Friday, September 05, 2008
Actualité d'Aimé Michel
Le second livre résulte d'une longue histoire. A la suite de nombreux échanges, Aimé Michel et Bertrand Meheust avaient caressé le projet d'un livre à deux voix, une correspondance philosophique dans laquelle le jeune philosophe permettrait à son aîné, par ses questions, d'approfondir sa réflexion. La correspondance eut lieu mais pour mille raisons, le projet de publication fut abandonné, repris, puis interrompu par la mort d'Aimé Michel et le temps de deuil nécessaire de sa famille, puis l'oubli qui s'installait autour de son œuvre. Il voit enfin le jour et je m'en réjouis d'autant plus que, dans cette correspondance, Aimé Michel n'était pas limité par le format standardisé d'un article de presse ni par la nécessité du style. Comme chez Flaubert, les écrits destinés à l'édition sont d'un classicisme ciselé tandis que la correspondance emploie l'argot, la gouaille, la verdeur qui n'est peut-être qu'une forme de pudeur. La pensée qu'il exprime n'en est paradoxalement que plus profonde.
Je reviendrai sur ces livres mais je tenais à signaler leur parution sans attendre.
Aimé Michel, La clarté au cœur du labyrinthe : chroniques sur la science et la religion, textes choisis, présentés et annotés par Jean Pierre Rospars, préface d'Olivier Costa de Beauregard, Aldane éditions, Cointrin, 2008
Aimé Michel, L'apocalypse molle, correspondance adressée à Bertrand Meheust de 1978 à 1990, précédé de Bertrand Meheust, Le Veilleur d'Ar Men, préface de Jacques Vallée, postfaces de Geneviève Beduneau et Marie Thérèse de Brosses, Aldane éditions, Cointrin, 2008
A quoi j'ajoute ce que je reçois aujourd'hui de l'éditeur :
Les Éditions Aldane ont le plaisir de vous faire part de la publication de ses deux derniers ouvrages:
Aimé Michel: L'apocalypse molle
Correspondance adressée à Bertrand Méheust de 1978 à 1990 (textes inédits)
Précédé du «Veilleur d'Ar Men» par Bertrand Méheust
Préface de Jacques Vallée
Postfaces de Geneviève Beduneau et Marie-Thérèse de Brosses
Aimé Michel, qui nous a quittés en 1992, ne fut pas seulement un des pères fondateurs de Planète et un pionnier de l'ufologie, il fut aussi, par la dimension prophétique de sa pensée et par la puissance de sa plume, un écrivain et un philosophe visionnaire, dont on trouvera difficilement l'équivalent dans la culture française contemporaine.
Mais une grande partie de son oeuvre reste dispersée et sa dimension épistolaire est encore à découvrir. C'est à cette tâche que ce livre souhaite contribuer. On y trouvera la correspondance que l'auteur de Mystérieux Objets Célestes a entretenue avec Bertrand Méheust entre 1978 et 1990. Ces textes devaient entrer dans la composition d'un livre qui n'a jamais vu le jour. Ils sont aujourd'hui disponibles dans leur intégralité.
Pour les présenter au lecteur, Bertrand Méheust s'attache, dans Le Veilleur d'Ar Men, à introduire la pensée d'Aimé Michel, à dégager ses grands thèmes et leur articulation.
Aux yeux d'Aimé Michel, la question des soucoupes volantes s'intégrait dans un projet grandiose: réfléchir à l'évolution cosmique de la vie et de la pensée en considérant l'espèce humaine comme un cas particulier et transitoire. C'est autour de cette idée-mère que s'organisent les textes donnés dans cet ouvrage, dont le titre posthume est inspiré d'une expression favorite d'Aimé Michel. L'univers est une «apocalypse» dans les deux sens du terme, c'est-à-dire qu'il est une catastrophe continuée, et qu'un projet s'y dévoile. Et cette apocalypse est 'molle' en ce sens qu'elle se déroule à une échelle temporelle qui n'est pas la nôtre.
Un texte terrible et envoûtant qui complète les chroniques de France catholique publiées par Jean-Pierre Rospars chez le même éditeur et qui permet une écoute stéréoscopique de la pensée de l'écrivain visionnaire.
La préface de Jacques Vallée, les postfaces de Geneviève Beduneau et de Marie-Thérèse de Brosses insistent sur la haute figure d'Aimé Michel, sur la dimension de l'homme et du penseur.
Aimé Michel: La clarté au coeur du labyrinthe
Chroniques sur la science et la religion
Textes choisis, présentés et annotés par Jean-Pierre Rospars
Préface de Olivier Costa de Beauregard
Entre 1970 et sa mort, Aimé Michel a donné à la revue France catholique plus de 500 chroniques, dont certaines sont des merveilles de concision et de profondeur. Réunies par thèmes dans cet ouvrage, elles dessinent une image nouvelle de la trajectoire d'un philosophe dont la pensée reste largement à découvrir. Leur auteur n'a pas été seulement le «prophète des ovnis». Toute sa vie il s'est interrogé sur les «vrais problèmes de l'homme»: ce qu'ils sont, d'où ils viennent, où ils vont, et il en dégage l'idée qui commande toutes les autres: la réalité n'est pas triste, le monde n'est pas un «petit machin», il va quelque part et nous avec.
L'examen des données scientifiques n'interdit pas cette vue, au contraire. Aimé Michel nous entraîne des origines animales de la pensée humaine à un futur matériel et spirituel potentiellement sans limite; du coeur de la matière, dont il souligne les déconcertantes propriétés, aux profondeurs de l'espace où s'inscrira notre devenir parmi nos semblables et nos maîtres; du secret de notre conscience à la Pensée cachée qui se dévoile parfois au coeur de l'homme et court dans la «rumeur chrétienne», dont il montre la centralité et la modernité.
Cette vision du monde à contre-courant n'est ni un système, ni un prêt-à-penser, mais un questionnement dont la première vertu est de faire circuler de l'air dans l'espace confiné où nous enferment notre propre petitesse et des vieilleries philosophiques datant du XIXe siècle. Concret sans renoncer au lyrisme, enjoué sans s'interdire des critiques acerbes, empli d'espérance sans ignorer la férocité du monde, Aimé Michel
annonce certains des grands thèmes de réflexion d'aujourd'hui, préfigure ceux de demain et fait entendre l'appel du large pour mieux nous aider à vivre sur cette étrange planète.
Jean-Pierre Rospars, neurobiologiste, directeur de recherche, a rassemblé et annoté ces chroniques et les a fait précéder d'un avant-propos qui les replace dans la vie et l'oeuvre d'Aimé Michel.
Le physicien Olivier Costa de Beauregard, récemment disparu, a écrit la préface.
Pour compléter cet "événement" Aimé Michel, les Éditions JMG
rééditent le livre de
Michel Picard: Aimé Michel ou la Quête du Surhumain
Thursday, July 31, 2008
Le Christ, les fées et l’écosystème
Lorsque Pierre Saintyves ou Dontenville lançaient les grandes enquêtes sur le folklore ou la mythologie française, notaient que les saints avaient pris la succession des dieux dans les contes de veillée et les croyances populaires, Max Weber faisait après Nietzsche reproche aux chrétiens d’avoir désenchanté le monde. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les deux affirmations se contredisent gaillardement. Les néo-païens résolvent la contradiction, quand ils la voient, en reprenant l’accusation de Weber tout en considérant que ce qui la bat en brèche serait du paganisme déguisé, selon la théorie des « survivances ». A vrai dire, cette théorie due à Pierre Saintyves si je ne m’abuse arrange tout le monde, à condition de ne jamais la regarder de trop près. Mais s’agit-il de « survivances », d’éléments d’un paganisme antérieur qui se seraient maintenus en se déguisant, ou d’une mythopoièse interne à l’univers chrétien ? Certes, la légende de saint Georges reprend presque à l’identique le mythe de Persée, mais c’est plutôt exceptionnel. Les autres saints sauroctones pourraient se rapprocher du mythe d’Apollon qui, à Delphes, s’empare de l’oracle en tuant le serpent Python, premier occupant de la grotte. Mais Apollon doit expier ce meurtre et s’en purifier, même si l’acte équivaut à faire passer le centre énergétique du monde de la magie chtonienne et ténébreuse à la lumière civilisatrice. Rien de tel chez les saints. Très rares sont ceux qui vont jusqu’à tuer la bête : le plus souvent, ils la font fuir ou la domptent et l’apprivoisent. Même l’icône de l’archange Michel le montre seulement fixant le dragon de sa lance sans le transpercer. Avec cet exemple dont le caractère mythique n’est pas niable, on voit les limites d’une hypothèse de « survivance ». A tout le moins, le matériau de l’imaginaire ancien se voit transformé en profondeur dans l’opération.
A rebours, il est des chrétiens prompts à voir le diable partout, jusque sous leur table de nuit ou les coins sombres de leur chambre d’enfant[1] et surtout dans les entités du mythe. J’en connais pour qui l’humanité a vécu dans une nuit ponctuée de cauchemars jusqu’à ce que le Christ s’incarne et, pour eux, le salut s’assimile à l’émergence de la rationalité. On n’est pas loin de la « mentalité pré-logique » que Lévy-Bruhl prêtait à tous les « primitifs ». En d’autres termes, le Christ serait lumière du monde au sens où l’entendaient les Lumières, celles du XVIIIe siècle, incarné sur mesure pour les bourgeois, les maîtres de forge et les lecteurs du Figaro, théoricien du libéralisme avant Hayek et du positivisme avant Auguste Comte. Qu’ils me pardonnent si je trouve cette liberté là un peu étroite aux emmanchures. Et ce n’est pas pour me précipiter vers la fausse libération tant à la mode qui ne remonte guère au dessus de la ceinture.
Je suis plus acerbe à leur égard qu’à celui des païens ? Vrai. On est toujours plus exigeant et plus dur avec les siens. Et c’est surtout que ce rationalisme, s’il reste seul en lice, ne me paraît pas vraiment chrétien. L’essentiel des Evangiles est récit de miracles qu’on ne peut pas toujours désarmer en les supposant symboliques ou simple condescendance à la rudesse un peu niaise des pêcheurs de Galilée. Ne protestez pas, messieurs ! Je n’invente rien, tout cela je l’ai lu et plus d’une fois comme le jugement de Luce Pietri sur la biographie de saint Martin par Sulpice Sévère : en guise de miracles, il s’agirait de « phénomènes naturels mal compris ». Lesquels ? Silence radio. La phrase est citée dans l’introduction d’une édition fort catholique destinée à la lecture populaire. Cette façon de se croire plus malin que ses ancêtres et de les prendre pour d’ignorantes andouilles quand on obtient un poste universitaire m’a toujours hérissé le poil. Et lorsque cessent les récits de miracle, lorsque le Christ enseigne, c’est au travers de « paraboles ». Oh la jolie langue de bois ecclésiastique pour glisser en douceur sur ce mode oriental de transmission de l’expérience spirituelle que l’on appelle simplement conte dans les autres traditions ! Mais oui, des contes ! Il était une fois un roi qui mariait son fils… Il était une fois un homme sorti de bon matin pour les semailles…
Donc il est une mythopoièse chrétienne initiée par le Christ lui-même avec un humour subtil et ceux qui ne sont pas capables d’éclater de rire en voyant les invités se défiler et la salle des noces remplie de tous les boiteux, les scrofuleux, les bancroches et les bayeurs aux corneilles, c’est qu’ils n’écoutent plus, qu’ils ronronnent – ou qu’ils n’ont jamais vu de noces paysannes.
Quelque chose ne va pas cette année. Nous sommes à la fin juillet et le ciel n’est strié d’aucun vol d’hirondelle[2] alors qu’elles étaient présentes l’an dernier. Elles me manquent. Pourquoi ne sont-elles pas venues jusqu’ici nous parler de l’été ?
Il ne s’agit pas vraiment d’une parenthèse. Les hirondelles et leurs cris ont rythmé mon enfance, ma grand-mère m’apprenait qu’elles ne nichent pas n’importe où, qu’elles apportent le bonheur sur les maisons qu’elles élisent – à moins que ce ne soit l’inverse, qu’elles fuient les ambiances lourdes du malheur ou de la méchanceté – et qu’il ne faut jamais détruire les nids. Folklore, jugeront les pisse-vinaigre avec un froncement de nez. Sans doute. L’hirondelle des villes chrétiennes était donc messagère de bénédiction, prophétesse d’un éternel été.
Survivance ? C’est en hirondelle que se métamorphose Isis dans le mythe tardif raconté par Plutarque, lorsqu’elle se met en quête du corps démembré d’Osiris. Ses cris sont les gémissements de la déesse veuve. Deuil et fécondité mêlés. Hirondelle encore, bien que je présume qu’il s’agisse plutôt d’une hirondelle de mer, Fand, épouse infidèle de Manannan mac Lir, initiatrice amoureuse de Cuchulain. Rien dans ces mythes tragiques ou tristes, dans ces histoires de fécondité mais surtout de séparation ne prépare l’hirondelle à devenir messagère de joie, donatrice de bonheur. Cela ne prend sens qu’avec le christianisme, lorsque se confondent dans la sensibilité collective le retour du printemps et l’annonce de la résurrection, mêlés de plus à l’annonce de l’incarnation divine elle-même fêtée le 25 mars, juste à l’équinoxe dans l’antiquité.
Après quoi, l’on nous dira que le judéochristianisme, cette intéressante chimère universitaire, n’a pour la nature que le mépris utilitariste du propriétaire. Mais cet utilitarisme sans frein n’a pas pris naissance au bord du lac de Tibériade, il est le fruit d’une rationalité portée au pinacle et que ne modère consciemment aucune sacralité, le sous-produit de l’idéologie du progrès et de la révolution industrielle, du positivisme et de la « table rase ». On ne trouve pas « bienheureux les scientistes » parmi les Béatitudes !
Je suis d’une génération qui avait encore des grands parents paysans. Claude Claire Kappler écrit parfois qu’elle est née au moyen âge. Moi aussi. Mais le sien était sombre, peuplé d’entités hostiles qu’il fallait conjurer par des rituels précaires, un moyen âge tardif d’après la grande peste, tandis que le mien, plus ensoleillé, devait remonter aux mérovingiens. On y présentait l’enfant de la maison aux abeilles afin qu’elle ne soit pas piquée, on y maintenait une foultitude de traditions en marge de la messe du dimanche, les couronnes de meringue accrochées aux branches de buis des Rameaux, la vraie bûche de Noël dans le poêle à bois qui remplaçait la cheminée, le vœu qui accompagnait les premiers fruits de l’année, les œufs de Pâques dissimulés dans le jardin et semés par les cloches qui revenaient de Rome. Il y avait bien quelques entités plus inquiétantes comme la Mère Angueule qui guettait les enfants au fond du puits – et que je guettais, moi, en me penchant assez dangereusement sur la margelle quand on ne me voyait pas. Il m’a fallu quelques années de comparatisme pour comprendre que cette Angueule était Anguille et l’un des avatars de Mélusine.
Survivance ? Aucun doute cette fois. Dans la mythologie celtique d’Irlande, l’anguille est une manifestation de Bodb, d’ordinaire corneille, dame[3] de la guerre. C’est une queue d’anguille plutôt que de couleuvre ou de carpe qu’arborent les sirènes bifides sur les chapiteaux romans, les fées de l’espèce de Mélusine, dames des fontaines et des creux de torrent si ce n’est des vagues comme la Morganhez bretonne. La Mère Angueule vient en droite ligne des traditions celtiques. Mais elle n’a pas été christianisée, pas même dans le mythe de fondation des Lusignan puisque l’une des versions nous montre la dragonne s’envoler par la fenêtre lorsqu’on veut la forcer à assister à la messe. Résistance à la christianisation ? J’en doute. J’y verrais plutôt le sentiment plus ou moins conscient qu’il ne faut pas confondre les registres. Dans les contes de veillée, si les fées sont mauvaises, car il y a de fichues garces parmi elles, un saint les chasse ; si elles sont bonnes, Dieu les bénit et les prend pour messagères. Mais comme chez les anges de Dante, il y a celles « qui ne furent ni pour Dieu ni pour le diable mais pour elles-mêmes ».
(à suivre)
[1] Le bonhomme dans le coin, fantasme nocturne des plus classiques et bien étudié, qui passe normalement à l’adolescence. Pas chez tous, apparemment.
[2] Oui, je sais, si la queue est longue, ce sont des martinets…
[3] Les termes dieux et déesses étant trompeurs, je leur préfère la véritable traduction, puissances, et sa sexualisation en seigneur et dame.
Wednesday, July 02, 2008
Païens et chrétiens 4
Cette revendication de retour aux origines, à la pureté et à la grandeur, n’est pas neuve. C’est celle de l’Egypte saïte, des sécessions gauloises dans l’empire romain, de la Réforme par rapport à l’Eglise romaine et sa dernière occurrence, déjà néo-païenne, fut le nazisme. On la voit surgir et prendre de l’importance dans les périodes de décadence comme une sorte d’ultime sursaut mais qui précède le plus souvent une disparition, au moins temporaire. La « renaissance saïte » n’a pas empêché le déclin de l’Egypte mûre pour tomber dans l’escarcelle des conquérants perses puis grecs ; l’empire de Postumus fut le chant du cygne de la civilisation celtique en Gaule ; après la Réforme, si des Eglises demeurent en occident, il n’y a plus de chrétienté ; l’Allemagne enfin n’a survécu au nazisme que brisée et soumise.
1700 ans de christianisme dominant en Europe, en Arménie, en Ethiopie, un millénaire en Russie et dans les pays slaves n’ont pourtant pas effacé les différences culturelles, la personnalité propre des nations et des peuples. Allez donc confondre Hongrois et Tchèques ou même Piémontais et Calabrais et vous entendrez parler du pays ! Et que dire des Gallois et des Anglo-saxons ! S’il est une folie niveleuse des identités collectives, il est vain de la chercher dans le christianisme, même dans sa variante catholique et romaine qui ne prétend qu’à une forme d’empire ecclésial, la réunion de nations diverses sous un même chef. On rencontre plus aisément la confusion de l’universel et de l’uniforme dans les idéologies athées ou vaguement déistes, au premier chef dans le marxisme mais déjà chez les philosophes des Lumières. L’universalisme chrétien n’est pas uniformité mais polyphonie : c’est le sens de la Pentecôte où chacun entend les Apôtres parler dans sa propre langue[3].
L’ecclésiologie chrétienne se fonde sur une antinomie : l’Eglise est une, son universalité n’a jamais été remise en question ; en même temps elle est locale, appelée à baptiser toutes les nations, pas à les nier. Son unité s’exprime par la communion de collèges d’évêques locaux. La voie juste se tient à l’exact équilibre. Si l’on accorde trop de poids à l’unité, on tombe dans une ecclésiologie de type militaire où le patriarche devient le général en chef n’ayant que des subordonnés sous ses ordres au lieu d’être le premier entre les pairs. C’est l’une des erreurs de la réforme grégorienne en occident. Si l’on accorde trop de poids à la diversité, si l’on confond local avec ethnique, on tombe dans l’ethnophylétisme qui empoisonne et ligote l’Eglise orthodoxe ainsi qu’une partie des Eglises protestantes depuis plus d’un siècle. Paradoxalement, idolâtrer les nations empêche de les baptiser en profondeur et le christianisme devient un vernis cachant mal un Dieu de la cité ou de la tribu, un Teutatès ou un Jupiter capitolin, comme l’a bien vu Alain Sanders pour les USA[4].
Qu’est-ce alors que le baptême des nations ? Lorsqu’il m’est arrivé de traiter cette question[5], je l’ai fait sous l’angle de l’antinomie unité/diversité que je viens de rappeler mais je n’ai pas abordé l’aspect le plus théologique. L’ethnophylétisme et sa parèdre, l’unité pour l’unité, qu’elle prenne l’aspect d’une hiérarchie à la romaine ou, plus à la mode, de l’œcuménisme adogmatique sacrifient tous deux l’essentiel. La vérité, sans doute mais, comme disait le vieux Pilate, « qu’est-ce que la vérité ? » Non, elles oublient simplement que Dieu est personnel, tri-personnel même et qu’il ne s’agit pas d’un dogme à énoncer mais d’une relation vivante, d’une relation de feu qui transforme l’être en le confirmant dans son unicité. Dès qu’on passe dans les « ismes », qu’on oppose des concepts, des arguments, des structures, des idéologies, qu’on parle de Dieu et non plus avec Dieu, on fait barrage à la vie, au donateur de vie. Le baptême des nations, pour le dire très vite, c’est l’infusion de cette présence de vie, des énergies divines dans la mémoire collective profonde. Il commence peut-être avec le premier baptisé concret, avec Olga en Russie, avec Frumentios en Ethiopie, avec Nino en Géorgie, encore est-ce bien rare que l’on connaisse le nom de ce premier là, mais qui peut dire quand il s’achève ? Et qui peut dire ce que sera la floraison d’une nation libérée des vieilles entraves, des ornières d’éternel retour sans pour autant être déculturée ni avoir à se renier ?
Le troisième reproche, très différent des deux premiers, c’est celui d’avoir désenchanté le monde, fait fuir les fées et les dryades, posé sur la nature un regard de propriétaire utilitariste et jouisseur, oublié que l’homme n’est qu’un élément du grand tout sans plus de droits que le cèdre ou la fourmi. Lorsqu’on objecte que la fourmi ne s’occupe pas tant du bonheur des pucerons qu’elle domestique que de sa propre fourmilière ou que le lion n’a pas scrupule à dévorer la gazelle, les néo-païens soucieux d’écologie reconnaîtront à l’homme le droit à un égoïsme d’espèce à condition qu’il reste dans de saines limites comme celui de nos ancêtres, bridé par le sacré. Le sacré ? Le sentiment de communion avec la nature comme les chamanes ou les druides et n’oublions pas les druidesses d’Avallon.
Je vais trop vite. Deux mouvances néo-païennes bien distinctes font aux monothéismes et surtout au judéo-christianisme un procès d’écologistes contre des pollueurs désenchanteurs, deux mouvances qui dans le meilleur des cas s’ignorent et dans le pire se méprisent mutuellement. Ceux qui se réclament d’Alain de Benoist et qui se soucient de géopolitique et de mémoires anciennes ont avec lui découvert la finitude de la planète Terre et embrassé les arguments de la décroissance[6]. Les autres, plus nombreux dans les pays anglo-saxons et qui cultivent de nombreux liens avec le new age, seraient plutôt les adorateurs de la Grande Déesse, les adeptes d’un néo-chamanisme oscillant entre Gaïa, Wicca et Castaneda, ainsi que toute une frange de sympathisants de l’hindouisme, du bouddhisme et du taoïsme. Je parle bien de sympathisants car très peu dans cette mouvance vont au-delà de prendre refuge auprès d’un lama célèbre à Berkeley ou de suivre des cours de tai ji. Très peu savent même que ces religions ont des doctrines constituées et des textes de référence. Encore que ces deux mouvances ne soient jamais étanches l’une à l’autre, il est difficile de confondre l’argumentaire des disciples d’Evola et ceux des sorcières de la Wicca. Les deux s’unissent toutefois pour condamner la fin du Poème biblique de la création[7] qu’ils ne connaissent qu’en traduction anglaise ou française. Les versets incriminés, 1, 26 et 1, 28 sont généralement traduits par l’injonction faite à l’homme de « soumettre » ou de « dominer sur » « la terre, les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui se meut sur la terre ». Soumettre, dominer sur ? Mais pourquoi faudrait-il le comprendre comme une tyrannie utilitariste ?
Peut-être faut-il retrouver le mode de lecture qui fut celui tant des exégètes juifs que des pères de l’Eglise, à savoir éclairer un passage biblique par d’autres. Poissons, oiseaux, animaux terrestres. Dès la Parabole de la mort et de la vie[8], on voit ce qu’il faut entendre par la hiérarchie établie dans le Poème : le Seigneur Dieu amène à l’homme les bêtes de la terre et les oiseaux « pour voir comment il les nommerait ». Or dans la culture suméro-babylonienne d’où est issue la tradition juive, le nom et l’essence d’un être sont identiques. Nommer, c’est connaître et révéler l’essence, voire même la donner, et le texte précise qu’il s’agit de la qualité d’être vivant qui sera reconnue à tous ceux que l’homme a désignés. Mais, ajoute le texte, il ne trouve pas parmi eux « d’aide semblable à lui ». En nommant l’animal, l’homme se nomme aussi en creux, il reconnaît à la fois sa ressemblance en tant que vivant et sa différence. Quelle différence ? Il est le seul vivant capable de reconnaître sa femme comme son miroir et non comme sa femelle, d’avoir des relations qui dépassent les besoins de la reproduction de l’espèce. Il la nomme comme il a nommé les animaux passant devant lui, par un jeu de mots intraduisible : « isha car elle a été tirée de l’ish », littéralement « elle, car elle a été tirée de lui », mais isha peut se comprendre comme « être de ish ». Ma sœur, mon épouse, mon être extériorisée… Nous sommes loin, très loin, du mâle arrogant et dévastateur qu’ont perçu les néo-chamanes au travers de traductions lues superficiellement. Que ces mythes aient été compris, au cours des siècles, autrement qu’ils ne furent transmis, racontés puis écrits, nul ne songe à le nier. Mais les interprétations tardives ne sont pas la source. Si l’on accuse un texte d’avoir infléchi les mentalités, encore faut-il avoir une connaissance suffisante de ce texte, être capable de le lire en finesse.
Le paganisme antique était-il si respectueux de la nature et de la vie ? C’est souvent le cas dans les cultures de chasseurs cueilleurs avec ou sans l’apport d’une petite agriculture, d’un jardinage au bâton à fouir analogue à ce qui se faisait à l’épipaléolithique lors de la première sédentarisation. Mais les Grecs des cités n’aimaient pas la nature sauvage, ils la redoutaient, la peuplaient de monstres comme l’hydre de Lerne ou le sanglier d’Erymanthe. Le héros type de leurs mythes, c’est celui qui débarrasse les abords de la ville et les routes de tels monstres, des périls enfantés par la Terre. Tous les Argonautes, avant d’être guerriers, sont des chasseurs. Cette méfiance s’étend aux femmes qui herborisent, comme Médée, dans la montagne. L’espace sauvage est celui des dieux, Olympiens en goguette ou déités mineures des arbres et des sources, des daïmones, périlleux pour les mortels. La défense de la biodiversité les aurait peut-être choqués comme une régression dangereuse pour la civilisation !
(à suivre)
[1] Samuel Huntington, Le choc des civilisations, Odile Jacob, Paris, 2007 (1993)
[2] A partir du moment où Constantin accorde le droit de cité au Dieu de l’Eglise et proclame le christianisme « foi de l’empire », donc à partir du concile d’Arles de 314 et du concile de Nicée de 325.
[3] Actes 2
[4] Je l’ai entendu en parler durant une heure sur Radio Courtoisie et son analyse m’avait d’autant plus intéressée qu’il passe à raison pour le plus américanophile des journalistes de la droite radicale.
[5] Dans les plus anciennes archives de ce blog.
[6] Alain de Benoist, La décroissance : penser l’écologie jusqu’au bout, Krisis, 2007
[7] Genèse 1 et 2, 1-3. Le découpage classique est ici particulièrement stupide et je tâche de rétablir la réalité du texte originel, donc un ensemble de tablettes ou de papyri, par des titres. Je distingue ainsi dans le livre de la Genèse le Poème de la création, assez tardif, la Parabole de la mort et de la vie, le récit du Déluge, la Tour, les Chroniques des patriarches. Tout ce qui précède les chroniques des patriarches est constitué de récits mythiques à ne pas confondre avec l’histoire, mais d’une richesse spirituelle rarement égalée. Reste qu’il vaut mieux lire en hébreu, un hébreu qui souvent est du pur chaldéen dans les textes archaïques, qu’en traduction, la langue en étant très difficile.
[8] Genèse 2, 4 à 5, 32. Soit le mythe d’Eden et la chute, Caïn et Abel et la double généalogie.
Thursday, June 19, 2008
Païens et chrétiens 3
lecteurs à revenir fréquemment aux archives de ce blog : mes articles ne traitent pas où très peu de questions d'actualité mais de problèmes de fond et forment un ensemble), montrant que temps linéaire, temps cyclique et temps immobile sont trois noyaux conscientiels que chaque homme peut éprouver, que chaque culture a plus ou moins valorisés sans ignorer totalement les autres. Je rappellerai simplement ici que le temps liturgique chrétien est par excellence cyclique, entrelaçant chaque année un cycle développé de trois ans ou de trois temps : théophanique, pédagogique et mystérique. Théophanique : c'est le temps qui va de l'Annonciation au baptême du Christ dans le Jourdain en passant par Noël ; pédagogique : le rappel de l'enseignement du Christ ; mystérique : de la Transfiguration à la Pentecôte en passant par la croix et la Résurrection.
Tuesday, May 13, 2008
Une conférence intéressante
http://www.dailymotion.com/relevance/search/louis%2Bdalmas/video/x4t0t1_kosovo-louis-dalmas-conference-12-2_news
http://www.dailymotion.com/relevance/search/louis%2Bdalmas/video/x4t0l0_kosovo-louis-dalmas-conference-22-2_news
Païens et chrétiens 2
Est-il un feu dans les déserts,
Est-il un feu qui nous délivre ?
Il y a quelque chose dans l’air
Qui nous désamorce de vivre !
Jean Vasca
Mircea Eliade fait remonter les débuts du désenchantement du monde aux Grecs et sans doute n’a-t-il pas tort[1]. On sait que Platon interdit sa république idéale aux poètes, c'est-à-dire à ceux qui maintiennent et enrichissent le récit mythique. Il est remarquable que ce fondateur de l’idéalisme philosophique pour qui les modèles éternels l’emportent sur le concret refuse l’imaginal mais accepte marchands et artisans dans son utopie[2]. Le commerce est même peut-être la seule activité qu’il ne règlemente pas par anticipation. Par un paradoxe assez juteux, le premier théoricien du goulag (Les Lois) et de la société totalitaire[3] serait-il aussi l’ancêtre du libéralisme économique ? Mais ce paradoxe ne devrait pas nous étonner car c’est celui de notre société post-moderne où les gardiens (autoproclamés) de la pensée unique et du politiquement correct sont aussi les défenseurs de la mondialisation. C’est encore Platon qui donne au terme mythos le sens de récit mensonger et l’oppose au logos ou discours de raison[4], précurseur ainsi d’un Fontenelle ou d’un Diderot, si ce n’est du positivisme. C’est le premier désenchanteur.
Nous devons toutefois faire la peau d’une autre idée reçue. Quand il s’oppose à la mythopoièse, Platon n’annonce en rien la démarche scientifique. Sa maïeutique (rappelons que le terme signifie accouchement) n’est pas une véritable interrogation de l’univers mais un art de convaincre et d’amener l’autre à l’acquiescement, en d’autres termes un art de propagande.
Ramenons le filet. Il contient trois gros poissons dont il serait intéressant de savoir si leur rencontre dans l’œuvre de Platon est fortuite ou si elle résulte de leur nature même :
- l’accent mis sur le commerce et l’activité économique en général
- le primat du logos sur le mythos
- le primat des modèles rationnels a priori sur le réel
A ces trois points s’ajoute le rôle du discours fait pour convaincre et arracher l’acquiescement donc un art du consensus[5].
Le commerce n’a certes pas attendu Platon. On trouve trace d’échanges dès le paléolithique. Ce qui m’intéresse ici n’est pas l’activité économique en elle-même mais l’intérêt que lui porte un philosophe qui, par ailleurs, prétend soumettre le réel à des modèles idéaux dont il ne serait qu’un reflet dégradé[6] et régir la société grâce à des gardiens de la pensée et des mœurs formés à l’art de convaincre comme à celui de contraindre et institués en un véritable ordre initiatique qui serait en même temps une milice.
L’influence du platonisme, encore sensible aujourd’hui comme source d’inspiration idéologique, s’est fait sentir sur toute la philosophie ultérieure. Ce n’est pas un hasard si nous possédons toute son œuvre et seulement des bribes des autres penseurs grecs de la même époque. Nous avons même, en dehors des spécialistes, du mal à comprendre le néoplatonisme des premiers siècles de notre ère comme un retour à une doctrine largement oubliée pendant quelques siècles.
En dehors même de la pensée juive ou chrétienne, ces trois premiers siècles dominés par deux écoles philosophiques et par les cultes « à mystère » c'est-à-dire initiatiques, sont des temps désenchantés. E. R. Dodds parle d’un âge d’angoisse[7]. Ce qui frappe qui se penche sur les écrits de cette époque, c’est leur tonalité très moderne. La petitesse de la Terre par rapport au cosmos, déjà clairement exprimée par les savants hellénistiques, entraîne chez Sénèque, Celse ou l’empereur Marc Aurèle le sentiment du néant de l’être humain. Mais c’est déjà dans Les Lois : « Hommes et femmes ne sont que des marionnettes et ne possèdent en eux-mêmes qu’une petite part de réalité », écrit Platon[8]. Un siècle plus tard, Bion de Borysthènes[9] fait déjà du hasard le régulateur de l’univers. De nombreux auteurs soulignent le caractère onirique ou théâtral de l’existence humaine, l’irréalité du monde sensible et donc élaborent la première philosophie de l’absurde.
Quand E. R. Dodds s’interroge sur le débat entre païens et chrétiens (pp.119-154), il ne cite du côté païen que des philosophes et de Celse dont la pensée relève d’abord de la philosophie politique. « Ce qui étonnait tous les premiers observateurs païens, Lucien et Galien, Celse et Marc Aurèle, était la confiance totale que les chrétiens faisaient à des propositions non démontrées, leur disponibilité à mourir pour l’indémontrable. Pour un observateur relativement bienveillant comme Galien, les chrétiens possèdent trois des quatre vertus cardinales : ils montrent du courage, de la maîtrise de soi et de la justice, mais ce dont ils manquent, c’est de la phronèsis, l’insight intellectuel, la base rationnelle des trois autres. » (pp.137-8) En d’autres termes, le « paganisme » qui s’oppose frontalement au christianisme n’est pas le culte polyphonique de l’antiquité profonde mais un rationalisme théiste, version gréco-latine du vedanta hindou. Ajoutons que la phronèsis relève de la raison pratique et non de la raison pure. Aristote la définit comme la faculté de choisir le « juste milieu » dans des circonstances changeantes et en partie imprévisibles. On croirait lire un éloge contemporain de la pensée ou de la religion modérée. Bailly traduit par intelligence raisonnable : c’est le bon sens opposé à la folie, la prudence opposée à l’hubris.
En d’autres termes, le « paganisme » qui s’oppose au christianisme en ces premiers siècles de notre ère et de l’empire romain[10] s’accommode fort bien d’un monde désenchanté. Dodds remarque d’ailleurs (p.133) qu’ « on a pu dire avec de bonnes raisons que Celse était un monothéiste plus conséquent qu’Origène. »
(à suivre)
[1] Mircea Eliade, Aspects du mythe, NRF, Paris, 1963, réed. 1971, pp.181 et sq.
[2] Il faudrait citer entièrement la République et les Lois.
[3] Y compris au sens d’Hannah Arendt puisqu’il légifère sur la vie quotidienne la plus « privée », sexualité, nourriture, éducation des enfants, etc.
[4] Voir Fonctions du mythe, dans les archives de ce blog.
[5] On n’aura pas de mal à retrouver tous ces éléments dans les écrits des grands théoriciens libéraux, de Bastiat à Mises, d’Haynes à Georges Lane ou François Guillaumat. Toutefois, ils introduisent et rendent central un élément qui n’existe pas chez Platon, à savoir le contrat. Ce faisant, sans doute ne sont-ils pas conscients de renouer avec un thème essentiel de la tradition indoeuropéenne, représenté dans la mythologie indienne par la figure de Mitra garant des serments, second visage de la souveraineté comme l’a montré Georges Dumézil. Nous y reviendrons.
[6] Thème de la caverne, thème du démiurge.
[7] E. R. Dodds, Païens et chrétiens dans un âge d’angoisse, trad. H. D. Saffrey, La Pensée sauvage, Claix, 1979.
[8] Lois 804B, 644D-E
[9] Philosophe cynique à l’humour ravageur, 335-245, dont il nous reste quelques fragments, en particuliers chez Stobée (5e siècle de notre ère).
[10] Rappelons que le Christ est contemporain d’Auguste et de Tibère.
Thursday, May 01, 2008
Païens et chrétiens
L’autre point sociétal reproché par les néo-païens concerne la proclamation d’universalité du christianisme, ressenti par eux comme une négation de la diversité des cultures et des civilisations. C’est la même analyse que fait Huntington lorsqu’il prédit le choc des civilisations en les définissant par la religion localement dominante. Pourtant, la plus claire expression de la trifonctionnalité indoeuropéenne nous vient du moyen âge chrétien et l’apôtre Paul recommandait déjà de « se faire Grec avec les Grecs et Juif avec les Juifs », reconnaissant explicitement la spécificité de chaque peuple. La mission confiée à ses disciples par le Christ lors de son Ascension, si elle donne à la Bonne Nouvelle une portée universelle, va aussi dans le sens d’une reconnaissance de l’identité des Nations[1].
La seconde critique que font les néo-païens à ce qu’ils nomment le judéochristianisme concerne la structure du temps et la qualification de l’espace. J’ai déjà largement traité de la question du temps[2] et je n’y reviendrai pas. Il me semble plus important d’interroger ce que Marcel Gauchet après Max Weber et conjointement Alain de Benoist regrettent comme « désenchantement du monde » avec un argument d’ordre plus philosophique qu’historique : si l’on admet un Dieu transcendant et créateur de l’univers, alors la création n’a forcément plus rien de sacral.
Admettons, encore que l’argument soit un peu court. Mais encore faut-il démontrer que le Dieu des théologiens est pure transcendance. C’est peut-être vrai dans l’islam si l’on excepte le soufisme. Quand on parle du judaïsme et du christianisme, les choses sont moins simplistes que cela. Toute la Bible est traversée de théophanies qui, au moins temporairement, inscrivent la présence divine au cœur même de la création : c’est Béthel dont le nom signifie « maison de Dieu », où Jacob rêve de l’échelle parcourue par les Anges et, lorsqu’il veut élever une stèle, s’entend dire de prendre une pierre non taillée car le ciseau la profanerait ; c’est le Buisson ardent devant lequel Moïse doit retirer ses sandales « car la terre sur laquelle tu te tiens est une terre sainte » ; c’est la grande théophanie du mont Sinaï ; c’est aussi la grotte depuis laquelle Elie voit passer le Seigneur comme un souffle doux et léger suivant le séisme et l’orage.
Le terme « Dieu » est ambigu et sans doute faut-il remercier Alain de Benoist de l’avoir souligné[3]. Sans remonter au *deyw-o indoeuropéen qui signifie le ciel diurne, en nous bornant au θεός grec, remarquons que ce terme change de sens lorsque les « Septante » et leurs continuateurs l’utilisent pour traduire les termes bibliques Ælohim, IHVH ou Adonaï[4]. Ce terme θεός est d’ailleurs tardif, peu employé en grec archaïque. Homère et surtout Hésiode ne parlent que de puissances naturelles, les Titanides, et culturelles, les Olympiens[5]. Puissances encore, les neter du panthéon égyptien, les regin scandinaves. Comme dit joliment Michel Boccara, les « dieux » sont tous des esprits de la brousse, des agrégats psychiques ou des puissances de la nature. Cet aspect demeure dans le christianisme orthodoxe où certains de ces esprits de la nature figurent dans les icônes, en particulier des fleuves sous la forme d’un vieil homme[6] et n’a disparu d’occident qu’avec la réforme grégorienne et le triomphe de l’augustinisme. On sait combien Augustin, marqué par le manichéisme n’a pu se défaire d’un pessimisme radical envers l’homme et la nature. Homère emploie θεός pour désigner la divinité en général, la volonté ou l’influence active des puissances. L’ennui, c’est que les dictionnaires ont tellement accepté l’équation θεός = dieu, qu’elle en devient difficilement dépassable. Je proposerais pour ma part, de privilégier une traduction par « puissances » et de réserver le terme « Dieu » à la fois au deus otiosus que décèle Mircea Eliade en arrière-fond de toutes les mythologies et au Dieu explicite, impersonnel ou personnel, des philosophes et des religions dites monothéistes. Cela éviterait le plus gros des confusions.
Si l’on applique cette règle, le « Dieu » trinitaire chrétien devient parfaitement inclassable. Transcendant ? Sans doute, au point que le cœur de toute théologie chrétienne est l’apophatisme : de la nature de Dieu, nul ne peut rien dire positivement. Mais en même temps immanent, présent en toutes les fibres de la création. Unique ? On ne peut plus unique mais en même temps tripersonnel, Père, Fils et Saint-Esprit. Irréductible au Dieu des philosophes, au Sphairos de Parménide, à l’Un de Plotin, au Souverain Bien de Platon : Augustin s’est pris les pieds dans une suite d’apories et de régressions à l’infini pour avoir voulu les identifier[7] et l’Eglise romaine n’y a gagné que de devenir totalitaire. Toute la théologie patristique se fonde sur des antinomies assumées comme celles-ci. Prenons le couple transcendance/immanence. La transcendance personnalise mais, pensée seule, ne peut aboutir qu’à l’écrasement de l’homme par Dieu : si cet écrasement devient volontairement assumé, c’est l’islam ; sinon, le cri de révolte offre la seule chance à l’homme de retrouver quelque dignité, comme l’a vu Nietzsche. L’immanence seule, expression du monisme philosophique, ne peut permettre l’émergence de la relation personnelle et de l’amour vrai puisqu’il n’y a plus de face à face. Pensées ensemble, même et surtout en se souvenant qu’elles n’épuisent pas la réalité divine, la kénose divine permet la relation d’amour entre le créateur et la créature, dans une dynamique éternelle et libre où l’amour devient interpénétration non fusionnelle[8], dynamique rendue tragique par la chute, par le refus de l’homme lorsqu’il se veut seul à définir ses propres valeurs[9].
Dans la sainteté au sens chrétien du terme, c'est-à-dire l’acceptation de l’inhabitation divine au cœur de l’humanité, la revivification de l’immanence sur le mode de la périchorèse transfiguratrice, le monde n’est jamais désenchanté. Mais la relation de l’homme à la nature et à ses puissances s’inverse. Il ne s’agit plus comme dans les traditions archaïques de rites propitiatoires pour s’assurer les bonnes grâces d’entités pour le moins étrangères à l’homme si ce n’est hostiles, ni de nourrir la cohésion de la cité au travers de la personnification de son égrégore[10] mais que l’homme accomplisse vis-à-vis de la nature sa fonction sacerdotale et la bénisse.
Dans cette perspective, tout se retrouve et d’abord le temps cyclique au travers de la liturgie et de son inscription cosmique, avec Pâques, fête lunisolaire liée à l’équinoxe de printemps, et Noël au solstice d’hiver. Les anciennes techniques de sacralisation de l’espace sont mises en œuvre : orientation des églises sur les levers et couchers de soleil lors de la fête du saint auquel elles sont dédiées[11], d’où des effets lumineux voulus et signifiants comme à Chartres au solstice d’été, fontaines et sources rattachées à un saint patron, etc. Les vies de saints du haut moyen âge fourmillent de théophanies désignant au héros le lieu de son futur monastère, de liens d’amitié tissés avec les bêtes, de paraboles vivantes porteuses d’un enseignement spirituel.
Toutefois quelque chose a bel et bien changé par rapport aux sacralisations anciennes. L’eschatologie oriente effectivement le temps. Dans la perception des cycles on passe de la roue sans fin à ce que l’on pourrait appeler un spiroïde. Mais il faut rappeler qu’entre les « paganismes » primitifs et le christianisme se place l’âge des philosophes, c'est-à-dire en Inde, des Upanishad, en Perse, de la réforme zoroastrienne et, en Grèce, des présocratiques suivis de Platon. Dans tous les cas, le but du philosophe est de s’évader de la roue des apparences et des recommencements pour passer à une autre réalité, en général dégagée de la matérialité du monde. La rupture des philosophes avec le temps cyclique vécu comme une malédiction est plus importante que celle du christianisme qui ouvre la roue et lui donne sens dans l’eschatologie mais l’assume comme fondamentalement bonne.
Au bout de ce tour d’horizon, l’opposition païens/chrétiens qu’on nous trompette si puissamment s’estompe singulièrement ou du moins se déplace. Il reste à interroger la diabolisation des puissances naturelles en remarquant que celle-ci ne concerne pas l’orthodoxie mais uniquement le christianisme occidental, Rome en partie et surtout les diverses écoles protestantes. Notons d’abord qu’il ne s’agit pas d’un désenchantement du monde mais de la crainte d’un enchantement qui mènerait à la perte de l’homme. D’où le recours, dans le meilleur des cas à la bénédiction. Nous avons déjà montré que les rites archaïques étaient surtout des rites de propitiations et que les entités, les puissances de la nature n’étaient pas toujours les amies de l’homme, loin s’en faut. Il suffit de relire l’Odyssée pour s’en convaincre. Dans la bénédiction, il ne s’agit pas de chasser ces puissances mais de les ouvrir à la relation d’amour kénotique, l’homme dans sa fonction sacerdotale devient donateur, intermédiaire de la donation divine. Dans la Genèse, la terre n’est pas donnée à l’homme pour qu’il l’exploite mais pour qu’il la régule, pour la cultiver et la garder, pour un amour kénotique qui l’élève. Et la terre crie en recevant le sang d’Abel. Si la terre crie, c’est bien qu’elle a esprit et voix.
Comment alors en est-on arrivé à la diabolisation puis au désenchantement du monde tel que décrit par Gauchet et Benoist ?
(à suivre)
[1] J’ai traité de cette question en détail dans mon article sur le baptême des nations, dans les archives de ce blog.
[2] Voir Impertinentes contributions à la question de la tradition primordiale dans les premières archives de ce blog.
[3] Alain de Benoist, Jésus et ses frères, et autres écrits sur le christianisme, le paganisme et la religion, Paris 2006, pp.103-114.
[4] ALHIM est d’ailleurs un terme très curieux formé de AL ou ALH qui signifie lui (que l’arabe décline en Allah) et de HIM, eux. Pluriel de majesté, nous dit-on. Ah bon ? Pourquoi ne le trouve-t-on pas pour les rois ou pour l’imprononçable IHVH, fait de souffles et qui décrit le jaillissement de l’être, du « je suis », à tous les temps et modes ?
[5] C’est évident chez Hésiode qui détaille les filiations et suggère une histoire on ne peut plus linéaire, une évolution. Les Titans et leur immédiate progéniture gouvernent les éléments et les événements naturels, depuis le substrat de l’espace, la radiance lumineuse, la nuit, le ciel, la mer, tandis que les Olympiens issus de Zeus seront les protecteurs du commerce, des marins, des artisans, des arts, de la famille ou de la guerre.
[6] Et honni soit qui y verrait un diable !
[7] Je renverrai sur ce point à l’article décisif de Thomas Ross Valentine
[8] C’est tout le dernier discours du Christ aux chapitres 16 et 17 de l’Evangile de Jean.
[9] Je ne reprendrai pas pour la énième fois l’exégèse des premiers chapitres de la Genèse, c’est quelque part dans les archives du blog.
[10] On me reprochera sans doute encore l’emploi de ce terme, historiquement lié à la magie pratiquée dans certains hauts grades maçonniques. Je veux bien l’abandonner mais alors que la psychologie sociale en crée un équivalent qui ne soit pas une périphrase de trois kilomètres pour désigner l’inconscient collectif structuré d’un groupe précis. Et pas si inconscient que ça…
[11] Cela s’oublie après la grande peste et surtout après les guerres de religion en occident.
Thursday, April 17, 2008
Terre et mer 3
L’imaginaire de la terre serait si riche, par rapport à celui de la mer, qu’il faut un fil d’Ariane et je le prendrai dans l’argumentaire de partisans à la fois de la reterritorialisation et de la décroissance, donc principalement de Serge Latouche et d’Alain de Benoist. Cet argumentaire commence d’être assez connu au point d’échapper à ses auteurs et de se retrouver comme une suite d’évidences dans de nombreux articles et forums sur Internet, je ne référencerai donc pas toutes les propositions.
S’appuyant sur les travaux du GIEC mais aussi, plus anciennement, sur le rapport du MIT de1970, ils suggèrent de limiter les émissions de CO2 en évitant les longs déplacements de marchandises. L’argument ne manque pas de pertinence car l’industrialisation, surtout dans le domaine agroalimentaire, amène parfois des absurdités et plus de circuits en boucle qu’il ne serait raisonnable. Il reste que toute médaille a son revers, que chaque région du monde ne bénéficie pas des mêmes ressources et que, soutenu d’une manière dogmatique, cet argument équivaudrait à tarir tous les échanges qui ne seraient pas de voisinage immédiat, à interdire exportations et importations. On peut donc se demander ce qu’il y aurait d’intrinsèquement immoral dans les échanges au long cours. A cet argument, mon précédent post a déjà largement fait écho pour ce qui concerne le commerce par voie de mer.
Une des conséquences souhaitées par les partisans d’une économie ramenée sinon à l’autarcie complète du moins à une large autosuffisance alimentaire, serait la préférence donnée aux fruits et légumes de saison. Certes, il s’agit toujours dans l’argumentaire de limiter la production de gaz à effet de serre en évitant d’importer des produits exotiques[1] mais oublions la justification écologique. Toute société traditionnelle, organique, voit sa vie rythmée par des fêtes saisonnières qui inscrivent l’homme dans les cycles cosmiques. Ce n’est pas un hasard si les naissances divines se produisent au solstice d’hiver lorsque la nuit est la plus longue, juste avant le retour de la croissance de l’arc solaire visible, pas un hasard non plus si les mythes les plus universels racontent l’observation des étoiles[2]. Le rythme des fêtes s’oppose à la déqualification du temps, laquelle semble voulue par certains acteurs économiques et politiques, voir la campagne insistante pour l’ouverture des magasins le dimanche. L’inscription de l’homme dans le cosmos, qu’il s’agisse de la nature ou des saisons, c’est-à-dire des relations de la planète avec le reste du système solaire et, plus profondément, avec l’ensemble de l’univers, s’oppose à la vie urbaine artificialisée, mécanisée et soumise à la seule régularité des horloges.
Est-ce une conséquence imprévisible du progrès technique ou faut-il voir dans ce gommage systématique de tout ce qui, dans le monde urbain, rappellerait la nature vivante une volonté de recréation du monde et de soi ? Les galeries marchandes regroupent boutiques, jets d’eau et fleurs en plastique sous la lumière électrique diffuse, sans ombre, accompagnée le plus souvent de ce qu’Eric Satie prophétisait comme « musique d’ameublement », le tout dans un espace clos sans fenêtre sur l’extérieur. On sait qu’une telle architecture fut pensée pour induire un état de moindre vigilance propice à la suggestion des envies mais le résultat va bien au-delà, comme le montrent certains romans de SF[3]. Avec le rêve transhumaniste, y a-t-il une différence de nature ou seulement de degré ? Ce qui suggère une volonté à l’œuvre, une idéologie plus ou moins subreptice, c’est le remplacement systématique des fêtes traditionnelles par des « journées » ou de grands raouts commerciaux lorsque les dates sont inscrites trop profondément dans la culture, osant même l’inversion comme la « fête de la musique » le 21 juin dans la nuit, faisant oublier le midi solsticial.
S’agit-il, comme le pense Alain de Benoist peut-être d’après Douguine[4], d’une idéologie propre aux puissances maritimes ? Je n’en suis pas convaincue. La Bretagne, terre maritime depuis les origines, est aussi terre d’enracinement, de rites, de pèlerinages, et l’un des lieux où le costume local s’est perpétué le plus longtemps. Quant à l’Angleterre, s’il est un pays de souvenance et de coutumes impératives, c’est bien elle. Lorsque, devant le paysage grandiose autour de Saint-Vincent-les-Forts, Aimé Michel et moi-même avions passionnément comparé les modes de mémoire des montagnards et des marins, nous avions convenu de leur équivalence pour la pérennité d’une identité millénaire. Même l’Amérique… Dans le Midwest, les paysans qui ont remplacé la prairie des bisons par les champs de maïs ou de blé, dans le Montana des mines et des trappeurs, les hommes ont spontanément retrouvé des rites, des coutumes, toute une sociabilité inscrite dans l’amitié de la terre. L’anomie mal tenue en laisse par le communautarisme n’est le fait que de quelques grandes villes, comme par hasard sièges des instances de décision politiques, économiques et médiatiques. Mais de cette Amérique réelle, les séries télévisées ne parlent pas.
L’opposition réelle serait alors entre deux visions de l’homme soit comme être cosmique ou de nature, soit comme fils de sa propre volonté. Le mythe biblique nous le laisse entendre, Adam, ADM, est tiré de la Adamah, ADMH, mais en hébreu, ADMH dérive de ADM. Littéralement, car il n’y a pas de « monsieur Adam[5] », c’est « ce rouge tiré de la rougeur ». Autant dire que l’essence de l’homme n’est pas figée, qu’elle se façonne au fil de son œuvre. Toutefois, ce même ADM est placé dans le jardin[6] « pour le cultiver et le garder ». Son premier devoir est à l’égard de la planète, ce que renforce l’épisode où il nomme les animaux et où Dieu attend s’il trouvera parmi eux »une aide semblable à lui ». Certains Pères de l’Eglise n’hésitent pas à voir le début de la chute dans l’orgueil séparateur qui lui fait n’en pas reconnaître. La chute elle-même se produit lorsque le couple humain mange le fruit de l’arbre « du bon et du mauvais », prend donc comme référence ses propres jugements de valeur hors de tout autre ancrage naturel ou divin[7]. La chute commencerait donc avec le refus de communion avec la nature, avec les êtres les plus proches mais en même temps profondément autres que sont les animaux, se transformerait en dégringolade accélérée lorsque l’absence d’essentialisme, la boucle de rétroaction de l’œuvre sur l’ouvrier, serait confondue avec l’autocréation, la volonté d’autodonation d’être : « vous serez comme des dieux. »
J’entends crier d’ici mes amis païens et, cette fois, nous sommes tellement au cœur du sujet que je ne m’en tirerai pas par une pirouette.
Pourquoi cette opposition païens/chrétiens ? Le « Dieu des chrétiens » repoussé par la plupart des néo-païens, d’Alain de Benoist à Bruno Favrit[8] en passant par Marcel Gauchet, n’est pas le mien ni celui de la théologie des Pères. Je ne suis même pas sûre que ce soit celui du filioque et du concile de Trente auquel les orthodoxes ont de nombreux reproches à adresser – mais pas les mêmes. Alors où l’ont-ils déniché, ce Dieu de pure transcendance, de pouvoir et de colère, jaloux comme un barbon ayant épousé une pucelle, séparé de tout et de tous, ce solitaire et cet implacable père qui sacrifie son fils à sa propre grandeur ? Ce fondateur d’une histoire purement linéaire, donc non rythmique ? L’insistance mise à dénoncer « les monothéismes » me suggère qu’il s’agirait d’un mixte entre le Coran, certains commentaires talmudiques et l’interprétation calviniste de la Bible. L’ennui, c’est que ce Dieu syncrétique n’est celui de personne et surtout pas de l’Eglise des 7 premiers conciles[9]. Quant à la Bible, si elle fourmille de presciences eschatologiques, elle n’a jamais rejeté la composante cyclique du temps[10].
On doit alors se demander à partir de quelle vision du paganisme parlent ceux qui accusent le judéo-christianisme d’avoir éradiqué le sacré. En général, leur argumentaire se déploie selon trois axes :
- la structure de la société (hiérarchie, identité, différenciation)
- la structure du temps (cycles et rythmes)
- l’insertion de l’homme dans la nature
Rien de tout cela n’est contraire au christianisme, pas plus au texte des Evangiles qu’aux actes des conciles.
Nous y reviendrons mais j’aimerais insister aujourd’hui sur un point essentiel. L’égalitarisme tant reproché n’est pas chrétien. Le Christ lui-même a introduit une hiérarchie parmi ses disciples : le cercle intérieur des Douze, l’ensemble plus large des 70 ou 72, la mouvance mal définie de ceux qui le suivent parmi lesquels un groupe de femmes, enfin ceux que le père Carmignac et Claude Tresmontant nomment les disciples secrets, ceux de Jérusalem. L’Eglise qui en résulte se structure sur la conciliarité… des évêques, chacun chef incontesté de son diocèse. Rome rendra même cette structure totalement pyramidale lors de la réforme grégorienne en posant le pape comme évêque des évêques. Le commandement d’amour mutuel ne signifie si l’uniformité ni l’égalité : il s’agit d’aimer comme Dieu aime, d’un amour kénotique tel que le plus grand se penche vers le plus petit et l’élève spirituellement, tel que le pouvoir devient consciemment service.
Le désir du pouvoir, cristallisation stérile de la hiérarchie quand il devient passionnel, est le plus subtil des pièges disons du diable pour faire court. En effet, qui le reçoit trouve dans le paquet cadeau ce qu’il n’avait sans doute pas prévu, l’obligation de résoudre tous les problèmes qui se posent à son peuple et que tout le monde se fera un plaisir de lui soumettre. « Eh, m’sieur ! Y a plus d’papier dans les toilettes ! – Eh, m’sieur, l’ampoule a grillé ! – Sire, ils n’ont plus de pain ! – Sire, les loups dévorent les enfants en Gévaudan ! – Sire, les marins anglais rossent les vôtres... » Profondément, fondamentalement, tout pouvoir est service, devoir de médiation, de paternité, d’épiclèse et de bénédiction, d’amour kénotique. Il faut voir le roi comme en oblation. Les traditions qui le sacralisent ne s’y sont pas trompées, faisant même dépendre de lui l’abondance des récoltes, des troupeaux et des sources, la surabondance de la vie. Et c’est pourquoi tout pouvoir est don divin. Mais celui pour qui le pouvoir n’est que passion de dominer, ivresse de se percher en haut de l’échelle, ne peut atteindre à l’amour kénotique et donc ne peut utiliser et ressentir son pouvoir que dans la destruction laquelle le désertifie intérieurement plus sûrement que toute autre passion. Les tyrans finissent mal pour la plupart. Et surtout finissent seuls.
(à suivre)
[1] C’est pourtant si bon, une mangue…
[2] Pascal Pastor et moi-même avons longuement traité cette question dans plusieurs articles de la revue Liber Mirabilis, en particulier « Pourquoi la Grande Mère est-elle devenue veuve ? », « Le genou gauche de l’initié » et « Le tombeau du maître : dominantes mythiques et précession des pôles ».
[3] Je songe aux Monades urbaines de Silverberg mais aussi à Trantor tel que le décrit Asimov dans la série de Fondation.
[4] Voir Alexandre Douguine, Le prophète de l’eurasisme, éditions Avatar, Paris, 2006 qui regroupe quelques uns de ses textes fondateurs.
[5] Voir le débat qu’Antoine et moi-même avons eu avec Jean-Louis Palierne à ce sujet sur le Forum Orthodoxe.
[6] Le terme exact signifie steppe, lieu de l’herbe et de la vie par opposition au désert aride.
[7] Comme tous les mythes, celui d’Adam est inépuisable. Ce n’est sans doute qu’une des lectures possibles mais c’est celle qui m’a permis de sortir de la culpabilisation augustinienne inculquée dans le catéchisme de mon enfance.
[8] J’en profite pour signaler un de ses derniers bouquins que j’ai beaucoup aimé – sauf cette opposition, évidemment : Bruno Favrit, Le voyage du Graal, Auda Isarn, Toulouse, 2003.
[9] C’est encore avec celui de l’islam qu’il y aurait le plus de ressemblance.
[10] Dans le Poème de la Création (Genèse 1 et premiers versets du chapitre 2), les astres sont là « pour marquer les temps », on ne fait pas plus cyclique. Et n’oublions pas le songe de la statue en Daniel, 2 qui reprend la symbolique des 4 âges selon Hésiode.