert : « J'appelle bourgeois tout ce qui pense bassement » et les curés sur ce point valaient les boutiquiers – où était Bernanos, où était Léon Bloy ?) ; après Vatican II, c'était pire, les dominicains couraient derrière Marx tout habit retroussé, les autres s'aplatissaient devant nous sans plus rien nous proposer. Pouah

2. www.camionnoir.com





Thursday, September 17, 2009

Visite au Père-Lachaise



L'autre jour, j'ai visité le cimetière du Père Lachaise avec un spécialiste des vampires. Je ne suis pas une mordue de cette thématique où je vois surtout une formule littéraire, un romantisme d'auteurs assez éloigné des mythes funéraires spontanés tels qu'on les rencontre dans l'étude du folklore ou des rites mais il est toujours intéressant d'écouter un érudit passionné, surtout lorsqu'il retrouve l'influence de la littérature vampirique dans certaines tombes d'un lieu aussi chargé d'histoire que le Père Lachaise et je me promettais de faire ici quelques réflexions inspirées par cette promenade parisienne. Il faisait beau, sans doute l'un des derniers jours d'été, ce qui ne gâte rien : le romantisme a moins de goût sous la pluie.

Pourtant le plaisir escompté s'est mêlé de colère et c'est dans la série des coups de gueule que ce message prendra place. Si la tombe d'Allan Kardec est toujours fleurie et entretenue par les disciples de ses disciples, la conservation de nombre de monuments ou de chapelles funéraires d'avant 1914 laisse plus qu'à désirer. Le calcaire blanc dans lequel la plupart furent réalisés noircit de pollution, les sculptures sont rongées, les vitraux cassés, les portes rouillées et jamais repeintes et si l'on ne voit pas courir de rats entre les concessions, c'est que ces bêtes ont des mœurs nocturnes et que les visiteurs sont obligés aux activités diurnes. Tombes ordinaires que les familles n'entretiennent plus ? C'est parfois vrai, encore qu'elles pourraient fournir à des spécialistes du XIXe siècle la matière d'une bonne centaine de thèses, qu'il s'agisse d'histoire de l'art ou de démographie, de mentalités, si ce n'est d'humour macabre car on en trouve aussi. Mais que la tombe de Balzac, inscrite à l'inventaire, soit depuis des mois entourée d'une barrière de plastique orange comme un chantier sans qu'aucun vrai travail de réfection n'ait eu lieu, ce n'est pas acceptable. Juste en face, la statue de femme enveloppée de voiles qui orne celle de Casimir Delavigne a perdu la main qui tenait la couronne de lauriers. Quant à l'urne qui surmonte la colonne de Gérard de Nerval, sa noirceur galopante en fait plutôt un vase aux poisons !

A côté de Leymarie, disciple de Kardec au dolmen aussi faux que celui du maître mais tout aussi entretenu, on trouve un témoin rare de l'égyptomanie de la Belle Epoque, la tombe Caron, mausolée surmonté d'une tête de pharaon portant l'uræus et qui met un doigt sur ses lèvres comme pour exiger le secret de l'arcane. Mais le premier mort de la famille tomba en 1914, deux autres en 1917, le dernier en 1934 : trop récents pour les mesures de conservation théoriquement prises pour les tombeaux d'avant 1900. Ailleurs, on trouvera une croix retirée d'une tombe et posée à l'envers sur une autre couverte de mousse mais de 1916, des blocs de pierre jetés en vrac sur une troisième de date forcément illisible. Quant à la stèle envahie de végétation derrière sa grille rouillée, elle ne montre plus ni nom ni portrait, on en devine seulement la trace.

Mais la mairie de Paris entretient le cimetière, me dira-t-on : elle rénove... le pavage des allées !

Avant de pousser ce cri, j'ai regardé comment le Père Lachaise apparaît sur la Toile. On trouve de tout, beaucoup d'amoureux du lieu, de résumés historiques, de discussions érudites mais tous les sites ont un point commun : ils présentent des photos bien léchées, des chapelles en bon état au toit juste assez moussu pour induire une nostalgie de bon aloi. Seul le site « Amis et passionnés du Père Lachaise » ose poser (le 17 janvier 2006) un questionnaire sur la protection du lieu. On y apprend nombre de choses intéressantes mais le venin coule aussi entre les lignes... je me permets de le citer ici et de le commenter.

« Le cimetière du Père-Lachaise est soumis à plusieurs mesures légales et réglementaires de protection, tant au titre de l’environnement que de la culture.

La partie la plus ancienne du cimetière, soit environ la moitié de la superficie totale (43,2 ha), est classée comme site remarquable au titre de la loi du 2 mai 1930 sur les Monuments naturels et les sites (arrêté ministériel du 17 décembre 1962)

Ce même périmètre, avec quelques adjonctions et quelques restrictions, est inscrit à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques, pour tous les tombeaux antérieurs à 1900, au titre de la loi du 31 décembre 1913 sur les monuments historiques (arrêté ministériel du 21 mars 1983).

Douze monuments compris ou non dans ce périmètre, ont été classés « Monuments Historiques » au titre de la loi du 31 décembre 1913 précitée (arrêtés ministériels 1983-1995).

L’ensemble crématorium-columbarium a été inscrit à l’inventaire supplémentaire par arrêté ministériel du 17 janvier 1995.

Par ailleurs, deux cahiers des charges applicables aux zones ci-dessus protégées ont été instituées par arrêté municipal du 13 février 1995. »

Notons qu'on ne nous dit rien de ces cahiers des charges : s'agit-il de l'entretien des allées, de la nourriture des chats ou de l'élagage des arbres ? Notons aussi que l'inventaire supplémentaire s'arrête en 1900 alors qu'une bonne part des tombes intéressantes du point de vue artistique ou historique date de la Belle Epoque si ce n'est des années 30. Il faudrait au moins pousser cette inscription jusqu'à la seconde guerre mondiale.

« Le cimetière possède-t-il un plan de gestion comprenant une politique de conservation ou un programme incluant le nettoyage, la restauration et la réparation des stèles et monuments abîmés ou usés par le temps ? Si oui, comment le processus est-il financé et qui fait/supervise le travail ?

Réponse : Les monuments funéraires étant, aux termes de la loi française, des propriétés privées, il appartient légalement aux propriétaires de ces monuments de les entretenir, réparer et restaurer. L’administration des cimetières ne peut intervenir que sur les monuments qui appartiennent à la Ville de Paris.

S’agissant de ces derniers monuments, ils peuvent bénéficier de travaux de restauration décidés et financés par une commission d’Architecture Funéraire créée en 1984 et dotée d’un budget approprié par la Ville de Paris. Les travaux sont ensuite suivis par l’administration des cimetières. »

Foutaise ! La dernière modification de la loi celle du 20 décembre 2008, comporte cet article :

« Art.L. 511-4-1.-Le maire peut prescrire la réparation ou la démolition des monuments funéraires lorsqu'ils menacent ruine et qu'ils pourraient, par leur effondrement, compromettre la sécurité ou lorsque, d'une façon générale, ils n'offrent pas les garanties de solidité nécessaires au maintien de la sécurité publique.
« Toute personne ayant connaissance de faits révélant l'insécurité d'un monument funéraire est tenue de signaler ces faits au maire, qui peut recourir à la procédure prévue aux alinéas suivants.
« Le maire, à l'issue d'une procédure contradictoire dont les modalités sont définies par décret, met les personnes titulaires de la concession en demeure de faire, dans un délai déterminé, les réparations nécessaires pour mettre fin durablement au danger ou les travaux de démolition, ainsi que, s'il y a lieu, de prendre les mesures indispensables pour préserver les monuments mitoyens.
« L'arrêté pris en application de l'alinéa précédent est notifié aux personnes titulaires de la concession. A défaut de connaître l'adresse actuelle de ces personnes ou de pouvoir les identifier, la notification les concernant est valablement effectuée par affichage à la mairie de la commune où est situé le cimetière ainsi que par affichage au cimetière.
« Sur le rapport d'un homme de l'art ou des services techniques compétents, le maire constate la réalisation des travaux prescrits ainsi que leur date d'achèvement et prononce la mainlevée de l'arrêté.
« Lorsque l'arrêté n'a pas été exécuté dans le délai fixé, le maire met en demeure les personnes titulaires de la concession d'y procéder dans le délai qu'il fixe et qui ne peut être inférieur à un mois.
« A défaut de réalisation des travaux dans le délai imparti, le maire, par décision motivée, fait procéder d'office à leur exécution. Il peut également faire procéder à la démolition prescrite, sur ordonnance du juge statuant en la forme des référés, rendue à sa demande.
« Lorsque la commune se substitue aux personnes titulaires de la concession défaillantes et fait usage des pouvoirs d'exécution d'office qui lui sont reconnus, elle agit en leur lieu et place, pour leur compte et à leurs frais.
« Les frais de toute nature, avancés par la commune lorsqu'elle s'est substituée aux personnes titulaires de la concession défaillantes, sont recouvrés comme en matière de contributions directes. »

Evidemment, quand rechercher les héritiers demanderait un effort et comme restaurer a un coût, il est plus facile de détruire, oubliant que des tombes anciennes sont un patrimoine irremplaçable. Il est tout de même rageant de voir avec quel zèle on chante la découverte archéologique de tombes anciennes, de l'homme de Tautavel aux Mérovingiens, et avec quelle légèreté on démolit ce qui ne vient que de 3 ou 4 voire 5 générations en arrière. Notons qu'il faut tout de même une ordonnance de référé. Je ne suis pas si sûre que l'on y ait eu recours si souvent pour les destructions du Père Lachaise. On semble préférer l'abandon.

Mais revenons au questionnaire. Je passe sur l'affirmation selon quoi 80% des actes de vandalisme seraient dus aux admirateurs de Jim Morrison. Un point intéressant concerne les nouvelles attributions : « Il n’y a plus d’espace disponible au Père-Lachaise depuis 60 ans. En revanche, la loi permet depuis 1924, de reprendre des concessions anciennes abandonnées ainsi que de ré attribuer ces concessions reprises à de nouveaux bénéficiaires. Cette procédure permet de ré attribuer environ 300 concessions par an en moyenne.

Il n’y a pas de critère particulier pour être enterré au Père-Lachaise. En France, les privilèges funéraires ont été abolis en 1790 et les règles sont les mêmes pour tous. La loi place tous les défunts sur un pied d’égalité, sans considération de fortune, de titres ou de notoriété. Pour être enterré au Père-Lachaise, il faut, soit appartenir à une famille qui y possède déjà une concession, soit être décédé à Paris (sans considération de nationalité ou de domicile), soit domicilié à Paris au moment du décès : dans ces deux derniers cas, l’accueil au Père-Lachaise dépend des disponibilités du moment en fonction des reprises effectuées au cours de l’année. »

Eh oui, mais une concession est tout de même payante et coûte même une somme coquette. On voit ainsi pourquoi la conservation du passé ne vient pas au premier rang des préoccupations.

A la question d'un registre de visiteurs, l'agacement devient sensible : « Réponse : Le cimetière du Père-Lachaise n’est pas un lieu touristique. Sa vocation est d’accueillir des défunts dans un espace funéraire, bien que celui-ci soit ouvert à la promenade publique. Le rôle du personnel du cimetière n’est pas de tenir des statistiques touristiques (il y a des organismes qualifiés pour cela) mais d’enterrer les morts ou de les incinérer au crématorium, de gérer des concessions et des exhumations, d’assurer le bon entretien du site : voirie, espaces communs, propreté, plantations. Pour un cimetière, les visiteurs autres que les familles des défunts et les promeneurs discrets, c’est-à-dire les touristes voyants, sont une gêne car ils dérangent fréquemment tous ceux qui travaillent dans le cimetière à un titre ou à un autre. En outre, ils sont une source de dépense importante alors qu’ils n’apportent aucune recette, contrairement à ce qui se passe dans les musées et les véritables sites touristiques.

Il n’y a donc aucun registre dénombrant les visiteurs car le personnel a d’autres tâches, à commencer par l’accomplissement de ses obligations légales prioritaires.

Les raisons de la visite des touristes sont variables et multiples, depuis la recherche de l’esthétique, de la beauté des lieux et de leur charme romantique et historique, jusqu’à ceux qui s’imaginent se trouver dans un parc de loisirs et pouvoir y commettre des actes délictueux comme si le cimetière était une zone de non-droit. »

C'est moi qui souligne. Cela se passe de commentaire. Depuis 60 ans, on démolit 300 caveaux par an pour revendre l'emplacement et comme on ne peut pas faire payer les visiteurs attirés là par l'art ou l'histoire, on les tolère avec hargne. Mais il y a mieux. Questionnés sur l'existence de plans et sur l'indication possible des tombes de personnalités : « Les défunts étant en vertu de la loi française, tous égaux devant la mort, il n’existe pas de « personnalités » proprement dites dans les cimetières même si la coutume et l’usage ont consacré cette présence et cette catégorie de défunts.

L’administration des cimetières n’ayant pas qualité pour déterminer qui est ou qui n’est pas une « personnalité », elle se contente d’éditer un plan général signalant une centaine de « sépultures parmi les plus demandées » par le public. Deux autres plans, thématiques, sont consacrés aux Monuments de la Déportation ainsi qu’au circuit de la Commune de Paris qui rassemblent des monuments emblématiques. »

Gare aux morts qui n'ont pas la bonne couleur politique ? Quand je parlais de venin... In cauda venenum, comme de juste !


Une rumeur court selon laquelle l'actuel maire de Paris, emporté par son zèle écologiste, aimerait transformer le Père-Lachaise en jardin, utilisant l'espace des 300 démolitions annuelles pour y planter des arbres, ne gardant à terme que les monuments classés. Je n'ai pas pu trouver de confirmation sur Internet. Mais si c'est en projet, j'espère que mon coup de gueule lui donnera un coup de frein.

Un bon petit site pour visiter sans se déplacer, d'autant que les photos sont belles :

http://membres.lycos.fr/blg/index.html

Les miennes seront sans doute moins touristiques.



Thursday, July 30, 2009

Beslan

Des amis m'envoient cette annonce :

ENFANTS DE BESLAN EN FRANCE DU 18 AOUT AU 3 SEPTEMBRE.



16 enfants de 12 à 14 ans (9 filles et 7 garçons), survivants de l'attentat terroriste de Beslan, arriveront à Roissy le 18 août 2009 à 09 heures.

Ils séjourneront pendant deux semaines, dans des colonies de vacances de la Fondation les Enfants du Métro de la RATP ainsi que dans des centres

de vacances du CE de la RATP.

Ils partageront les activités des petits français de leur âge. Ainsi se construit l'Europe de la paix et de la solidarité.

Ils visiteront Paris et participeront aux cérémonies du 5e anniversaire de la tragique prise d'otage de Beslan, qui fit plus de 300 morts, le mardi 1er septembre à 19 heures sur le parvis des Droits de l'Homme au Trocadéro de Paris.



La population parisienne est invitée à venir leur témoigner sa tendresse et sa solidarité.



Dons, adhésions, partenariats, parrainages d'enfants, sont les bienvenus.

Visitez notre site et notre blog.

www.beslan.fr

beslan.hautetfort.com



Christian Maton

Vice Président

Solidarité Enfants de Beslan

06.71.40.79.87