Thursday, July 20, 2006

Poussière d’étoiles (7)

Qu’est-ce que l’homme ? Ce détour par les diverses théories et spéculations autour de l’évolution n’était pas inutile. Il nous a permis de pressentir à quel point nous tenons par toutes nos fibres à cette planète Terre et, par delà, à l’ensemble de l’univers. On peut pousser autrement le raisonnement anthropique, faire une autre marche à rebours : si vous voulez un observateur, il vous faut de la vie et, pour obtenir de la vie, il vous faut au moins une première cellule, la plus simple sans doute, une cellule à ARN, ce qui suppose des nucléotides, ce qui suppose des catalyseurs, par exemple une argile comme l’a découvert James Ferris[1]. Et pour avoir de l’argile ? Nul besoin d’une planète tellurique complète : on en trouve sur les météorites et même dans le noyau des comètes. La planète devient nécessaire pour l’évolution depuis cette cellule jusqu’à l’observateur. Et il faut des acides aminés, c’est à dire des molécules complexes dont les chaînes ne nécessitent que quatre sortes d’atomes : azote, carbone, hydrogène et oxygène.
L’hydrogène, c’est l’atome le plus simple que l’on puisse concevoir : un électron gire autour d’un proton ; c’est le premier apparu lors du refroidissement de l’univers. Le carbone, c’est celui qui permet le plus de liaisons chimiques covalentes, ce qui amène de fort intéressantes propriétés, des géométrisations, une sorte de sculpture de l’espace par les molécules résultantes. Il apparaît dans les étoiles comme l’un des « résidus » de la fusion hydrogène-hélium, et participe à de nouvelles réactions de fusion en une autre étape de la vie stellaire, particulièrement abondant dans leur vieillesse, lorsqu’elles deviennent orangées puis rouges, entre autres métamorphoses. Elles le crachent comme elles ont autrefois craché les métaux dans leurs colères magnétiques lorsque des jets et des arches de matière s’élèvent loin au dessus de la surface bouillonnante mais surtout lors des phases explosives par lesquelles s’amorcent leur déclin. Curieusement, la vie unit donc la prime jeunesse de l’univers au dernier orgasme des étoiles, si j’ose cette métaphore.
L’oxygène est peut-être le corps le plus réactif, celui qui ronge tout, qui se combine à tout ou presque, même à lui-même pour donner de l’ozone ! Enfin, il y faut quand même quelques conditions… Quant à l’azote, d’une grande stabilité, il offre la particularité de réagir surtout à haute température, soumis à des décharges électriques et le mieux est encore que la pression soit très réduite ; il ne peut être utilisé par le vivant que sous une forme déjà combinée. C’est dire qu’il faut passer par l’accrétion d’astéroïdes ou d’une planète. Mais dès que la vie entre en jeu, on peut suivre de véritables cycles écologiques de l’azote et de l’oxygène.

Les Grecs détestaient le mouvement. Parménide nous décrit l’Etre comme une sphère (forme parfaite : toujours la même distance au centre) homogène, isotrope, immobile, incolore, inodore et sans saveur. Comment parvenait-il à faire cadrer cette vision avec son expérience quotidienne, il ne nous en a rien dit. Zénon d’Elée a failli inventer le calcul différentiel et intégral. J’ai longtemps pensé qu’il l’avait raté par manque d’un formalisme pratique comme nos chiffres et nos signes algébriques jusqu’à ce qu’un helléniste me détrompe car un tel formalisme existait. Non, il l’a raté parce qu’il voulait démontrer l’inexistence du mouvement. Les mathématiciens du XVIIe siècle, à rebours, cherchaient les équations du mouvement.
Cette étrange répugnance a coloré leur vision de l’univers. S’ils admettaient, contraints et forcés par la triste réalité[2], le changement dans la vie terrestre, dans ce monde sublunaire attribué aux mortels, il n’était ni concevable ni convenable que les sphères célestes se transforment. Lorsque Platon admet une origine à l’ordre du monde, le démiurge copiant dans la matière les idées éternelles, cette dernière préexiste éternellement mais à l’état chaotique ; et ce commencement tend surtout à expliquer pourquoi tout se déglingue, à cause des erreurs successives de copie. Lorsque Hésiode rapporte le mythe des quatre âges du monde, c’est pour pleurer sur l’or, l’argent et le bronze, sur les sages et les héros enfuis à jamais pour nous laisser dans l’âge de fer, des violences, des injustices et des mesquineries. Peuple tragique. Pas un seul mythe qui se termine bien, sauf l’histoire de Persée mais qu’ils projettent dans un ailleurs, une Ethiopie qui résume toutes les terres barbares – et dont j’ai pu montrer qu’ils l’ont probablement reçu des Elycites ou de leurs prédécesseurs de la région narbonnaise[3]. Le miracle grec a sans doute engendré Phidias mais au prix d’un étonnant pessimisme auquel seule échappe l’école de Milet, en Asie, dans une région ouverte aux échanges intellectuels qui accompagnaient le commerce sur ce que l’on n’appelait pas encore la route de la soie. Le milétain Héraclite a des accents qui rappellent certaines Upanishad et plus encore la conception chinoise d’un univers en perpétuelle transformation. Mais c’est l’école éléate qui fait souche en occident et plus tard s’impose à Claude Ptolémée, astronome et compilateur d’Alexandrie..
Or les astronomes du moyen âge ne connaissent que Ptolémée, tout comme les théologiens occidentaux, aux pires époques, ne lisent qu’Augustin qui prête à Dieu l’immuable simplicité de l’Etre parménidien[4]. Chrétiens, ils admettent la création comme Platon admettait un démiurge mais, une fois créé, leur univers est stable. Dès que l’Eglise romaine perd du terrain, que ce soit à l’Académie Platonicienne de Florence, chez les humanistes ou, plus tard, chez les libertins puis lors des Lumières, tend à revenir le vieux modèle parménidien d’un univers éternel et, si l’on ne rejette plus le mouvement, du moins celui des astres doit-il être majestueux et régulier. Or toute l’observation astronomique montre au contraire des irrégularités, des perturbations, des incongruités qui obligent à améliorer les mathématiques. L’équation de l’orbite lunaire exige trois lignes d’écriture au moins ! Einstein en publiant sa Relativité Générale en 1915 introduit dans son équation une « constante cosmologique » à laquelle il donne une valeur choisie pour corriger et stabiliser le mouvement des galaxies qui avaient une fâcheuse tendance à se rapprocher ou se fuir. Quelques dix années plus tard, Hubble découvre le décalage vers le rouge du spectre des galaxies, indice de l’expansion de l’univers. Puis, en 1965, Penzias et Wilson observent un rayonnement universellement présent et sans orientation décelable, à 3°K environ ; pour expliquer la présence de ce rayonnement « fossile » et la fuite des galaxies, naît l’hypothèse du Big Bang, d’une origine explosive de l’univers à partir d’une singularité quasi-ponctuelle.
Aujourd’hui, il semblerait que nous avons franchi le pas vers une vision de l’univers résolument dynamique, historique, en perpétuelle transformation. Pourtant un Hawking, le même qui découvrit l’évaporation des trous noirs, trouve une astuce de calcul pour transformer la singularité du Big Bang et la dynamique cosmique en une sphère immuable et éternelle où « l’espace et le temps forment ensemble une surface finie en grandeur mais sans frontières ni bord[5] ». Il est vrai que cela demande d’inscrire le réel dans une sorte de méta-univers avec une composante de temps imaginaire et de supposer, de plus, que la masse invisible est telle qu’à la fin de l’histoire, l’univers se précipite vers un Big Crunch symétrique de l’explosion initiale.
Trois possibilités restent en lice quant au destin de l’univers et dépendent en fait de l’importance de la masse noire et de l’énergie noire, et donc de la courbure de l’espace-temps : expansion illimitée et mort par refroidissement comme le prévoyaient les astronomes du XIXe siècle ; stabilité et mort par refroidissement ; renversement de l’expansion vers une singularité finale. Hubert Reeves postule la première solution, la seconde revient régulièrement dans la presse. Le Big Crunch n’est presque jamais évoqué, alors qu’il eut les faveurs de John A. Wheeler et de Hawking. Pourquoi ? Aucune certitude scientifique n’a encore tranché. On trouve même dans Le Figaro du 12 mai 2005 un article de Cyrille Vanlerberghe sur l’inexistence de l’énergie noire : « L'absence de matière[6] noire serait une énorme surprise pour toute la communauté des cosmologistes, puisqu'elle va à l'encontre de l'avis général selon lequel l'Univers serait en expansion toujours accélérée, à cause d'une mystérieuse énergie noire présente en grande quantité dans l'Univers. Telle est l'une des conclusions possibles d'une toute récente étude menée par une équipe de chercheurs parmi lesquels des Français. (…) D'après les conclusions d'Alain Blanchard et de ses coauteurs, l'Univers ne contiendrait pas d'énergie noire, serait donc dominé par la seule matière et n'aurait pas une expansion accélérée[7]. » Ces conclusions viennent de l’apparente stabilité du gaz chaud à l’intérieur des amas galactiques. Interrogé, Steve Allen, de Stanford, qui avait conclu à la domination de l’énergie noire sur l’univers et à l’accélération de l’expansion répond que ces divergences « pourraient provenir de choix méthodologiques différents dans les deux équipes ». En d’autres termes, quand on pose la même question au réel en des mots légèrement différents, il répond de manière contradictoire[8].
Cet article n’a qu’une importance anecdotique. D’autres observations reposeront le problème. Mais il suggère plusieurs arrière-plans. Tout d’abord, aucune théorie standard ne permet aujourd’hui d’aboutir à une intelligibilité globale de l’univers ; les supercordes sur lesquelles tant d’espérances furent suspendues se révèlent plutôt du genre épicycles, une complication de la théorie plutôt qu’une unification, ce qui suggère un prochain changement de paradigme, c’est-à-dire de point d’observation. Sans présumer de ce qu’il sera, il devra forcément tenir compte des dernières avancées expérimentales, par exemple de cette « téléportation quantique[9] » qui, poussant plus loin l’expérience d’Alain Aspect qui avait déjà fait grincer quelques dents, renouvelle ce que l’on appelait autrefois le paradoxe Einstein-Podolsky-Rosen, c’est à dire la non localité et l’interdépendance des entités quantiques. Ce qui, volens nolens, donne une actualité d’autant plus forte au principe de participation énoncé par Wheeler.
Ma seconde remarque concerne la sociologie des sciences. Ou plutôt la psychologie des scientifiques. En étudiant l’histoire des avancées théoriques depuis le XIXe siècle, on s’aperçoit avec stupeur que les plus grands découvreurs, ceux qui ont révolutionné la connaissance, y sont allés à reculons. Les réponses du réel les désespéraient. Planck ne s’est jamais remis de la perte de déterminisme qu’impliquaient les quanta ; Einstein a tordu ses équations, introduit une constante ad hoc pour ne pas voir l’univers en expansion ; Hawking a cherché comment réduire la singularité initiale… Encore aujourd’hui, un siècle après la naissance de la physique quantique et de la physique relativiste, en dehors du petit monde des physiciens, les meilleurs esprits cultivent une vision classique[10] de l’univers et refusent d’en sortir ; les biologistes moléculaires répugnent à penser les données de la chimie physique et les gens de sciences humaines en restent à Arago et Berthelot, méfiants même devant Maxwell. J’avoue avoir eu beaucoup de mal à comprendre cette attitude qui me stupéfie toujours. La vérité, c’est que nous ne parvenons pas à sortir de la répugnance grecque pour la dynamique et le changement, même lorsque l’on annonce à son de trompe le contraire ; la vérité encore plus inavouable, c’est que tout ce qui semblerait conforter la théologie chrétienne sent le soufre et que le Big Bang est devenu la singularité à abattre depuis qu’un pape l’a canonisé. Que le Big Crunch, même s’il ne nous menace que dans quelques milliers de milliards d’années, ressemble trop à la description chrétienne des cieux qui se délitent « comme un livre qu’on roule » ou, pire encore, au ragnarök de la mythologie nordique. Jusqu’où va se nicher la haine de ce Dieu là… ou la peur de la bête immonde !
Hawking fut le seul à le dire clairement : « L’idée que l’espace et le temps pourraient former une surface fermée sans bord a également de profondes implications quant au rôle de Dieu dans les affaires de l’univers. (…) Tant que l’univers aura un commencement, nous pouvons supposer qu’il a eu un créateur. Mais si réellement l’univers se contient tout entier, n’ayant ni frontières ni bord, il ne devrait avoir ni commencement ni fin : il devrait simplement être. Quelle place reste-t-il alors pour un créateur ? » On n’est pas plus grec.
Mais Hawking laisse une autre question sans réponse – il se garde bien de la poser. C’est celle de Wheeler, que je vais reposer de la manière brutale dont on l’envisageait dans les années 70 : sans un observateur, peut-il y avoir collapse de la fonction d’onde ?
Tant que personne n’ouvre la boîte, le chat de Schrödinger est à la fois mort et vivant. Etat qui ne manque pas de singularité, même pour un chat !

C’est là que l’on retrouve Johnjoe McFadden. Son hypothèse de base, c’est que l’on doit tenir compte des phénomènes quantiques et, en particulier, de l’expérience des fentes de Young ou de la téléportation quantique dans l’étude de la réplication de l’ADN. Une équipe autrichienne aurait mis en évidence chez des molécules de fullerène – molécules de synthèse formées de 60 atomes de carbone et qui n’existent pas dans la nature – la capacité de passer à la fois par les deux fentes. Or le fullerène a pratiquement le même diamètre que l’ADN. McFadden note aussi que la mutation la plus commune du code génétique porte sur une liaison hydrogène – ce qui suggère un effet quantique. Il s’appuie sur les travaux d’un chercheur de Harvard, John Cairns, qui remarque dans les mutations de l’ADN une violation du hasard pur analogue au comportement des drosophiles amoureuses : les mutations interviennent surtout quand une cellule subit un stress et qu’elle a besoin de muter pour survivre.
Par exemple, dans la baie de Chesapeake ?
Intéressante remarque. Les mutations apporteraient bien un avantage darwinien mais il interviendrait en quelque sorte en amont, comme un projet, la réponse à un besoin plutôt que comme un simple hasard. A Chesapeake, les vers de vase devaient trouver le moyen d’intégrer les métaux lourds à leur métabolisme ou s’éteindre.
A ce stade, l’ID fait intervenir la volonté divine qui devient alors ce que les physiciens appellent un « dieu des failles », une entité providentielle ad hoc spéculée pour boucher le trou de la théorie. Personne n’aime beaucoup en sciences ce genre d’idole. McFadden propose un mécanisme quantique qui ressemble beaucoup à ce qu’Olivier Costa de Beauregard appelle les potentiels avancés et qui s’appuie sur la non-séparabilité.
C’est cela, le paradoxe EPR, les fentes de Young, etc., c’est ce que l’expérience d’Alain Aspect a permis de vérifier et cela peut s’énoncer ainsi : deux particules ayant interagi ou allant interagir ne sont pas séparables mais se comportent comme une seule entité. De proche en proche, c’est ce que Wheeler nommait le bootstrap, un univers en lacet de bottines, fondamentalement non séparable car tissé d’interactions croisées. Or rien n’oblige, dans les équations quantiques, à ce que la causalité soit parallèle à la flèche du temps, aille toujours du passé vers le futur. Jusqu’à ce qu’ait lieu le collapse de la fonction d’onde ou, si l’on préfère, jusqu’à ce qu’on ouvre la boîte pour constater l’état du chat, les équations sont parfaitement réversibles et la cause d’un événement peut se situer n’importe où dans le passé ou le futur. Bref, voici la téléonomie parfaitement justifiée. On peut donc envisager que le besoin d’un certain état futur puisse déterminer un ensemble de mutations simultanées dans l’ADN et par là même l’apparition soudaine d’un système de complexité irréductible.

McFadden n’est pas le seul à regarder du côté des quanta pour trouver ce qu’on pourrait appeler une théorie unifiée de la vie, de l’évolution et de la conscience. Le Dr. Mae-Wan Ho, notant les exemples de coopération entre animaux, aussi fréquents et notables que l’égoïsme et la compétition, écrit : « Je propose que la cohérence quantique est la base de l’organisation du vivant et peut aussi rendre compte des caractéristiques clés de l’expérience consciente[11]. » Cette même cohérence quantique serait pour elle responsable de l’interrelation systémique des différentes espèces, autrement dit de Gaïa : « Il semble que l’essence de l’état vivant soit de construire et développer une plate-forme spatio-temporelle cohérente pour la communication, en partant de l’énergie solaire initialement absorbée par les plantes vertes. Les systèmes vivants ne sont jamais des sujets solitaires ni des objets isolés mais s’inscrivent dans un univers de sens par communication mutuelle. Contrairement au point de vue néo-darwinien, leur capacité d’évolution ne dépend pas de la rivalité ni de la lutte pour l’existence, mais plutôt de leur capacité de communication[12]. » Et de préciser : « Les organismes sont donc émetteurs et, plus probablement, récepteurs de signaux électromagnétiques qui pourraient être l’essentiel de leur fonctionnement. »
Le physicien Roger Penrose a cosigné avec un anesthésiste, Stuart Hameroff, un article sur des phénomènes de cohérence optique observés dans les microtubules des neurones qui semblent fonctionner comme un ordinateur biologique. Cette cohérence passerait par le collapse simultané de la fonction d’onde d’un nombre critique de tubulines, qui réduit un nombre infini de possibilités à une seule décision. « Cela se passe parce que la différence masse-énergie des états superposés[13] de tubulines cohérentes perturbe de manière critique la géométrie de l’espace-temps. Pour éviter l’apparition d’univers multiples, le système doit les réduire à un unique espace-temps en choisissant des états définis[14]. »
Des phénomènes de cohérence s’observent aussi à l’échelle macroscopique. C’est frappant chez les populations d’insectes « chanteurs » dont les élytres vibrent au même rythme, parfois sur des distances considérables. On explique généralement le phénomène par l’émission de signaux chimiques, les phéromones. Mais si elles expliquent que, dans un pensionnat, les filles finissent par avoir leur règles en même temps, la synchronisation d’un rythme sonore ou lumineux exige autre chose qui ressemble plus à de la danse. Encore un danseur perçoit-il la musique, mais comment une luciole peut-elle se caler sur une congénère à plusieurs kilomètres de distance ? Comment le comprendre sans faire appel à des notions telles que la non-séparabilité, la non localité, en d’autres termes la cohérence quantique ?
Mais il faut aussi se souvenir que les phénomènes de cohérence ne sont ni durables ni universels. Ils apparaissent puis tout fluctue, un autre ordre surgit, s’immerge et même le hasard a sa part, qu’il soit ou non métaphysique.
Il reste la ressemblance étonnante entre la cohérence quantique et ce qui nous a été révélé de la périchorèse trinitaire. Je ne dis pas que Dieu est quantique ! Mais qu’il semble avoir mis dans l’univers le germe d’une forme de périchorèse.

Pourtant, le point de vue darwinien ne peut être totalement rejeté. Aimé Michel parlait de l’univers comme d’un coupe-gorge où tout s’entredévore. Y compris l’homme qui partage avec les chimpanzés et certains rats de ne pas avoir de limites innées au meurtre intraspécifique.

Nous ne pouvons pas dissocier notre nature humaine de l’ensemble de la création. Nous en sommes tissés, nous vivons des échanges constants avec le milieu, les plus évidents mais peut-être les plus grossiers étant la nourriture et la respiration. Si Persinger, Penrose, Wheeler et d’autres ont raison, chacun de nos regards, chacun de nos émerveillements, chacune de nos joies mais aussi nos tristesses et nos haines modifient les champs quantiques dont participent nos neurones et, au fond, tout notre corps. Cela signifie, si la conscience est liée à l’activité électromagnétique des microtubules neuronales, qu’aucun de nous n’est séparable de l’ensemble de l’univers et que nous en portons la mémoire. Celle du futur et de ses probabilités d’être comme celle du passé fixé par les collapses dans un univers en lacet de bottine. D’ailleurs, il vaudrait mieux parler de mémoire, dormante ou activée que de conscience puisque des filtres nous limitent la plupart du temps à un étroit présent mais que tout un substrat d’information moins conscient nous anime et travaille en nous.
La voyante Maud Kristen, étudiée par Bertrand Meheust, lui explique que la voyance fonctionne, pour elle, comme une mémoire[15].
Toute une école de jeunes physiciens se demande si l’univers n’est pas un gigantesque ordinateur, une machine à échanger et traiter de l’information.
Une jeune femme, en RED, revit l’explosion de l’île de Thèra, qui eut lieu vers –1470, et la revit du point de vue du volcan. Sans doute s’agit-il d’une mémoire ancestrale mais, comme tout ce qui relève de l’inconscient collectif, ce transfert d’information n’est explicable que par une forme de non-séparabilité.
Mais cela signifie aussi que tout ce que nous sommes, tout ce que nous faisons, tout ce que nous pensons et surtout si la passion y met sa touche d’intensité transforme l’univers. De très peu, sans doute, mais qu’en savons nous vraiment ?
[1] Voir André Brack, « De la naissance de la vie sur Terre à une vie universelle », in Florence Raulin-Cerceau, Pierre Léna, Jean Schneider et al. Sur les traces du vivant, de la terre aux étoiles, Le Pommier, 2002, pp.71-94.
[2] Au siècle de Périclès, les faits étaient déjà têtus.
[3] Geneviève Béduneau et Pascal Pastor, « Aude, terre sacrée », Liber Mirabilis. L’analyse serrée du Conte des quatre frères recueilli dans la région de Narbonne montre qu’il s’agit d’une variante archaïque et peut-être autochtone du mythe de Persée, plus ancienne en tout cas que la version grecque, bien qu’elle ait été remaniée au XVIIe ou XVIIIe siècle.
[4] Arius avait fait la même erreur de perspective, ce qui lui rendait impossible d’admettre la consubstantialité du Père et du Fils. Augustin l’admet mais au prix d’acrobaties logiques intenables. Or ce Dieu Sphaïros, Dieu des philosophes et des savants dira Blaise Pascal, n’est plus qu’une abstraction très loin de la liberté de feu du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.
[5] Stephen Hawking, Une brève histoire du temps : du Big Bang aux trous noirs, trad. Isabelle Naddeo-Souriau, Flammarion, Paris, 1989, réed. Champs 1991, p.177.
[6] Il s’agit d’une erreur du journaliste : lire « énergie ».
[7] Cyrille Vanlerberghe, « L’énergie noire, force majeure de l’univers, n’existerait finalement pas », Le Figaro, 12 mai 2005, http://lefigaro.fr/
[8] Cela n’a rien d’unique. Dans l’expérience EPR, la place du capteur derrière les fentes de Young détermine la manifestation du photon comme onde ou comme corpuscule.
[9] Dépêche Reuters du 16 juin 2004. L’expérience sur des atomes massifs a été menée à bien par deux équipes, l’une en Autriche, l’autre à Boulder, Colorado. Les crédits de recherche furent alloués dans l’espoir de réaliser enfin l’ordinateur quantique qui serait aux actuelles puces ce que fut l’avion par rapport aux montgolfières.
[10] C’est à dire grecque, avec un espace euclidien, un temps horloger, un déterminisme aussi poussé qu’on peut l’obtenir et le hasard en guise de « dieu des failles », celui qui ne sert qu’à boucher les trous du savoir.
[11] Mae-Wan Ho, « Quantum coherence and conscious experience », http://www.i-sis.org.uk/brainde.php
[12] Mae-Wan Ho, « Gaia and the Evolution of Coherence », http://www.i-sis.org.uk/gaia.php
[13] Le chat est à la fois mort et vivant : 2 états superposés.
[14] Roger Penrose et Stuart Hameroff, « Orchestrated objective reduction of Quantum coherence in brain microtubules : the ‘Orch OR’ model for consciousness », http://www.quantumconsciousness.org/penrose-hameroff/orchOR.html
[15] Communication personnelle de l’auteur.

Thursday, July 13, 2006

Poussière d’étoiles (6)


Les travaux de Lovelock, la rumeur qui accompagne ses premiers rapports et le scandale que finit par causer la publication en 1979 de son hypothèse Gaïa sous sa forme la plus métaphysique eurent toutefois le mérite d’attirer l’attention de tous sur l’aspect systémique du vivant, sur les phénomènes de régulation écologique, de variations du milieu, sur les boucles de rétroaction présentes à tous les niveaux de l’univers. L’une des conséquences imprévues de cette prise de conscience fut de rapprocher astrophysiciens et biologistes. L’évolution des espèces devenait d’autant plus banalisable qu’on pouvait l’inscrire dans l’histoire de l’univers et de la formation planétaire. Aujourd’hui, après dix ans d’observation de planètes extra-solaires, dont la première de type tellurique, on a du mal à se souvenir que, encore dans les années 1970, il était de bon ton rationaliste de penser que, si les étoiles abondaient dans l’univers, les planètes devaient être fort rares, la vie un accident de parcours rarissime si ce n’est unique et l’intelligence sans doute si peu probable qu’il n’était pas raisonnable de la postuler en dehors de l’homme. Et quand on demandait en quoi l’hypothèse de la rareté était plus rationnelle ou plus économique que l’application à la vie du principe de banalité, le débat tournait assez vite à l’insulte plutôt qu’à l’argumentaire.

Car il n’y avait aucun argument, sinon que se développait au même moment une mythopoièse de l’extraterrestre adossée à des vécus mythiques, au sens que donne à ce terme l’ethnologue Michel Boccara, que tout cela pour des rationalistes sentait sa superstition populaire et que, si le père Lustucru voyait atterrir des petits bonshommes gris dans son champ de lavande, c’est évidemment qu’il ne pouvait exister d’autre vie que la nôtre. A quoi les rares théologiens catholiques qui daignèrent se pencher sur la question applaudirent bien fort, voyant en d’éventuels E.T. un risque majeur pour la foi puisque ces êtres d’ailleurs n’auraient connu ni Christ ni pape. Pour la papauté, je ne dis pas, il pourrait y avoir quelque secousse sismique – mais la théologie chrétienne est assez vaste pour un univers grouillant de vie[1].

Dans cette même fin des années 1970 circule sous le manteau, en photocopies, le brouillon d’un article du grand physicien John Archibald Wheeler, le découvreur des trous noirs et du bouillonnement du vide quantique à la longueur de Planck. Il y propose, en termes fort mesurés, que peut-être les lois de la nature ont elles aussi évolué au cours du temps ; il y insiste aussi sur le rôle de l’observateur qu’il propose d’appeler plutôt, comme en ethnologie, observateur-participant. Je me souviens avoir tremblé d’excitation en le lisant, tant il ouvrait de portes. Puis l’article fut publié et suscita une intense controverse.

A peu près dans le même temps paraît l’ouvrage d’Ilya Prigogine et Isabelle Stengers[2] sur les systèmes ouverts, les structures dissipatives, l’approche fractale ou non-linéaire du vivant – ce qu’on appelle aujourd’hui les équations de chaos. C’en est fait alors de l’univers déterministe et figé au profit d’une histoire fluctuante et parfois convulsive, d’un monde qui monte en complexité au fur et à mesure qu’il étire l’espace-temps. Comme une réponse au Zarathoustra de Nietzsche, lui qui demande un dieu qui danse.

J’ai retrouvé en ligne une interview donnée par Wheeler à Mirjana R. Gearhart du magazine scientifique Cosmic Search[3]. Il y affirme que la plus grande des découvertes est en cours et qu’il s’agit de la manière dont l’univers, « venant à l’être par le Big Bang, a développé ses lois d’opération », ce qu’il appelle « Loi sans Loi ». A relire aujourd’hui cette expression, j’en frissonne encore, d’autant qu’il continue par ce qui faisait le cœur de l’article, le problème de la mesure puisque, « selon la théorie quantique, le fait de mesurer va influencer ce qui se passe ». Dans ces conditions difficiles, « comment pouvons nous imaginer que l’univers avec toutes ses régularités et ses lois soit issu de quelque chose de totalement à la débandade, pêle-mêle et stochastique ? Ou pour le dire autrement : si vous étiez le Seigneur en train de construire l’univers, comment est-ce que vous vous y prendriez ? » Profonde question, remarque Mirjana Gearhart. A quoi Wheeler répond qu’il s’est inspiré de Darwin, l’évolution étant « une merveilleuse indication du fait qu’on peut atteindre l’ordre en partant du désordre ».

Lorsque, après l’avoir interrogé sur sa rencontre avec Einstein puis sur la découverte du trou noir, elle lui rappelle la question qu’il posait lui-même quelques années plus tôt – « la vie et l’esprit sont-ils sans importance pour la structure de l’univers ou occupent-ils la place centrale ? » – il répond : « C’est une question qui implique le principe anthropique – l’idée que l’univers doit être tel qu’il est, sinon la vie serait impossible. Pas seulement la vie que nous connaissons mais toute vie serait impossible. Et sur quoi peut être construit un univers compréhensible sinon cette demande de compréhensibilité ? » Il cite Robert Dicke : « A quoi sert un univers sans personne pour le regarder ? » puis commente : l’idée n’est pas neuve mais « elle l’est sous la forme que lui donne Dicke. Il a posé que si vous voulez un observateur, vous avez besoin de vie ; et si vous voulez de la vie, il vous faut des éléments lourds. Pour fabriquer des éléments lourds à partir de l’hydrogène, il vous faut la combustion thermonucléaire, laquelle exige un temps de cuisson de plusieurs milliards d’années dans une étoile. Et pour disposer de plusieurs milliards d’années dans la dimension temps, selon la relativité générale, il en faut autant dans les dimensions d’espace. » Conclusion : « Pourquoi l’univers est-il si vaste ? Parce que vous êtes là ! »

Mais sa propre théorie, ce qu’il appelle « principe de participation » dépasse le principe anthropique. « Selon [ce principe], on ne peut même pas imaginer un univers qui ne contiendrait pas d’observateurs quelque part et pour un bon bout de temps parce que les véritables matériaux de construction de l’univers sont ces actes d’un observateur-participant. […] Ce principe de participation se fonde sur un point absolument central de la théorie quantique : Aucun phénomène élémentaire n’est un phénomène avant d’être un phénomène observé (ou enregistré). »

Courageusement, la journaliste diverge vers autre chose.

Un des plus grands physiciens du XXe siècle énonce et dépasse le principe anthropique. Aujourd’hui encore, le principe anthropique suscite plus de réticences que de compréhension et le principe de participation, bien que ses bases soient enfin devenues expérimentales avec la manip d’Alain Aspect à Orsay, reprise et validée désormais partout, a disparu dans les oubliettes. Quelqu’un comme Hubert Reeves qui se fait là l’écho de la tendance écologiste, reprend l’idée anthropique mais s’arrête à la présence de vie et le transforme en principe de complexification, lequel serait inhérent à l’univers, loi plus primitive que les émergences successives qui en dessinent les structures. Ce faisant, disparaît le caractère désordonné et bouillonnant des origines. Mais cela permet au pessimisme écologiste de s’exprimer et de se demander si l’homme n’est pas intrinsèquement le germe destructeur de la planète.

Un seul biologiste, à ma connaissance, semble avoir compris le principe de participation et en avoir tiré une hypothèse qui eut à peu près autant de succès. Mais il est vrai qu’il faisait partie de la liste de diffusion de notre réseau informel d’échange… de photocopies. Ah, si nous avions eu Internet ! Bref, il s’agit de Rémy Chauvin et de son ouvrage le plus important à mes yeux, Dieu des fourmis, Dieu des étoiles.

Chauvin avait depuis longtemps publié sous le pseudonyme de Pierre Duval quelques ouvrages provocateurs s’amusant à relever de manière systématique les énigmes archéologiques et autres cailloux « parapsychologiques » dans les chaussures de l’Union Rationaliste. Spécialiste des insectes sociaux, fourmis, abeilles, il s’était particulièrement intéressé à la façon dont les activités individuelles désordonnées des ouvrières aboutissaient à ce chef d’œuvre d’architecture animale qu’est une fourmilière. Il avait aussi fait connaître les observations de von Frisch sur la communication chez les abeilles[4] et, à la suite d’autres expériences, pouvait écrire dès 1963 que « la ruche est sans doute un organisme véritable, sans métaphore, et l’abeille n’en constitue qu’une cellule sans importance individuelle [5]». Observation qu’il étend à la fourmilière. Mais si les « cellules », cette fois le terme est métaphorique puisque abeille ou fourmi sont déjà des pluricellulaires, peuvent avoir un tel degré d’autonomie, comment l’organisme, ruche ou fourmilière, peut-il fonctionner comme un tout ? Echanges chimiques, langage de communication, cela suffit-il ? Qu’est-ce qui fait que ce tout est plus que la somme des parties et où placer le centre de décision ? Chauvin et son équipe ont surtout démontré que l’individu, abeille ou fourmi, ne saurait survivre isolé ; et déterminer les substances chimiques, vitamines, hormones, etc., qui circulent à l’intérieur de cet organisme éclaté. Mais on ne peut s’empêcher de penser que tout cela, aussi important que cela soit, ne suffit pas entièrement. D’où l’intérêt de « Pierre Duval » pour ces modes plus subtils de communication avec d’autres individus comme avec l’environnement que l’on commençait d’étudier au laboratoire avec toutes les ressources de la psychologie expérimentale, y compris l’expérimentation animale, je veux parler de la télépathie et de la psychokinèse ou PK. Il a d’ailleurs proposé lui-même quelques manips intéressantes.

Aux Etats-Unis, ces recherches, nous l’apprendrons vingt ans plus tard, étaient financées par la CIA. En France, elles ne pouvaient se mener que dans des laboratoires privés, le plus souvent associatifs, avec des appareillages bricolés comme au plus beau temps d’avant 14-18, et ne se publiaient qu’en fanzine ou, pire, en samizdat. Si l’on appartenait à l’Université ou au CNRS, mieux valait utiliser un pseudonyme. Il ne trompait personne mais permettait de sauvegarder l’honorabilité de la maison. Et gare au précurseur ! Un organisme de censure veille. Quelle que soit la discipline, une idée réellement neuve pouvait valoir à son auteur un ostracisme qui briserait sa carrière et si, par malheur, il avait taquiné ce que Chauvin nommait les « curiosités coupables », les ciseaux d’Anastasie se déchaînaient – évidemment dans les colonnes de Science et Vie. Il fallait dix ans de bouteille et un passage par les USA pour qu’une réelle percée soit acceptée par ce quarteron terrible qui servait à la fois de référents à la revue et d’équipe de direction à l’Union Rationaliste[6].

Rémy Chauvin, disais-je, semble avoir compris le discours de Wheeler sur l’importance de l’observateur, mais en tant que naturaliste, il a surtout été sensible à l’absurdité du darwinisme strict dans le monde des insectes : complication des modes de reproduction, formes ahurissantes de certaines espèces et qui ne servent même pas de camouflage, comme les « cornes » de la lucane, organismes collectifs de type fourmilière. Il est vraiment difficile de déceler le moindre « avantage » ni pour la survie ni pour la descendance. Il semblerait plutôt que la nature complique à plaisir la vie de ces bestioles sans profit pour personne – sauf pour les fleurs que les abeilles pollinisent et j’ajoute pour la forêt nettoyée des épines de conifères et autres débris et donc moins en risque d’incendie en cas de foudre. Sans parler de la voirie des cadavres animaux. Nous ne sommes pas loin de l’hypothèse Gaïa, à condition de doter cette dernière d’un solide sens de l’humour[7]. L’âme du monde, comme auraient dit les hermétistes de la Renaissance, l’âme du monde s’amuse.

L’hypothèse Gaïa pourrait représenter, tout comme le principe de complexification d’Hubert Reeves le pôle païen, l’humoristique esprit démiurgique de Chauvin une approche néo-platonicienne (encore que Platon manquasse terriblement d’humour, comme tous les esprits totalitaires), mais tout cela reste fondamentalement panthéiste. Et l’homme, quand il n’excitait pas la méfiance ou la hargne des écologistes, n’a pas d’autre rôle que celui de cerveau ou de conscience de Gaïa. Une nouvelle école a vu le jour depuis quelques années, une école anglo-saxonne bien entendu, qui se veut religieusement neutre mais dont l’inspiration chrétienne ne fait de doute pour personne et qui propose en place de la sélection darwinienne l’hypothèse de l’intelligent design, le dessein intelligent.

Le pasteur Adam Hamilton, chargé de l’Eglise de la Résurrection à Kansas-City, 13 000 membres, résume assez bien le problème : « Je crois que l’évolution est un processus conçu par Dieu lui-même. Je ne vois pas personnellement en quoi l’évolution outrage ma foi pourvu que l’on tienne l’évolution comme un mécanisme et qu’on ne soit pas tenté de dire qu’elle est un processus non téléguidé[8]. » Dans l’activité de lobbying des fondamentalistes américains, le Dessein intelligent a pris la place du créationnisme – avec lequel on lui reproche d’avoir flirté – pour tenter d’arracher aux autorités un enseignement alternatif au darwinisme. Cette incidence politique fausse totalement le problème et offre au néo-darwinisme, par réaction, le ballon d’oxygène dont il avait besoin pour survivre… en tant qu’idéologie.

J’insiste, idéologie. Revenir aujourd’hui en deçà des constats des années 70 sur l’intégration systémique du vivant, l’éco-évolution, avec tous les problèmes inhérents est une mauvaise farce. Or le néo-darwinisme strict n’est pas et n’a jamais été systémique. Le seul moteur reconnu (plus encore par ses disciples que par Darwin lui-même) est, comme chez les néo-libéraux en économie, la compétition. Ce que dément l’observation éthologique.

J’ai sous les yeux un texte issu de défenseurs américains et chrétiens de l’ID[9]. Il est insupportable par sa façon de mélanger Bible et science sans que leurs domaines de pertinence soient définis et un certain triomphalisme, mais si l’on passe par dessus cet agacement, il faut avouer que tous les arguments ne sont pas à rejeter. En particulier l’argument de la complexité irréductible développé par le fondateur de l’ID mérite réflexion[10]. Michael Behe[11] prend l’exemple d’une tapette à souris. Ce piège simpliste se compose de 5 éléments et ne peut fonctionner que s’ils sont présents tous les 5 et correctement placés. De même, le métabolisme des êtres vivants exige des séries de transformation moléculaire, des chaînes enzymatiques. Que l’une manque et la protéine qui doit apparaître en fin de chaîne n’apparaît pas. Pour Behe, de telles séries sont irréductiblement complexes et les systèmes de ce type « sont un grand défi à l’évolution darwinienne. Puisque la sélection darwinienne ne peut choisir que des systèmes qui sont déjà opérationnels, alors, si un système biologique ne peut pas être produit progressivement, il a dû apparaître comme une unité intégrée, d’un seul coup, pour que la sélection naturelle ait quelque chose sur quoi agir ». Behe étudie sous cet angle de nombreux systèmes internes au vivant, dont ceux qui comportent une causalité circulaire comme la duplication de l’ADN, la coagulation du sang ou les flagelles des bactéries.

Une autre remarque intéressante concerne la complexité de la première cellule vivante. Pour être vraiment une cellule, il lui faut un système de captation de l’énergie, photosyntèse ou dévoration d’autres organismes, une membrane qui l’isole du monde extérieur et garantisse son identité métabolique, un système d’enregistrement de l’information génétique et un système de transcription qui lise les instructions du code et fabrique les molécules nécessaires, enfin, un mécanisme d’autoréplication qui lui assure une descendance. Et tout cela doit fonctionner de manière coordonnée.

Darwin avait admis que, « si l'on arrivait à démontrer qu'il existe un organe complexe qui n'ait pas pu se former par une série de nombreuses modifications graduelles et légères, ma théorie ne pourrait plus certes se défendre[12] ». Behe, après avoir examiné toute la littérature présente dans le Journal of Molecular Evolution depuis sa fondation en 1971, en conclut qu’aucun article n’a proposé un modèle suffisamment précis et détaillé de la façon dont un système biochimique complexe aurait pu être produit étape par étape, selon le gradualisme de Darwin et Lyell.

Darwin avait repoussé l’hypothèse d’un dessein intelligent pour des raisons de sensibilité théologique : « Je ne peux pas me persuader qu'un Dieu bienveillant et omnipotent ait pu créer à dessein les Ichneumonidae avec l'intention expresse de les alimenter à l'intérieur des corps vivants des chenilles[13] ou qu'un chat puisse jouer avec une souris. » Ward et Hancock répliquent d’après Dembski : « La réponse de Dembski à cette critique est que le dessein n'a pas à être parfait. Nous reconnaissons que les logiciels des ordinateurs ou les systèmes d'exploitation comme Windows ont été conçus, mais pour la plupart ils sont loin d'être parfaits. Dans une perspective scientifique, Dembski soutient que ce n'est pas parce que la nature ne nous paraît pas parfaite que cela signifie que nous ne pouvons pas y détecter un dessein. La théologie nous raconte que le mal est entré dans ce monde et que ce que nous voyons maintenant n'est pas ce que Dieu voulait initialement, aussi devrions-nous nous attendre à voir une création qui montre l'indication d'un bon concepteur mais aussi l'indication d'une nature pervertie par le mal. »

On comprend qu’à ce retour du péché originel en version augustinienne perfectionnée, les chercheurs du CNRS hurlent.

Il reste tout de même l’argument de la complexité irréductible qui, s’il ne renouvelle pas forcément les preuves anselmiennes de l’existence de Dieu, semble effectivement porter un coup de griffe mortel au gradualisme.

Mais je ne résiste pas. En préparant ce dossier sur l’ID, je suis tombée sur les écrits d’un certain Harun Yahya qui semble un des intellectuels de référence de l’islamisme. On aurait pu penser que l’islam, comme les fondamentalistes protestants, se serait jeté sur les idées de Michael Behe pour les opposer au darwinisme impie. Pas du tout. Et voilà ce qu’il écrit :

« Aucun musulman n'oserait dire, "Il y a un dessein intelligent" au lieu de "Dieu a créé" ! Il y a des partisans de la théorie du dessein intelligent également en Turquie. Cependant, en défendant cette théorie, ils cherchent notamment à imiter le style employé par leurs partenaires occidentaux, et sont prudents de ne pas évoquer toute référence au nom de Dieu. Au lieu de dire, "Dieu a créé l'univers entier et tout ce qu'il y a à l'intérieur, vivant et non-vivant" dans leurs dires, ils utilisent à travers leurs discours, des expressions vagues comme "Il y a un dessein intelligent dans l'univers" donnant l'impression d'éviter délibérément de mentionner le nom de Dieu. Bien sûr, il n'y a rien d'étonnant à ce que des non-musulmans, des athées et des philosophes utilisent une telle méthode. Cependant, il est inacceptable pour quiconque se déclare musulman de constamment éviter de dire "Dieu a créé" et d'utiliser au contraire des termes tels que "une force a créé…" ou bien "le travail d'un dessein intelligent". C'est une approche qu'aucun musulman ne peut adopter, car cela sous-entend, "je ne veux pas dire Dieu, je dis plutôt qu'il y a une force, et un dessein intelligent". Or rien de tout cela n'est compatible avec l'Islam et le coran. Eviter de dire que Dieu a créé toute chose, que tout a été conçu par Dieu, Seigneur des mondes, en disant seulement "Sois", et se référer seulement à un "dessein intelligent dans l'univers", ne peut être que le produit d'une mentalité qui a un manque de foi en l'existence de Dieu. Même les enfants de primaire savent que c'est Dieu, et non pas un "dessein intelligent", qui a créé les cieux, les gazelles, les poissons, les agneaux, les pommes, les bananes, les grappes de raisins et les oranges.

A qui d'autre, à part Dieu, ces expressions telles que "dessein intelligent" et "force intelligente" peuvent-elles se référer ? Avancer l'idée d'un dessein intelligent, en ignorant l'existence de Dieu est excessivement irrationnel et illogique. Après un moment de réflexion, tout individu sensé et qui possède une conscience, comprendra que si la perfection dans l'univers semble être le fruit d'une conception, alors le créateur de cette perfection ne peut être autre que Dieu. Il verra que toutes les entités de l'univers, vivantes ou non-vivantes, sont des manifestations de la sagesse, de la connaissance, du pouvoir, et de l'art créatif infinis de Dieu. Par conséquent, il dira : "Dieu existe; Dieu a créé" plutôt que : "Il y a un dessein intelligent", ou "Il existe une force intelligente".

Comme nous le savons, les païens de la Mecque préislamique ont donné les noms de Dieu aux statues qu'ils ont sculptées de pierre et de bois avant de les prendre comme idoles. Ils maintenaient que ces idoles, auxquelles ils donnèrent des noms tels que al-Lat, Manat et al-'Uzza, les avaient créées, leur avaient procuré leurs subsistances et avaient le pouvoir de les protéger. En bref, ils donnèrent des associés à Dieu en leur attribuant Ses noms. Aujourd'hui, de manière similaire, des gens essaient d'en détourner d'autres de la croyance en l'existence de Dieu en abusant de Ses attributs suprêmes dans des notions telles que "dessein intelligent" et "force intelligente". C'est quasiment la même chose que d'adopter une idole en lui donnant le nom de dessein intelligent. Le Coran nous dit ceci sur les attitudes des païens : Ce ne sont que des noms que vous avez inventés, vous et vos ancêtres. Dieu n'a fait descendre aucune preuve à leur sujet. Ils ne suivent que la conjecture et les passions de (leurs) âmes, alors que la guidée est venue de leur Seigneur. (Coran, 53 : 23)

Les francs-maçons, utilisant la même logique, parlent dans leurs récits d'une "force absolue" ou d' "une conscience" qui dirige l'univers, mais ce à quoi ils font référence n'est définitivement pas Dieu. Apparemment, les adhérents du dessein intelligent emploient exactement la même logique que l'on trouve chez les dires maçonniques.

[…] Les explications du "dessein intelligent" peuvent être un sérieux danger pour les individus attirés par la religion. Aujourd'hui, au 21ème siècle, le monde entier est en train de se détourner de ces idées matérialistes et athées. Chaque jour qui passe, on comprend mieux que le darwinisme, loin d'être une théorie scientifique, est irrationnelle et invalide ; et il y a une tendance vers une croyance sincère en Dieu. L'un des exemples les plus frappants est celui d'Anthony Flew, le célèbre scientifique qui a passé sa vie à embrasser l'athéisme. Dans une interview qu'il a donnée quelques mois auparavant, Flew a annoncé qu'il avait abandonné l'athéisme pour croire en Dieu. De la même manière, plusieurs scientifiques, artistes et politiciens ont aussi déclaré leur intérêt et leur curiosité vis-à-vis du Coran. Ceci dit, des termes comme "dessein intelligent" qui manque de sincérité et de conscience islamique, pourraient avoir un effet négatif sur les gens qui ont une attirance sincère vers la foi. Des expressions voilées et vagues de ce genre peuvent mener ces gens à tendance religieuse à tomber dans le doute et l'inconsistance, dans la confusion et le trouble.


Le "dessein intelligent" est une autre distraction de Satan. En rejetant une telle déclaration comme celle de l'évolution, on doit être prudent à ne pas devenir la proie d'autres ruses de Satan. L'un des principaux objectifs de Satan est d'empêcher la reconnaissance de Dieu par tous les moyens possibles, et d'amener les gens à ignorer Son rappel. Il y a ceux que Satan n'a pu avoir avec le concept de l'évolution. Mais s'il peut les divertir dans une autre direction, telle que celle du "dessein intelligent" il arrivera de nouveau à ses fins en éloignant les gens du rappel de Dieu. La manière dont Satan apparaît au nom de la vérité et cause la déviation des gens en leur obstruant la vérité est révélée dans le Coran : Puisque Tu m'as mis en erreur, dit (Satan), je m'assoirai pour eux sur Ton droit chemin, Puis je les assaillirai de devant, de derrière, de leur droite et de leur gauche. Et, pour la plupart, Tu ne les trouveras pas reconnaissants. (Coran, 7 : 16-17) On doit savoir que renverser la théorie de l'évolution et révéler que le principe du hasard est invalide démontrent tous deux l'existence de Dieu, qui a tout créé et non pas celle d'un dessein intelligent. Dire, "S'il n'y a pas d'évolution, alors il y a un dessein intelligent" n'est rien d'autre que d'adopter encore une autre fausse idole pour remplacer celle de l'évolution.

Ce qui convient à un musulman est d'adopter le chemin des prophètes et messagers comme il l'est mentionné dans le Coran. Les musulmans ne sont pas obligés de suivre tel ou tel mouvement scientifique, mais ils doivent suivre la voie des prophètes et des messagers que le Coran cite comme modèle, et suivre l'exemple de ces individus bénis. »

Et on veut faire entrer la Turquie dans l’Europe !

Comment se fait-il que nos laïcistes de Sagascience, prompts à s’inquiéter du retour des fondamentalistes chrétiens aux USA, n’aient pas un mot pour signaler l’existence de ce courant anti-scientifique et créationniste pur beurre dans l’islam ?

J’aimerais quand même bien savoir qui est cet Harun Yahya et quel est l’impact réel de sa pensée dans les pays à majorité musulmane. Et, accessoirement, ce qu’en pense Dalil Boubakeur.

(à suivre…)



[1] Je me souviens d’une conférence-débat à la maison de la culture de Chalon sur Saône dans ces années là, quand c’était encore une MC. Le docteur Pierre Geste, psychiatre, qui avait travaillé sur les miracles de Lourdes, voulait en présenter quelques diapositives médicales. C’est le curé de service, un théologien de Lyon assez connu, qui refusa le plus fort, plus fort encore qu’Evry Schatzmann. J’avais avec quelques amis commencé d’entraîner le public à protester contre cette censure et la salle devenait si houleuse que la technicienne de la MC fit signe qu’elle allait lancer le diaporama. Schatzmann accepta d’un signe. Et l’on entendit alors le curé hurler un « Noooon ! » désespéré, reculant sa chaise et se précipitant, inconsciemment, comme pour s’abriter derrière le n°2 de l’Union Rationaliste. C’était tellement disproportionné et tellement signifiant que personne n’a su comment réagir. Et la censure l’emporta, par charité. Je n’ai jamais compris en quoi la vision de ses propres miracles était devenue aussi périlleuse pour l’Eglise romaine.

[2] La nouvelle alliance, 1979.

[3] « From the Big bang to the Big Crunch », Cosmic Search vol. 1 n°4. Le © est daté bizarrement 1979-2004, ce qui suggère que l’interview elle même date de 79, la mise en ligne de 2004. Sur le site http://www.bigear.org/

[4] Les travaux de ce grand naturaliste allemand furent très peu traduits en français et, pour ceux qui le furent, très peu étudiés. Chauvin, dans Les sociétés animales : de l’abeille au gorille, Plon, Paris, 1963, rappelle sa stupeur d’avoir été le premier à couper les pages de ses ouvrages anciens, certains de 1926, à la bibliothèque du Museum. L’opposition ne venait pas tant des biologistes que des linguistes, à cause du terme Bienensprache, langage des abeilles. Or la France était le berceau de la linguistique. Aujourd’hui, ces audaces sont devenues des truismes.

[5] Op. cit. p.66.

[6] Jean Pierre Petit, seul réel spécialiste de la MHD en France, en a fait les frais ; Jacques Benveniste a vu son laboratoire de l’Inserm envahi par… un prestidigitateur hostile, dépêché là par l’UR après ses expériences sur les hautes dilutions, lesquelles sont désormais banales partout dans le monde sauf en France ; Michel Bounias, pour avoir accepté d’analyser les luzernes de Trans en Provence puis s’être intéressé aux biorythmes a fini au placard. Ne parlons même pas de Jacques Ravatin qui se décrivait avec humour comme MAVE – Maître Assistant à Vie Eternelle, ne pouvait disposer de laboratoire et devait se contenter d’enseigner les rudiments de la physique aux étudiants de DEUG. En représailles, il avait fait exprès d’inventer un vocabulaire qui interdisait de rattacher ses travaux au reste de la physique. La bêtise et le ressentiment fleurissaient de tous côtés.

[7] Que Chauvin put repérer car il n’en manque pas lui-même.

[8] Cité par Amy Green, « Histoire des origines : nouvelle théorie avec l’idée d’un Dessein intelligent », EEMNI News, 8 février 2006, http://eemnews.umc-europe.org/ , site de l’Eglise Evangélique Méthodiste.

[9] Ewan Ward et Marty Hancock, « Le dessein intelligent : un défi biochimique à la théorie darwinienne ? », Dialogue Universitaire, 2003, sur le site http://dialogue.adventist.org/articles/ du CEDUA ou Comité pour les Etudiants et Diplômés Universitaires Adventistes. Ce site est conçu par un certain John Wesley Taylor V, ce qui indique l’implantation de cette Eglise dans les dynasties de la côte est.

[10] Michael Behe, Darwin’s Black Box : The Biochemical Challenge to Evolution, Free Press, New York, 1996.

[11] Professeur de biochimie à l’université Lehigh de Pennsylvanie. Ce n’est tout de même pas Harvard.

[12] C. Darwin, L'Origine des espèces, réed. Paris, GF-Flammarion, 1992, p. 241-242.

[13] Ces guêpes pondent dans le corps de chenilles que leur venin paralyse et qui servent de nourriture à leurs larves.

Poussière d’étoiles (5)


Au fond, ce qu’il y a de scientifique dans le néo-darwinisme, c’est la notion de mutation. L’autre volet, qu’on l’appelle adaptation, survie du plus apte ou sélection naturelle, relève plutôt de la pétition de principe. Mais il faut bien admettre que c’est le seul décrit par Darwin dans l’Origine des espèces. Il se fonde sur le travail de sélection « artificielle » des éleveurs, la façon dont, par des appariements choisis, ils renforcent alors la masse de viande ou la capacité laitière des bovins, la souplesse ou la solidité de la laine des ovins, la finesse des coureurs ou la robustesse des chevaux de trait, sans parler de la fixation des races de chiens. Mais il n’a aucune idée et personne de son temps n’a aucune idée des mécanismes biologiques en jeu. Simplement, puisque la découverte des fossiles montre un écart évident par rapport à la faune qui lui est contemporaine, il suppose que pour passer de la forme A (ancienne) à la forme P (présente), la nature tenant le rôle de l’éleveur, il a fallu les formes A’, A’’, B (une petite différence sensible), B’, C, etc. Il suppose un renforcement et une forme de gradualisme, sans doute même l’uniformité que prônait Lyell. Et comme la nature n’est rien d’autre, dans le postulat positiviste, qu’une somme de déterminismes, le renforcement de certains caractères ne s’explique que par un avantage qui permet à l’animal de survivre plus longtemps, donc de se reproduire plus souvent. Quel avantage ? Darwin serait sans doute bien en peine de l’expliquer au cas par cas, mais il faut bien qu’il y en ait toujours un. Ajoutons que l’éthologie, malgré quelques observations judicieuses ici et là, y compris de Darwin soi-même, est encore dans les limbes.

Aujourd’hui, on sait que les choses ne sont pas si simples. Dans les années 1960, un généticien français, parmi d’autres, étudie les mouches drosophiles, diptère favori des laboratoires car elle s’élève facilement et mute que c’en est un plaisir. Mais… pas question pour elle de respecter la loi des grands nombres et de s’accoupler au hasard, ce qui permettrait de peaufiner une statistique cohérente. Et notre chercheur d’observer comment les belles, dans le peuple des mouches, choisissent leurs partenaires selon leur forme (ce serait encore darwinien, un facteur de sélection), leur façon de faire la cour et d’autres signes plus subtils. Bref, insensiblement, notre homme a changé de science. Il est devenu éthologue. Pourtant, les premiers travaux de Konrad Lorenz qui nous semblent aujourd’hui le comble de la banalité dataient des années 30[1] ; pis encore, ses précurseurs avaient travaillé le plus souvent sur les insectes[2] ; mais leur connaissance ne paraissait pas indispensable quand on s’intéressait à la génétique moléculaire[3].

Mais sans l’éthologie, impossible de savoir ce que fait vraiment la « sélection naturelle ». La notion d’avantage ou, pire encore, celle d’adaptation restent des truismes ou des pétitions d principe. Jacques Graven écrit, par exemple : « Il est bien difficile de parler d’adaptation au sujet d’un comportement. Il peut sembler parfaitement adapté dans une certaine situation et être en fait tellement figé, tellement peu adaptable au nouveau que le terme d’adaptation devient risible. » Et de citer le cas des bœufs musqués qui, attaqués, forment un cercle, les jeunes restant au centre, protégés par les cornes des adultes, comportement excellent contre un fauve et désastreux face aux fusils des chasseurs humains[4]. En l’occurrence, c’est l’homme qui s’est adapté en prenant une loi de protection.

Avec l’éthologie, il faut sérieusement revoir les concepts en vogue. Car on trouve de tout chez l’animal, y compris de l’altruisme. Le même Jacques Graven décrit une colonie de pélicans blancs qui nourrit un des siens devenu impotent de vieillesse. De même, chez les fous bruns, un infirme ayant perdu une aile survit grâce à ses compagnons de colonie. Les cas d’assistance, de partage de nourriture, d’entraide semblent particulièrement fréquents chez les oiseaux, y compris entre espèces différentes. J’ai moi-même été témoin d’un cas assez curieux. Une de mes amies élevait des canards de manière très artisanale, presque en liberté, mais comme sur une couvée de 20 ou 30 œufs éclos les rats et les serpents n’en laissent survivre qu’un ou deux avec de la chance, elle ramassait les jeunes à l’éclosion et les installait, avec ou sans leur mère, dans des cases bien protégées et chauffées. Les deux oies de la maison semblaient avoir vite compris et trompettaient à chaque naissance pour l’avertir. Et un soir, concert d’oies. Hélène sort, fait le tour des nids, pas de caneton. Elle rentre. Les oies, alors, se déchaînent, tant et si bien que nous voilà parties toutes deux à la lampe électrique dans le jardin pour essayer de comprendre ce qui nous vaut cette tonitruante sérénade. Et nous découvrons un nid de poules d’eaux où deux œufs bougent, prêts à éclore. Pas de parents dans le voisinage. Les oies ne nous ont laissées en paix que lorsque nous avons cédé et ramené les œufs pour les faire éclore dans la cuisine. C’est ainsi que nous avons découvert, accessoirement, l’origine des shadocks, boule noire toute en pattes et en bec : ce n’est rien d’autre qu’un poussin de poule d’eau. Sur les deux, installés avec les canetons de la veille, un s’est particulièrement attaché à Hélène qui tenait l’œuf dans sa main lors de l’éclosion. Nous l’avons évidemment surnommé Shadock. Lequel une fois grand est parti vivre sa vie de poule d’eau sur la rivière. Mais le plus étonnant fut de voir, à l’automne suivant, notre Shadock venir sur la pelouse présenter à Hélène… sa famille, conjoint et poussins. Avant de repartir dignement vers le bras du Fouzon qui longe les lieux.

Une question qui fâchera. Darwin était-il darwiniste, au sens que nous donnons aujourd’hui à ce terme ? Il décrit par exemple le comportement de deux escargots déposés dans une cour aride. Le plus fort des deux « laissa son compagnon à sa faiblesse » et fit littéralement le mur pour chercher pitance. Au bout de 24 heures, on le vit revenir et les deux repartirent vers les terres riantes de l’autre côté de la clôture. D’où la conclusion du maître : « L’escargot paraît capable d’affection jusqu’à un certain point[5]. » Aujourd’hui, un éthologue se demanderait comment les escargots ont communiqué, laissant de côté le fait d’assistance en lui-même.

Si le volet de la sélection naturelle pose concrètement plus de problèmes qu’il n’en résout en tant que postulat, cela signifie que le travail réellement scientifique se fait soit par la génétique (les mutations), soit par un travail d’observation in situ qui tient compte à la fois du comportement dans les sociétés animales (éthologie) et des interactions systémiques avec l’environnement (écologie). Il s’agit, comme toujours en sciences, d’observer l’observable, d’échafauder des explications théoriques et de monter des expériences pour en tester la validité. On interroge le réel et c’est lui qui a le dernier mot. Toujours. Sinon, ce n’est plus de la science. Mais il est rare que les idéologies n’en soient pas égratignées au passage. Ainsi des vers de vase de la baie de Chesapeake. Il faut préciser que cette baie, au débouché du fleuve, est l’un des sites les plus pollués de la côte est : métaux lourds, hydrocarbures, tout s’y déverse en abondance. Les biologistes qui surveillaient la faune locale virent très logiquement les populations de vers et autres animaux de vase s’affaiblir et décliner tandis que les poissons allaient chercher pitance ailleurs. On continua donc l’observation afin d’établir objectivement le rythme de leur extinction. Mais deux ou trois ans après ce déclin, quelle ne fut pas la surprise des chercheurs de voir les populations qui auraient dû s’éteindre se remettre à prospérer avec une nouvelle génération plus frétillante que jamais. On pêcha quelques dizaines d’individus qu’on éleva en aquarium, les uns dans les eaux de la baie, les autres dans des eaux propres. Dans les deux cas, les vers et autre faune de vase prospéraient. Les aquariums fournirent la clé de l’énigme. Si l’on versait dans les boues de Chesapeake des spécimens recueillis dans une baie non polluée, la première génération tombait malade et n’avait qu’une descendance rare et souffreteuse ; mais cette dernière engendrait à son tour une génération mieux adaptée, capable de métaboliser les polluants. Et de génération en génération, en dix ans pas plus, les niveaux de population étaient redevenus normaux, avec une santé… de fer !

Evidemment, la théorie darwinienne pur jus plus ou moins mâtinée d’écologisme pessimiste supposait des rythmes d’adaptation beaucoup plus longs et prédisait donc l’extinction totale de la faune de Chesapeake. La réponse du réel, il faut l’avouer, ne plaît pas à tout le monde.

Les vers de Chesapeake ont répondu rapidement, en deux générations, à la dégradation de l’environnement ; ils l’ont fait par une mutation, la même chez tous les individus concernés et qui d’emblée donnait à leur descendance les moyens de survivre et prospérer[6]. Pas de renforcement graduel des caractères avantageux permettant à quelques individus de survivre, se reproduire et recomposer le taux de population au bout de x générations. La reconstitution d’une baie grouillante de vie en seulement dix ans est un fait, de ceux que le vieux Lénine qualifiait de têtus. Mais la façon dont les espèces envasées ont relevé le défi de la modification de leur niche écologique pose de nombreuses questions. Et actuellement, une bataille de spécialistes fait rage autour de la faune et de la flore des alentours de Tchernobyl, afin de savoir s’il y a seulement des maladies ou si l’on rencontre des phénomènes d’adaptation, voire de spéciation.

Le problème de Chesapeake ne peut se résoudre si l’on considère le temps à la façon des physiciens, en mois ou en années ; c’est en nombre de générations qu’il faut compter. Or d’une espèce à l’autre, le même nombre de générations va prendre plus ou moins de temps d’horloge, ce qui signifie qu’une éventuelle adaptation par mutation aux variations du milieu ne sera pas forcément mise en évidence ou qu’elle n’aura pas le temps de se produire si le milieu bouge trop vite. L’éléphant et l’homme sont défavorisés de ce point de vue.

Des faits comme ceux de Chesapeake posent en particulier une question très embarrassante : comment se fait-il que la mutation adaptative soit la même chez les descendants de tous les parents de seconde génération (« tous » est statistique, bien entendu, mais les « mauvais élèves » n’ont tout simplement pas muté) ? La réponse peut être d’ordre chimique et déterministe, ce qui revient à dire que c’était la seule mutation possible dans un tel environnement ; il pourrait s’agir d’information et toute une école tend à lire en ces termes l’histoire de l’univers[7] ; on pourrait aussi considérer, comme dans les X Files, que la vérité est ailleurs, que ce qui est à l’œuvre transcende les espèces.

Mais ces trois points de vue ne sont pas contradictoires. Le « matérialisme méthodologique » interdit pratiquement de chercher plus loin qu’un mécanisme chimique. Il ne peut toutefois s’opposer à la description en termes d’information[8], bien que cette dernière, quel que soit son support « hard », ne puisse être considérée comme « matière » en soi (mais comme observable et mesurable, oui). Mais ces descriptions sont neutres d’un point de vue métaphysique, d’autant plus neutres que le dieu Hasard semble faire un peu trop bien les choses, que contrairement au dogme néo-darwiniste de principe, dans ce cas précis (mais non exceptionnel) les mutations ne sont pas plus aléatoires que l’accouplement des drosophiles.

Reste à savoir si les hypothèses méta-biologiques peuvent être exprimées sans déclencher une cascade de malentendus et de hurlements. En fait, en dehors du matérialisme positiviste pur et dur ou métaphysique négative, trois hypothèses sont en lice. Plus une, comme chez les Mousquetaires.

La première en date est l’hypothèse Gaïa. A l’origine, il s’agit d’une recherche financée dans les années 1960 par la NASA sur la possibilité de vie extraterrestre, martienne en particulier. Les motifs n’en étaient pas oiseux. Alors que l’on prévoyait l’envoi de cosmonautes sur la Lune, puis sur Mars, il s’agissait de prévenir une éventuelle contamination de la Terre par des micro-organismes extérieurs qui pourraient se révéler létaux pour la vie terrienne. Parmi les chercheurs concernés, le chimiste et biologiste James Lavelock s’est intéressé à l’atmosphère, notant que Mars comme Vénus affichent 98% de gaz carbonique et une enveloppe gazeuse en équilibre chimique, alors que la Terre présente un milieu en déséquilibre, fortement interactif, avec un taux d’oxygène stable d’environ 21%, et cela depuis fort longtemps. C’est une anomalie. L’oxygène, très faiblement émise, est un des corps les plus réactifs et, dans un environnement abiotique, est immédiatement captée par les métaux présents dans les roches. C’est ce qui donne à Mars sa palette de rouges, de l’ocre au violacé. «Il n'y a pas, dit James Lovelock, de raison chimique qui explique la constance de ce taux.» Il a donc pu mettre en évidence que la présence d’oxygène dans l’air est une conséquence de la vie.

Mais il y a plus intéressant : ce taux de 21% est la proportion idéale pour les être vivants. Imaginons qu’il augmente de 1%, les simulations montrent que le risque d’incendie de forêt lors des orages croîtrait, lui, de 70%. S’il baissait, seuls les organismes anaérobies pourraient se maintenir. Il y a donc à l’œuvre un mécanisme global, planétaire, de régulation de l’atmosphère entretenu par le vivant. Ce mécanisme, la microbiologiste Lynn Margulis l’a découvert (ou du moins l’une des boucles de rétroaction) en notant que certains micro-organismes marins rejettent du méthane lequel, en se combinant à l’oxygène rejeté « en surplus » par les végétaux, contribue à garder constant ce taux de 21%. Mais comment ces micro-organismes « savent-ils » quel est le rythme nécessaire à l’homéostasie de l’ensemble ?

Lovelock et Margulis postulent donc l’existence d’un système écologique complexe planétaire qui possède sa propre homéostasie et fonctionne comme un organisme unique, le « tout » informant les « parties ». L’écrivain anglais William Golding proposa le nom d’hypothèse Gaïa, reprenant l’antique dénomination grecque de la déesse Terre.

Mais l’hypothèse Gaïa force à relire l’évolution des espèces non comme une simple foire d’empoigne, un coupe-gorge où seul compte le rapport de forces mais comme la coévolution de l’ensemble des entités présentes sur la planète, des minéraux à l’homme en passant par tout le vivant ou, plus exactement, comme l’évolution du système écologique global. Lovelock reprend toute la problématique : « Nous sommes contraints de modifier notre interprétation de la grande vision de Darwin. Gaia attire notre attention sur le fait qu'aucune infaillibilité n'est rattachée au concept d'adaptation. Il ne suffit plus désormais de dire que des organismes mieux adaptés auront vraisemblablement plus de descendants. Il faut ajouter que la croissance d'un organisme affecte son environnement physique et chimique ; par suite, l'évolution des espèces et l'évolution des roches sont étroitement associées ; elles constituent un processus indivisible[9]. »

Indépendamment de Lovelock et Margulis, d’autres chercheurs comme le sociologue Edgar Morin sont parvenus à cette notion : « La vie évolue, on le sait, mais en disant évolution, on a longtemps pensé de façon atomiste à la seule évolution des espèces et cette évolution a été vue de façon seulement buissonnante, divergente, les espèces s'éloignant les unes des autres dans toutes les directions végétales et animales. Aujourd'hui, on commence à concevoir la co-évolution des espèces et l'évolution des écosystèmes ou éco-évolution.
La conception atomisée de l'évolution ne conçoit comme principe d'innovation que la mutation génétique. L'éco-évolution, elle, est marquée par d'innombrables mutations écologiques, c'est-à-dire des restructurations nouvelles sous l'effet de bouleversements à long et court terme : submersions, émersions, plissements, surrections, érosions, tropicalisations, glaciations, migrations, surgissements d'espèces nouvelles. Ainsi l'éco-évolution dans sa richesse, sa diversité, sa multiplicité pousse, presse, enveloppe l'évolution des espèces. La conception atomisée de l'évolution ne voit comme principe de survie que la sélection «naturelle» des espèces. Elle ne voit pas que cette sélection est inséparable d'une intégration éco-systématique, elle ne voit pas que les conditions de sélection se modifient en fonction de l'évolution des éco-systèmes, qui produit de nouvelles règles d'intégration et de nouveaux critères de sélection. Elle ne voit pas surtout que ce qui est «sélectionné», ce ne sont pas seulement les espèces aptes à survivre dans telles ou telles conditions, mais c'est tout ce qui favorise la régulation et la réorganisation des éco-systèmes. Ce ne sont pas seulement des individus et des espèces qui sont sélectionnés, mais des rétroactions, des boucles qui, en s'autostabilisant aux dépens d'autres possibilités, deviennent sélectionnantes à l'égard des individus et des espèces. Ce qui est «sélectionné», c'est tout ce qui peut fortifier une chaîne, un cycle, un circuit, c'est tout ce qui réorganise. Ce que les éco-systèmes ont essayé, «appris», acquis à travers d'innombrables événements désorganisateurs, ce sont des moyens et des modes de réorganisation; ce qu'ils ont essayé, «appris», acquis en intégrant des espèces de plus en plus diverses, c'est une complexité réorganisatrice de plus en plus raffinée. Ce qu'ils ont essayé, acquis, «appris» à travers les révolutions écologiques, comme par exemple les changements de climat, c'est l'aptitude à réorganiser les règles de réorganisation[10]. »

L’intérêt de l’hypothèse Gaïa, selon Lovelock, c’est aussi sa mathématisation possible : « En considérant les espèces et leur environnement comme un seul système, nous pouvons pour la première fois construire des modèles qui sont mathématiquement stables bien que comportant un très grand nombre d'espèces rivales. Dans ces modèles, une diversité accrue parmi les espèces se traduit par une meilleure régulation. Supprimez tel micro-organisme marin et le taux d'oxygène dans l'air augmentera peut-être. »

Il faudrait compléter cette phrase car le catastrophisme et le pessimisme dont font part certains tenants anglo-saxons de Gaïa à l’égard de l’homme est curieux. Si Gaïa est vraiment un super-organisme évolutif, il aura sans doute d’autres circuits de régulation de l’oxygène, y compris par l’activité humaine. En manière de provocation contre les contempteurs de la croissance, Jacques Bergier faisait remarquer que certaines usines humaines rejettent de l’oxygène qui s’ajoute à celui que fabriquent les forêts[11]. Or, ce qu’il n’a pas vu, le taux reste à 21%. Pousserons nous la provocation jusqu’à supposer que le carbone émis par d’autres usines suffit à l’équilibrer[12] ?

Comme le pessimisme anglo-saxon semble indécrottable, certains dont Lovelock lui-même n’hésitent pas à rebaptiser croissance l’évolution de Gaïa, la comparant à celle d’un animal, et donc à prophétiser son vieillissement et sa mort inéluctable : « Et qui plus est, il est probable qu'un jour prochain on connaîtra les signes de vieillissement de cet organisme avec suffisamment de précision pour pouvoir prédire le moment de sa mort. », prophétise le rédacteur canadien anonyme de l’article dans l’Encyclopédie de l’Agora. A quoi je répondrai que, les vers de Chesapeake montrant sans ambiguïté la réactivité de Gaïa et son « enfance » durant depuis 4,5 GA, nous avons normalement tout le temps de nous retourner et cela même si l’apparition d’homo sapiens sapiens marquait le début de son âge adulte.

Mais pour nombre d’écologistes anglo-saxons, sapiens sapiens jouerait plutôt le rôle d’un agent perturbateur, d’un signe de maladie ou de sénilité. Lovelock a fini par s’attirer leur vindicte, si j’en crois le même article : « Cette méfiance de nombreux écologistes à son endroit tient aussi au fait qu'il soutient que, pour Gaia, la pollution industrielle est négligeable. Sauf qu'il précise immédiatement après que c'est à elle-même que l'humanité se fait du tort, un tort peut-être irréparable en ne respectant pas les rythmes et les équilibres de Gaia. Gaia jouit d'une santé robuste, elle a survécu aux glaciations. L'espèce humaine par rapport à elle est comme une colonie de bactéries par rapport à notre organisme. » A quoi certains répondent qu’il est des bactéries tueuses de leurs hôtes.

En fait, et Lovelock a joué lui-même avec cette idée en reprenant le nom de Gaïa, ce qui n’était à l’origine qu’une hypothèse scientifique, celle d’un système écologique unique et complexe[13], a rencontré la résurgence dans les milieux féministes américains d’un culte de la Déesse. Une résurgence biface : d’un côté, on trouve la théologie féministe chrétienne, comme le groupe de Québécoises catholiques qui publie L’autre parole et s’intitulent « la collective des femmes chrétiennes et féministes » ou comme, dans le monde protestant, celles qui ont arraché l’accès des femmes à la fonction de pasteur ; de l’autre, un culte néo-païen adossé aux romans de SF de Marion Zimmer Bradley, Mercedes Lackey, Andre Norton et quelques autres, qui récrivent l’histoire du monde en passant de l’Atlantide aux druidesses celtiques d’Avalon mais ce dont elles font la promotion est encore un monothéisme féminisé.

Un autre conflit oppose Lovelock aux transhumanistes. Persuadé que Gaïa, comme tout être vivant, est appelée à vieillir et à mourir, il redoute une immortalité obtenue « grâce à la science médicale » et qui forcerait ses descendants « à vivre sur une planète gériatrique, avec la tâche interminable et débordante de préserver sa santé en même temps que la leur ».

Le pessimisme anglo-saxon sur l’homme est tout de même étonnant. Il me faudra un jour y revenir.

(à suivre…)



[1] Voir Konrad Lorenz, Trois essais sur le comportement animal et humain : les leçons de l’évolution de la théorie du comportement, trad. C. et P. Fredet, Seuil, Paris, 1970.

[2] Citons R.A.F. de Réaumur (1683-1757) ; sir John Lubbock (1834-1913) dont Ants, Bees and Wasps parut en 1882 ; J.H. Fabre (1823-1915).

[3] Désolée, je me souviens de l’anecdote souvent racontée, je sais que ce fut publié mais j’étais trop jeune au moment des faits et j’ai oublié qui a soulevé ce lièvre.

[4] Jacques Graven, La pensée non humaine : les mystères du psychisme animal, Retz, Paris, 1963, p.58.

[5] Ce n’est pas dans l’Origine… mais dans The expression of the emotions in man et animals, 1872.

[6] Nous ne sommes pas loin des équilibres ponctués chers à Stephen Jay Gould.

[7] Attention, information ne signifie pas conscience.

[8] Henri Laborit a beaucoup insisté sur cette notion d’information dans le vivant.

[9] John Lovelock, Gaia: A NewLook at Life on Earth, New York, Oxford University Press, 1979.

[10] Cité mais non référencé dans l’article Gaïa de l’Encyclopédie de l’Agora, http://agora.qc.ca/

[11] Je sais, Bergier n’est pas la plus scientifique des références du moins en matière d’archéologie, mais son insolence à l’égard des pensées frileuses, convenues ou pessimistes m’intéresse.

[12] Mais l’effet de serre ? gémira le chœur des pleureuses. Même sans faire appel à Gaïa, on ne peut pas accepter que les courbes actuelles soient prolongées de façon linéaire sans autre perspective. Je suis frappée de ce que la plupart des extrapolations qu’on nous présente comme des certitudes ne sont pas systémiques.

[13] Avant de se laisser fasciner par les résonances religieuses de Gaïa, Lovelock avait baptisé son hypothèse Biocybernetic Universal System Tendancy ou BUST, ce qui induit un jeu de mot entre le buste poitrine et un adjectif signifiant foutu, en faillite. Je ne suis pas sûre qu’il ait été conscient du second sens de l’acronyme.