Tuesday, September 05, 2006

The times they are a-changing (3)

Les partisans de l’école des Annales pour qui seule l’analyse économique avait quelque pertinence en histoire, s’ils lisent cet article n’y voient sans doute que du galimatias[1]. Pourtant une introspection minimale suffirait à leur montrer que l’on ne peut réduire les passions humaines au seul appât du gain, consumériste de surcroît. Lorsque la richesse des individus atteint le seuil où leurs envies ne rencontrent plus d’obstacle financier, d’autres limites apparaissent : je pense à cet homme qui collectionne les maisons comme d’autres les boîtes de camembert mais ne pourrait même pas passer une nuit par an dans chacune de ses propriétés. A la question : « Mais alors, quel plaisir en retirez-vous ? », il n’a pas su répondre. Et chacun sait bien, pour en avoir fait l’expérience, qu’une maison vide n’est qu’un décor. Quant aux universaux de la vieille chanson, « cigarettes, whisky et p’tites pépées », les premières donnent le cancer même aux milliardaires, le métabolisme ne supporte que quelques verres du second et les troisièmes, sans même songer aux MST, même si l’homme est monté comme un âne, ne peuvent se consommer en nombre illimité. Or l’économie ne vit pas de production seule, il y faut de la consommation, raison pour laquelle on inventa le poulet en batterie et les mouchoirs jetables[2].
La triple tentation du Christ dans les Evangiles reste éclairante sur les diverses faims humaines. Au chapitre 4 de l’Evangile de Matthieu, le diable commence par lui proposer de transformer des pierres en pain, saisissant raccourci du processus économique. Puis il l’emmène sur le faîte du Temple et lui suggère de se jeter en bas en se laissant porter par les anges. Epreuve de la foi, certes mais, lorsque l’on sait les foules qui se pressaient dans le Temple et surtout ses parvis, succès assuré de vedettariat. Aujourd’hui, le démon lui proposerait de faire des miracles devant les caméras de télévision. Mais c’est aussi l’infantilisme d’un monde magique où la providence préviendrait tout obstacle et tout effort. La dernière épreuve est celle du pouvoir sur « les royaumes du monde avec leur gloire », à condition d’adorer le vieux diviseur. Chez Luc où la tentation occupe aussi le chapitre 4, l’ordre est légèrement différent : le pain, le pouvoir puis le vedettariat miraculeux. Et Luc de conclure que le diable avait épuisé toute tentation possible. Désir de consommer qui amplifie les besoins du corps, désir de reconnaissance et de cocon infantile, désir de puissance et de domination. En incise, cela n’empêchera pas le Christ de multiplier les pains pour la foule, de marcher sur les eaux[3] et de donner à ses disciples, au moment de son Ascension, la consigne de baptiser les nations. Réponse subtile sur les trois plans du désir.
Les idéologies se situent dans le champ du désir de pouvoir ou de puissance. Dit comme cela, c’est presque un truisme. Mais il fallait le préciser pour bien enfoncer le clou : ce désir là diffère de l’intérêt économique et parfois le prend par le travers. Les grands paranoïaques du pouvoir solitaire que furent Tibère, Dioclétien, Innocent III, Philippe II d’Espagne, François-Joseph de Habsbourg, Hitler, Staline, Ceaucescu et sans doute d’autres à plus petite échelle, dans leur obsession de contrôle, ont grevé le budget de leur pays en services d’espionnage tant internes qu’externes. Aujourd’hui, la Roumanie se joue un psychodrame d’épuration : mais qui donc faisait partie de la Securitate[4] ? Et l’on s’aperçoit que la soif de contrôle d’un homme habité par la passion du pouvoir suffit à transformer les structures profondes de toute une société. Brecht a tenté de décrire une telle métamorphose dans Grand peur et misère du IIIe Reich où l’on voit chacun redouter le regard de son voisin, de son ami, de son enfant même, s’installer la peur non seulement de la délation malveillante ou militante mais plus subtilement de la délation innocente de l’enfant qui parle sans comprendre les conséquences de sa parole, de la délation innocente de la voisine qui interprète un comportement et clabaude sans autre perspective qu’un ragot de quartier, de l’autodélation que représentent un mot ou un geste échappant en public au contrôle de la volonté[5].
La passion du pouvoir est peut-être la plus difficile à vaincre[6] et c’est pourquoi toutes les écoles ascétiques insistent sur le lâcher prise ou l’humilité. C’est aussi la plus abstraite. Le dictateur qui s’intéresserait vraiment à la marche concrète de son pays en deviendrait à son corps défendant le serviteur mais il lui faudrait assez d’humilité pour évaluer la réponse du réel à ses décisions. C’est ce qui distingue un pouvoir fort, régalien, de ce que les Grecs nommaient la tyrannie qui soumet ou tente de soumettre le réel à l’arbitraire et, surtout de cette forme redoutable où le tyran n’a pas l’orgueil de lui même, n’est pas soumis à la pluralité de ses envies versatiles, mais nourrit un projet sur l’homme et place son orgueil dans une abstraction qui, croit-il, le transcende. C’est Dioclétien qui, pour obéir à sa vision « solaire » de l’empire, démissionne en 205 et provoque la démission de l’auguste d’occident ; le remplacement automatique par les césars, tel qu’il l’avait conçu, ne fonctionne pas et l’empire bascule pour 20 ans dans la plus folle des guerres civiles.
L’abstraction à laquelle conduit la passion du pouvoir quand elle s’épure et envahit l’âme va forcément aboutir aux représentations les plus universelles et les plus fondamentales mais surtout les plus éloignées des besoins charnels. Les grands dictateurs furent le plus souvent des ascètes. Réciproquement, une fois qu’un ascète a pu acquérir la maîtrise de ses appétits animaux, la tentation du pouvoir – pour lui-même ou pour son monastère – vient assez vite. Ne nous étonnons donc pas de voir l’espace et le temps en filigrane des idéologies et surtout des totalitarismes.
[1] Les Annales ont publié nombre de travaux remarquables. Mon seul reproche à leur égard, c’est d’avoir privilégié une explication unique de situations complexes.
[2] Autre objection aux Annales : l’économie est une activité humaine et qui n’a de sens que pour les hommes. Tout le problème est de savoir si elle transcende les individus qui la portent. Eux pensent que le social transcende autant qu’il englobe la psychologie ; je n’en suis pas persuadée et je pense qu’il existe un rapport systémique, écologique en quelque sorte entre l’individu, la culture à laquelle il se rattache et d’autres niveaux du social qui vont de la stratification à la géopolitique, sphère dont l’économie représente une branche. Je me méfie beaucoup des tentatives de faire de l’économie une science exacte détachée des sciences humaines.
[3] Et pas sur la glace comme l’ont suggéré des chercheurs israéliens plus soucieux de démolir le texte évangélique que de le lire, puisque il est question d’un vent contraire et de conditions de navigation difficiles qui suggèrent une eau agitée.
[4] Voir Jean Michel Bérard, « Roumanie : la grande lessive des services secrets », B.I. Balkans Infos n°113, septembre 2006, pp.14-15.
[5] Je ne suis pas une fanatique de Brecht, souvent très lourd, et dont je ne partage ni les idées politiques ni les choix artistiques. Mais comme personne n’est mauvais en permanence, il faut reconnaître qu’il a écrit deux chefs d’œuvre, Grand peur et misère… et Mère Courage.
[6] La taxis de Matthieu me semble plus juste que celle de Luc. On sait que les passions ont partie liée avec la mort, que l’on peut tuer pour une part de marché ou pour passer à la télévision ; pour le pouvoir, on tue avec la volonté d’anéantir l’autre, d’effacer son passé autant que son existence présente. Staline faisant retoucher les photographies pour en éliminer Trotski est paradigmatique. Dans l’Egypte ancienne, on martelait de même les noms des adversaires idéologiques.

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