Friday, March 07, 2008

Vers quel monde ? (2)

Les nomadisations archaïques du paléolithique furent de deux sortes : une expansion de l’homme dit moderne (par opposition au néanderthalien) depuis son site d’apparition ; un itinéraire de transhumance propre à chaque groupe, lié aux déplacements saisonniers du gibier. On peut lire ces deux modes dans la continuité de la territorialisation animale telle que la décrit l’éthologie. Même la sédentarisation qui fixe une tanière en un lieu autour duquel se déploie le territoire aurait ses correspondants, grotte d’hibernation de l’ours ou terrier du renard, des marmottes, des taupes. Que représente alors le triple mouvement de délocalisation[1] que l’on observe aujourd’hui ?

Même si sa montagne accouchait souvent d’une souris, Lévi-Strauss a touché quelque chose d’essentiel en dégageant la célèbre opposition nature/culture. Toutes les traditions, lorsqu’elles exaltent une forme d’ascèse, tendent à éloigner l’homme de son substrat animal, à soumettre à la volonté, à la contemplation noétique, à la bienveillance désintéressée les fonctions vitales les plus basiques : le souffle, le besoin de nourriture ou de sommeil, l’instinct de reproduction et le désir sexuel auxquels il faudrait ajouter le réflexe grégaire de l’animal social. Aimé Michel voyait cet éloignement jusque dans la technique la plus quotidienne, par ce qu’il appelait les « extériorisations de fonction » ; ainsi la cuisine extériorise une partie de la digestion, l’écriture se substitue à la mémoire, la meule à la dentition, les tapis roulants à la marche, jusqu’à l’ordinateur qui nous libère de l’obligation de compter et d’une partie de notre travail mental. Pour lui, les grands mystiques représentaient le futur de l’homme, son aboutissement évolutif, accessible à quelques individualités par l’effort ascétique et à l’ensemble de nos descendants après quelques milliers voire quelques millions d’années d’extériorisation de tout le substrat culturel en prise sur l’animalité. Que la prescience grandiose d’Aimé Michel soit juste ou non, ce mouvement constant vers une libération des contraintes biologiques n’est pas niable.

Le territoire fait-il partie de ces contraintes ?

Le mouvement qui nous pousse à sortir de l’animalité, à la nier, à s’en impatienter comme Platon voyant dans le corps la prison de l’âme, nous mène-t-il vers un véritable dépassement créateur ou n’est-il qu’une pathologie de l’espèce ? A moins qu’il ne s’agisse que d’une étape de croissance. Où s’inscrit-il en nous ?

De telles questions ne sont pas simplistes. Elles reposent autrement les dilemmes et les interrogations sur lesquels butent les sciences humaines depuis des années – et les philosophes depuis presque trois millénaires – le rapport entre déterminisme et liberté, l’existence ou non d’une nature humaine, d’une essence, sa structure et ses composantes, d’une téléonomie voire d’une eschatologie, l’unicité de la personne et son inscription dans un tissu social générateur de mimétismes. On en trouverait aisément d’autres.

Il y a quelques dizaines d’années, lorsque l’ufologue américain Leonard Stringfield avait relayé des témoignages et des rumeurs de récupération de cadavres d’extraterrestres par l’armée américaine, le portrait robot des ET que l’on pouvait en dégager m’amenait à conclure que, si c’était exact, nous n’aurions pratiquement aucun substrat culturel commun, aucune base de compréhension réciproque : ces êtres n’auraient eu ni système digestif, ce qui exclut la nutrition dévoratrice d’autres vivants, ni reproduction sexuée[2]. Cela m’avait amenée à lister tout ce qui, dans une culture humaine, dépend du besoin de se nourrir et se reproduire. La liste dépassait largement les usages de table et les structures de parenté. Pratiquement tous les rites, les mythes, les contenus du rêve nocturne, les œuvres d’art, la mode et même l’organisation sociale spontanée tiennent par quelque fibre à ces nécessités, y compris leur négation ascétique. Les catalogues de témoignages de Len Stringfield ne tiennent pas la route et je m’en suis vite aperçue mais cela ne change rien à mon analyse. Même notre façon de concevoir le nombre et les mathématiques est issue de la nécessité du partage de la chasse et de la cueillette, sans oublier que l’universalité du calcul en base 10 ou en base 12 vient de la structure de notre main, selon que l’on comptait sur les doigts ou sur les phalanges[3]. Entre le propulseur qui permet de lancer un épieu et le missile intercontinental, la continuité est évidente. Le propulseur s’origine dans la nécessité vitale de tirer d’un autre vivant des protéines et d’autres molécules complexes déjà élaborées.

« Tu ne tueras pas. » Le commandement biblique n’a pas de complément. Abrupt, universel. Mais dans le même livre de l’Exode, dans le même chapitre, on trouve tout le rituel du sacrifice animal et tout le code de la peine de mort, plus loin la distinction des aliments « purs » et « impurs ». Après l’absolu du commandement, on ne trouve plus que des restrictions au meurtre. Contradiction qui résume tout le tragique de la condition humaine.

Le territoire a la même origine. Nous sommes du lieu que nous mangeons et que notre corps nous permet de parcourir, d’abord itinéraire de nomadisation puis ensemble des champs et des pâtures autour du village. Mais l’ascèse et les extériorisations de fonctions ne suffisent pas à décrire les chemins par lesquels l’homme s’éloigne de l’animalité, il faudrait ajouter un processus de transfiguration à la fois esthétique et affectif. La cuisine ne sert pas qu’à prédigérer les aliments, elle en raffine les saveurs, ouvre des espaces de convivialité tant lors de la préparation que par le rite du partage, qu’il soit familial ou social[4]. Le territoire parcouru pour survivre devient paysage aimé ou détesté, transformé par le travail humain, plein des signes du lien étroit qui s’instaure entre l’homme et la nature. Sur la terre familière, on peut lire l’histoire des générations qui précèdent, pressentir le vent, le soleil ou la pluie, on se sait héritier et futur ancêtre, maillon d’une transmission qui transcende la vie éphémère de l’individu. On sait où pond la vipère, où poussent les morilles, où gîte le lièvre.

Nomade ou sédentaire, le territoire n’a jamais été totalement autarcique[5]. L’archéologie nous offre des traces d’échanges et parfois sur de longues distances dès le magdalénien, ce qui signifie que des hommes voyageaient d’un groupe à l’autre – ou des femmes car outils, armes et bijoux ont pu accompagner des échanges matrimoniaux. L’actuelle mondialisation ne représente pas de ce point de vue une rupture fondamentale. Il convient toutefois de noter que la fonction d’échange, celle des marchands, caravaniers, colporteurs ou entremetteurs, aussi nécessaire qu’elle soit apparue au moins dès l’âge du bronze, semble trouver difficilement sa place dans les sociétés sédentaires. La trifonctionnalité que Georges Dumézil dégageait des mythes des peuples indoeuropéens l’ignore. Le système indien des castes répartit les marchands dans les plus basses, après les paysans et artisans, juste au dessus des intouchables ; or il s’agit d’une hiérarchie de pureté rituelle, ce qui revient à considérer que la fonction d’échange souille peu ou prou l’être qui s’y adonne. Au moyen âge classique où l’idéologie trifonctionnelle revenait en force, les foires furent étroitement règlementées, tout comme la banque, du moins dans les régions continentales. Le commerce maritime n’a jamais souffert de l’ostracisme qui touchait les échanges par voie de terre et c’est d’ailleurs pourquoi les familles de marchands italiens, presque tous armateurs, ont pu conquérir un statut noble ou du moins de notables et participer au gouvernement des villes. Le même phénomène a prévalu sur la côte méditerranéenne entre le Rhône et l’Ebre, en mer du Nord dans les villes hanséatiques et joua sans doute un rôle dans l’élaboration anglaise de la Grande Charte[6]. Cette différence de valorisation se comprend. Le colporteur ou le caravanier, c’est l’autre – étranger aux parentèles, aux stratégies d’alliance et de méfiance, aux hiérarchies qui structurent un village, une ville, un territoire vécu et susceptible donc de jouer dans ces délicats rouages le rôle du grain de sable d’autant plus qu’il traverse de part en part l’espace du groupe. On l’intègre en le ritualisant, en lui dédiant un temps et un espace restreints mais périodiques, celui de la foire ou du marché qui souligne son altérité et la désarme en transformant l’échange en fête. Le marin, lui, reste au port. Il ne met pas le pied en dehors du quartier réservé aux comptoirs, auberges et entrepôts. On n’a pas besoin de mettre en scène son altérité, le rivage y suffit. Il peut donc aborder en tout temps, même si ses marchandises alimenteront le circuit terrestre ritualisé. Le marin et, dans une moindre mesure, le nautonnier fluvial habitent l’espace intermédiaire de l’élément liquide, celui qu’on ne cultive pas, qu’on ne bâtit pas, sur lequel on ne fixe pas les routes sinon par le repérage du ciel[7] et la transmission orale[8]. Monde d’absolue liberté où le coureur d’aventure peut suivre la plume d’eider…

A rebours, l’imaginaire du territoire, du terroir, est un monde de repères précis. On s’y déplace en se fiant à des éléments stables, rocher, arbre, bâtiment, fontaine, chacun unique dans sa forme et sa texture. Chaque changement est événement que l’on mémorise, une part de l’histoire familiale ou locale, d’où l’importance du temps à la fois linéaire et cyclique[9]. Dès le second âge du bronze, c’est un monde que l’on enclot, que l’on protège de l’assaillant extérieur par une muraille de pierre ou de bois. Nous sommes dans la dialectique du même et de l’autre, de l’identité et de l’étrangeté, de l’intérieur et de l’extérieur, de l’ici et de l’ailleurs. Les rivières et les fleuves y furent souvent frontière, dès qu’il fallait au moins un gué pour les franchir alors que les montagnes n’ont jamais représenté de barrière. C’est qu’à la rivière on changeait d’élément. On passait du fixe au mouvant, de l’espace au temps.

L’opposition géopolitique classique entre puissances continentales et puissances maritimes s’origine dans ces imaginaires archaïques.

(à suivre)



[1] J’emploie ce terme dans le sens que lui donnent les physiciens et non dans celui, limité à la sphère économique, qui consiste à installer l’usine de production dans un autre pays que le siège de la société.

[2] J’avais publié ce commentaire au début des années 80 dans la revue Lumière dans la nuit sous le pseudonyme d’Anne Vève, mais j’ai totalement oublié le titre que j’avais alors donné à cet article.

[3] Le plus énigmatique serait le passage à la semaine de 7 jours, division du mois lunaire moyen de 28 jours en 4, ce qui signifie que l’on donne aux quartiers la même importance qu’à la pleine et la nouvelle Lune alors qu’ils sont moins sensibles à notre horloge biologique.

[4] Un des symptômes d’anomie de notre temps serait l’industrialisation de la cuisine et la vente en grandes surfaces de plats prévus pour une ou rarement deux personnes et qu’il suffit de réchauffer dans leur conditionnement. Outre la perte de goût, de texture, d’esthétique, on peut le voir comme la généralisation de la « gamelle » ouvrière, y compris le soir chez soi – peut-être l’un des signes les plus frappants de la primauté de la structure de travail sur la famille. Or l’Etat-nation fut à l’origine un regroupement de familles et en garde de nombreux traits.

[5] Peut-être le fut-il jusqu’à homo erectus. Mais n’oublions pas que l’absence de preuve n’est jamais une preuve d’absence. Nous ne pouvons repérer que les échanges d’objets impérissables comme les pierres façonnées. Si des tribus voisines troquaient autre chose, artefacts végétaux, fourrures, aliments récoltés, s’il existait des liens exogamiques ou des fêtes de type potlatch, nous n’avons aucun moyen de le savoir.

[6] Il faudrait certes nuancer et je ne fais ici que baliser les grandes avenues en délaissant les sentiers de traverse.

[7] Jusqu’à l’invention du GPS, faire le point signifiait prendre ses repères sur le soleil et les étoiles en les comparant à des tables astronomiques. Mais le GPS lui-même ne fonctionne que grâce aux satellites et aux ordinateurs embarqués qui opèrent ce travail à la vitesse des transitions électroniques. Il s’agit encore d’une extériorisation de fonction mais qui ne transforme pas l’imaginaire associé : la mer est toujours en lien avec l’air, le ciel, l’espace sans limite et de structure mouvante.

[8] J’ai pu suggérer dans Liber Mirabilis que la chanson corse O Federi rappelait la disparition d’une île. De même, on a déchiffré l’Odyssée comme un chant d’instructions nautiques, qu’il s’agisse de Bérard qui la situe seulement en Méditerranée ou d’auteurs plus audacieux qui la rapportent aux routes atlantiques de l’étain.

[9] Voir dans les archives de ce blog mes Impertinentes contributions au problème de la tradition primordiale. L’opposition très à la mode entre un paganisme cyclique et un judéo-christianisme inventeur de l’histoire et du temps linéaire ne tient pas quand on l’examine plus à fond. Les deux conceptions du temps ont toujours coexisté, tout au plus furent-elles diversement valorisées.

Saturday, March 01, 2008

Vers quel monde ?

Les circonstances m’ont éloignée de ce blog : un travail qui me laisse peu de temps libre même s’il s’agit d’une sorte de fourmilière à cigales, d’autres interventions sur la Toile et surtout la difficulté de penser et de parler sereinement en période électorale. La politique partisane au jour le jour s’accommode mal des grands débats sociétaux et tout ce que l’on peut dire comme réflexion de fond est immédiatement retraduit en intentions de vote. Comme je suis de moins en moins persuadée du bien-fondé de la démocratie représentative, que je place le bipartisme à l’anglo-saxonne parmi les plaies d’Egypte et que les vrais débats de notre temps me semblent de plus en plus étrangers au soit disant clivage droite/gauche[1], on comprendra que je me taise lorsque les Bandar-log effectuent leur danse médiatique rituelle. Pour finir, la confusion entre fonction d’Etat et vedettariat personnel me donne l’urticaire. Ce n’est pas que j’aie la moindre préférence pour le style compassé, momifié qui faisait autrefois qu’on ne distinguait le président de la république de l’huissier de l’Elysée qu’à sa taille pour de Gaulle ou son chapeau pour Mitterrand. J’ai applaudi lorsque Giscard invita des éboueurs à partager son présidentiel petit déjeuner et je pense que, dans les dîners officiels, Carla Sarkozy-Bruni sera certainement plus décorative que disons Tante Yvonne pour ne pas froisser la susceptibilité des survivantes. Mais Sartre a écrit ses meilleures pages en fustigeant le garçon de café qui se prend pour un garçon de café en jetant aux orties tout son potentiel de liberté créatrice[2]. Confondre personne et fonction en réduisant, de plus, la personne à la persona pour reprendre le terme jungien fait perdre toute profondeur. Evidemment, on peut me rétorquer : est-il important qu’un chef d’Etat soit profond ?

C’est peut-être la véritable question. Ou, plus exactement, elle en appelle une autre : la structure étatique présente sous diverses formes depuis au moins l’âge du bronze, c’est-à-dire la coïncidence d’une instance de décision et de pouvoir avec un territoire aux frontières délimitées a-t-elle un avenir ? Depuis la sédentarisation entamée vers -10 000 au Zagros, en Cappadoce, au Hoggar et peut-être ailleurs encore, la spatialisation du pouvoir et de l’identité collective va de soi. Il n’y a de géopolitique possible que parce que les entités politiques, les cités, les Etats quel que soit leur régime et finalement les ensembles culturels s’inscrivent dans la géographie. Une partie du malaise et des diverses crises identitaires qui accompagnent la mondialisation vient peut-être d’une remise en question dans les faits, mais impensée, de cette spatialisation du pouvoir, de l’identité et de la culture. Trois phénomènes distincts la remettent en cause et se superposent plus ou moins harmonieusement – plutôt moins que plus – à l'ancienne structure spatialisée.

Dans la sphère économique, le regroupement des entreprises et sociétés en entités « multinationales » avec leurs propres hiérarchies, leurs propres logiques, les met de fait hors du droit lequel est toujours attaché aux structures étatiques territorialisées, donc hors de toute régulation externe autre que le marché. Un salarié se trouve donc de facto confronté à une double appartenance, une double exigence de loyauté qui peut aller jusqu’à une double identité. La presse en témoignait sans même s’en apercevoir lorsqu’elle disait « les Moulinex » au moment de la cessation d’activité de la société. Les Moulinex, comme on aurait pu écrire les Parisiens ou… les Français. Cette double allégeance ne semble être reconnue comme telle que par les Japonais. Il faut tout de même souligner le caractère éminemment schizophrénique d’une identité multiple, fût-elle collective, et se demander aussi ce qui peut se passer en cas de conflit entre les deux structures. Les gesticulations médiatiques autour de certaines fusions de sociétés ou du rachat d’une entreprise française par un consortium indien mettent en lumière les contradictions des deux modèles, le modèle spatial de l’Etat-nation et le modèle institutionnel non-local du groupe de sociétés cotées.

Par ailleurs, on observe un brassage de populations, un mouvement migratoire mondial d’une ampleur rare dans l’histoire. Aucune région du monde ne semble épargnée. Ce mouvement a dépassé le stade où l’on pouvait encore le contrôler, l’enrayer ou inverser les flux et nous sommes encore incapables de savoir s’il va aboutir à de nouvelles sédentarisations, la dernière couche de population arrivée fusionnant progressivement avec les précédentes, ou s’il s’agit d’une nouvelle forme de nomadisme qui remet en cause tout l’héritage de la sédentarité. Je me souviens d’avoir posé dans les années 70 la question de savoir si les premières filières d’immigration qui se mettaient en place, surtout de l’Afrique vers l’Europe, ne préludaient pas à une vague de migration des peuples. Mais non, que vas-tu penser là ! me répliquaient mes amis en chœur avec les « spécialistes »[3]. Aujourd’hui, alors que les faits obligent tout un chacun à ouvrir les yeux sur la réalité des mouvements migratoires, cette question ne semble dépassée. Le véritable problème, c’est de savoir si l’enracinement géographique, la sédentarisation, possède encore un sens dans l’avenir. Mais que le brassage humain auquel nous assistons soit temporaire ou débouche sur un nomadisme à long terme, cela n’ira pas sans transformer profondément les cultures – toutes les cultures, tous les peuples. Tout suggère aujourd’hui que cette transformation n’ira pas sans souffrance, sans massacres, sans pertes profondes.

Le troisième phénomène qui vient contredire la géopolitique, c’est Internet. Aux yeux d’un observateur superficiel, la Toile peut apparaître comme chaotique, cacophonique même. Le pire et le meilleur s’y entrecroisent, Esope aujourd’hui servirait des ordinateurs plutôt que des langues à son festin. Mais le chaos n’est ici qu’apparence. Fondamentalement, le Web est un univers structuré. Il l’est par la rigueur des logiciels et des protocoles d’échange entre machines sans lesquels il serait tout simplement impossible de se connecter mais il l’est aussi par les regroupements spontanés qui s’opèrent et se manifestent au travers des commentaires d’articles, de blogs, des listes de correspondances ou des fora. Il tresse intimement absolutisme (l’admin d’un forum ou d’un blog possède seul les codes, roi dans son royaume), acratisme, néo-tribalisme maffesolien – Goethe aurait parlé d’affinités électives – et pur économisme. Il résonne de toutes les voix, des propagandes et des oracles, des rumeurs et des canulars, des analyses fouillées et des vulgarisations, abrite les contestataires et les chantres de la pensée unique, le logos et le mythos. Mais tout s’y passe dans un espace de Hilbert totalement délocalisé par rapport à l’espace réel qu’il abolit. Un Coréen peut y discuter en temps réel avec un Serbe, un Africain, un Canadien, on peut même ignorer sur quel coin de la planète son correspondant a posé sa chaise et son clavier. Il pourrait se trouver en mer, la liaison satellitaire le permet, à la portée de toutes les bourses. Un des premiers internautes a déjà lancé voici une bonne dizaine d’années une Déclaration d’indépendance du Cyberspace qui souligne la contradiction entre l’Etat (ses lois, sa police et son armée) lié à un territoire précis et le Net qui échappe à toute limitation de cet ordre.

http://www.freescape.eu.org/eclat/1partie/Barlow/barlowtxt.html


Il ne s’agit pas du futur. D’ores et déjà, multinationales, poussées migratoires et réseau non-local se développent parallèlement aux Etats-nations, interagissent avec eux et entre eux sans qu’un équilibre satisfaisant s’instaure. Le pire serait sans doute de refuser d’entendre la question posée par cette évolution, car il s’agit de celle dont Julien Gracq disait que nul ne saurait la laisser sans réponse : Qui vive ?

Ce message n'est que l'état des lieux, un simple constat. Il faudra penser plus loin encore.

(à suivre)



[1] Il paraît que ce refus d’un étiquetage obsolète me désigne ipso facto comme de droite. Haussons les épaules. Au moins, cela ne me rend pas sinistre !

[2] C’est la seule chose intéressante que j’ai lue sous la plume de Sartre mais personne ne saurait être mauvais tout le temps.

[3] J’aimerais bien en revoir un ou deux pour leur demander : et alors ?

Sunday, December 02, 2007

Lettre ouverte à Fadela Amara

Anne-Lorraine, 23 ans, poignardée par un violeur récidiviste auquelelle tentait de résister…
Quelqu'un de mes amis a demandé ce qui se serait passé si elle avait été voilée.
Si Anne-Lorraine avait porté autre chose que la burqa, je pense qu'elle aurait couru autant de risques, même avec le foulard. On parle d'elle mais combien de filles d'origine maghrébine ou africaine se font violer dans les cités et dans l'indifférence générale ? Pour ma part, je serais révoltée de la même façon quelle que soit la couleur de peau de la victime. Dans les romans arthuriens, on juge de la qualité d'un royaume au fait qu'une pucelle peut voyager seule sans se faire agresser. Nous sommes aujourd'hui très très loin d'un pays civilisé, je suis au regret de le dire.
Quant au fait que le violeur soit turc... il n'y a pas si longtemps que dans certains coins de France, on voyait les mêmes drames avant que l'immigration ait atteint les sommets actuels et que les tribunaux acceptaient le discours fallacieux selon lequel une jolie fille avait "provoqué", du moment qu'elle s'habillait normalement et pas avec un sac à patates.
Le mot insupportable dans cette affaire, c'est "récidiviste".
Lors du traité entre les rois franc, ostrogoth et burgonde, qui tient en 6 lignes sur le parchemin, l'accord portait sur trois crimes dont les auteurs ne pouvaient trouver refuge dans un autre royaume : le meurtre, le viol et le vol. Les rois s'engageaient à poursuivre le coupable fugitif. Ce traité est l'ancêtre lointain d'Interpol. Il me semble significatif que le viol soit alors mis sur le même plan que le meurtre.
On avait réussi à changer les mentalités sur ce point, à faire admettre que la victime d'un viol est une vraie victime - et ça, que les machos me le pardonnent, c'est un des points du combat "féministe" que j'ai toujours soutenu, de toutes mes forces. Dix ans plus tard, tout est à recommencer. J'espère que la résistance d'Anne-Lorraine à son agresseur va déclencher un sursaut chez les femmes.
Et j’aurais apprécié que Fadela Amara s’exprime. D’où cette lettre ouverte.

Madame la Secrétaire d’Etat,

Lorsque vous avez fondé Ni putes, ni soumises après que Sohane Benziane ait fini brûlée vive au milieu des poubelles pour avoir refusé de céder à un petit macho de banlieue, j’ai applaudi. J’ai suivi la marche des femmes que vous organisiez, avec sympathie et même ferveur. Je trouvais simplement très triste qu’il vous faille recommencer un combat que nous n’avions cessé de mener dans ma génération et qui semblait porter enfin du fruit dans les années 90.
Je ne me définis pas par une étiquette politique. D’ailleurs « gauche » et « droite » n’ont plus guère de sens, les clivages réels sont plus complexes et j’ai décidé à 20 ans que je ne m’encarterai nulle part mais que je soutiendrai les initiatives intéressantes d’où qu’elles viennent. Cette marche me semblait de celles qu’il fallait conforter.
Mais je me trompais sur votre compte. Ce n’était pas la dignité des femmes que vous défendiez, semble-t-il aujourd’hui. C’était uniquement la dignité des femmes immigrées. Votre silence devant la mort d’Anne-Lorraine Schmitt, morte de trente coups de couteau dans le RER D pour avoir résisté à son violeur me donne la nausée.
Ah certes, Anne-Lorraine était intégrée, elle, « souchienne » même selon l’odieux jeu de mot ministériel, fille de militaire, « Petit Oiseau » à la Légion d’Honneur, scoute, journaliste stagiaire, chrétienne, blonde naturelle en plus… Faut-il vous rappeler, Madame la Secrétaire d’Etat, qu’elle n’a pas plus que vous ou que Sohane choisi sa naissance ? Y aurait-il des filles à défendre et des filles qu’on peut laisser violer et tuer dans le RER sans un mot ? Je n’ose penser que votre silence vienne d’une solidarité ethnico-culturelle quelconque avec le violeur meurtrier…
Certes, votre ministre Christine Boutin était présente à ses obsèques. Mais cela ne vous déchargeait pas du devoir de dire un mot de compassion, de révolte devant le crime d’un récidiviste, vous qui avez la langue si bien pendue d’ordinaire !
Madame, vous ne m’avez pas seulement écoeurée aujourd’hui. Vous m’avez déçue. Vous avez déçu toutes les femmes. C’est pire.
Permettez moi de ne pas vous saluer.

Sunday, October 28, 2007

Avant que la nuit ne tombe... (1)

« A force de regretter le passé, de détester le présent et de redouter le futur, nous nous sommes nous autres Français de vieille souche et d’antique tradition, nous nous sommes englués de délectation morose et inversée. Et cela nous pousse à voir dans tout ce qui paraît bon un mensonge, dans tout ce qui est mauvais la confirmation presque gratifiante de nos craintes et de nos objurgations, et finalement à détester tout ce qui fait notre quotidien. »
Serge de Beketch, cité par le père Jean Paul Argouarc’h lors de son homélie aux obsèques de l’auteur.

Une nuit tombe – mais est-ce vraiment la nuit ? Pourquoi l’amour du passé devrait-il nous faire redouter le futur ? Et détester le présent ?
Ce que j’ai détesté, pour ma part, et qui me blesse encore, ce n’est pas tant le présent que l’orientation prise par notre société à coup d’idéologies mille fois rapetassées, de nervosité fébrile, de grisaille, de laideur, de modes superficielles, d’anonymat urbain. Ce que j’ai détesté, c’est voir de ma fenêtre grenobloise un homme qu’on faisait monter dans une voiture sous la menace d’une arme, un homme qui criait au secours alors que je n’avais aucun moyen de le secourir, pas même un téléphone. Ce que j’ai détesté, c’est ce marécage des routines où se perdent les ardeurs et les idéaux, c’est d’avoir à goûter des sentiments tels que le mépris ou la colère impuissante.
D’autres que moi, sentinelles isolées aux remparts de la cité, ont pressenti la tombée de la nuit. Je songe à Louis Pauwels qui mettait en exergue la phrase du poète : « Que puis-je dire, que puis-je écrire avant que la nuit ne tombe ? » Je songe à mes amis guénoniens prophètes du Kali Yuga, à Serge de Beketch lui-même. Mais toujours leur regard la traversait et de toute leur ferveur, ils ont espéré l’aube. « Comme un veilleur attend l’aurore… »
Nous avons déjà vécu tout cela, comme le faisait remarquer Aimé Michel dans ses articles de Planète. Notre terroir a déjà vu déferler par vagues successives des peuples en migration dont les mœurs plus rudes bousculaient l’esthétisme, la science et la liberté de comportement des Romains hellénisés. L’empire d’occident s’est effondré au profit d’une poignée de royaumes régis par un droit communautaire et coutumier[1], l’école a régressé, la langue parlée s’est éparpillée en dialectes. D’Augustin d’Hippone à Boèce, on ne compte plus les cris de regrets et d’angoisses devant la fin d’un monde. Un siècle plus tard lève la plus féconde moisson de sainteté que virent jamais les Gaules. Puis reviendront les arts, les sciences, les lettres : en cinq siècles, tout est rebâti, tout est renouvelé dans un tel état de grâce que ce « moyen âge classique » malgré toutes ses contradictions et ses déchirures prend une dimension mythique et ne cesse de vivifier notre civilisation.
Je ne verrai pas l’aube suivante, mais je l’espère de toute mon âme. Si je ne me berce pas d’illusion sur la nuit qui tombe et qui sans doute emportera la civilisation européenne, occidentale, du moins pour un temps, le temps de la vanner sur l’aire et de séparer le grain de la paille, je crois qu’il y aura un regain et que tout cet effort de beauté, de connaissance, de liberté, des cathédrales aux chorals de Bach, des tableaux de Poussin ou de Vermeer à L’oiseau de feu de Stravinsky, ne s’abîmera pas à jamais et ne sera pas vain. Je crois que les portes de l’enfer ne prévaudront pas sur l’Eglise du Christ. Je crois aussi qu’on ne pourra pas stériliser à jamais la pensée humaine.
Comme au jour de mes 20 ans, je crois encore en l’amour soleil…
(à suivre)

[1] Au prévenu qu’on amenait devant lui, la première question que posait un juge mérovingien, c’était : « quelle est ta loi ? » Es-tu Romain de droit écrit, Franc ou Goth soumis à la compensation coutumière du wergeld, Juif devant obéir aux préceptes de la Torah, Grec, Phénicien, Perse ?

Monday, October 08, 2007

In memoriam Serge de Beketch

Serge de Beketch vient de mourir ce samedi 6 octobre, à la limite du dimanche 7, dans le jour liturgique (qui commence à Vêpres car "il y eut un soir, il y eut un matin") de la fête des saints martyrs Serge et Bacchus, l'un comme l'autre pouvant apparaître comme ses saints patrons ! L'humour de Dieu aurait-il répondu à l'humour du satiriste ?

La première fois que j'ai lu Serge de Beketch, c'était dans Pilote, le Pilote hebdo de Goscinny qui n'était encore connu que des initiés et qu'on se passait avec des mines de conspirateur. Il y voisinait avec des gens qui eurent leur succès plus tard comme Gotlieb ou F'murr. J'ai même retrouvé avec émotion il y a deux ans chez un bouquiniste une réédition d'un album de son héros Thorkaël.
Curieusement, j'ai bien mis deux mois quand j'ai découvert Radio Courtoisie à la fin des années 80 pour relier le satiriste du mercredi soir au scénariste de BD qui m'avait enthousiasmée 20 ans plus tôt. Puis il a repris la rédaction en chef de Minute et c'est pour moi la seule période où ce magazine fut lisible, que je sois d'ailleurs d'accord ou non avec les articles. Je n'en ai pas raté un seul numéro. Merci à lui pour m'avoir fait découvrir des auteurs comme ADG ou des livres comme "Sire" de Jean Raspail...
Tout cela pour dire que Serge, c'est une présence restée dans mon horizon depuis plus de quarante ans, ce qui finit par compter. Par un tour de cochon comme la vie sait en jouer, je ne l'ai rencontré en chair et en os que lors d'un repas d'amis en juin dernier et, par un autre tour de cochon, etc., il cherchait à me joindre sans savoir que la petite bonne femme en face de lui était l'auteur qu'il voulait inviter à son émission. Troisième tour de cochon, etc., c'était trop tard et ni l'un ni l'autre ne le savait.
Il avait vieilli, ces derniers temps. Quelle banalité ! Il lui restait du courage, du punch, de l'humour mais je ne le suivais pas dans tous ses centres d'intérêt. Je lui reprochais d'inviter à la fois, dans des domaines controversés comme la question des OVNI, des gens intéressants et de grands naïfs.
Je n'avais pas non plus le même point de vue sur l'avenir de Radio Courtoisie.
Malgré ces divergences, c'est sur son émission que je me précipitais en priorité quitte à me lever très tôt pour pouvoir écouter la rediff ou, dans certains cas, à sacrifier une partie de ma nuit. Adieu, Serge !

Je sais, et c'est dans la liturgie, "il n'y a pas d'homme qui vive et qui ne pèche pas". Je suis de ceux qui réagissent à l'ancienne, préférant devant la mort prier pour que Dieu efface les péchés de celui qui vient de partir vers les cieux et l'accueille dans sa Lumière.
Ce qui veut dire aussi effacer en nous-même les différends, quels qu'ils soient. Cela s'appelle l'absoute.
"Seigneur, ô Amour ineffable, souviens toi de ton serviteur défunt".

Sa biographie wikipedia
http://fr.wikipedia.org/wiki/Serge_de_Beketch

Je voulais ajouter un lien vers sa bibliographie de bédéiste mais impossible aujourd'hui de retrouver le site sur lequel j'arrivais tout droit hier.

Mes condoléances à sa famille.

Wednesday, September 26, 2007

Esprit végétal




Je viens de découvrir un jeu fascinant : comment transformer une photo de vacances banale en un somptueux kaléidoscope.

Ainsi retravaillée, la forêt sous la falaise devient un mandala, support potentiel de méditation, porte sur un monde transfiguré.

Le plus intéressant, c'est que rien n'est prévisible, sauf la couleur dominante et le nombre de branches de l'étoile, qui dépendent du filtre.

Enfant, les kaléidoscopes m'émerveillaient...

Monday, September 03, 2007

Lumière 101

Que l’on me permette de saluer la naissance de Lumière 101, la webradio qui promet de devenir la plus inventive de la Toile. J’y donne rendez-vous à mes lecteurs pour de Libres Entretiens sur les thèmes qui nous tiennent à cœur, pensée mythique, identité, limites de l’humain et courants profonds de l’histoire. Ils y retrouveront aussi Jean Gilles Malliarakis (L’insolent), Olivier Pichon (de Monde et Vie), Georges Lane (économiste : plus libéral, tu meurs ou tu animes un site de plus…), Jean Luc de Carbuccia qui créa la première Lumière 101, sur 101 Mhz, à la grande époque des radios libres, Marie Ordinis (tout le théâtre, encore du théâtre et rien que du théâtre… mais quel théâtre !), le docteur Mélennec, entre droit, justice, culture, le docteur Madeleine Allonnier sur la médecine scientifique, sans compter tous ceux qui viendront s’agréger à l’équipe…
D’ores et déjà un premier aperçu, sur le site en construction :
http://lumiere101.com/

Sunday, July 29, 2007

Forum du pays réel et de la courtoisie

Saluons la naissance de ce nouveau forum dont voici le bandeau d'accueil :

Oui, bienvenue aux visiteurs et aux membres de ce
forum.
Il se veut un
espace libre de courtoisie, d'esprit français, avec ce que cela comporte de
panache et
d'humour.
Nous sommes
unis par l'écoute de Radio Courtoisie, nous n'en sommes pas des
sectateurs.
Nous rendons hommage
aux bénévoles qui animent notre radio préférée et le blog qui en rassemble tant
d'informations importantes.

Souhaitons lui longue vie et surtout bonne fréquentation. N'oubliez pas celui de ce blog pour autant !

Saturday, July 21, 2007

Bannissements et devenir de l'homme

Je viens de me faire bannir d’un forum[1], un bannissement total qui ne permet même pas la lecture. La seule page qui s’affiche si je me connecte me répète inlassablement la sentence.
La violence, la puissance d’impact de ce bannissement pourtant sans surprise m’étonne. Je m’attendais à un deuil. Toute rupture d’un groupe entraîne un tel processus. L’expérience que je suis en train de vivre va bien au-delà. Pour intervenir dans une tribu virtuelle construite sur l’échange d’une parole écrite, la peine du ban garde toute sa force comme au temps des tribus et cités de la réalité « réelle ». Non, ce n’est pas un pléonasme. Cela signifie que la « réalité virtuelle » est une réalité à part entière dès lors que les relations qui s’y établissent entre les hommes sont perçues comme telles, lorsque des amitiés se nouent, des hiérarchies s’instaurent, qu’un groupe se structure et trouve sa propre dynamique.
Qu’est-ce qui rend si violente l’expérience du bannissement ? Sans doute son analogie profonde avec la mort. Les relations tissées avec le groupe, avec la parentèle qu’elle soit de sang ou d’esprit, se brisent dans le visible avec la même brutalité, la même immédiateté. L’aventure (bonne ou mauvaise, peu importe) se poursuit pour les autres mais le banni n’en saura rien[2]. Il ne fera plus partie de cet avenir. Il se heurte au mur du temps, selon la très belle et forte expression de Michel Jeury.
Il ne s’agit pas seulement d’abandonner et d’être abandonné, d’un vécu de rejet affectif réveillant les peurs de l’enfance. Comme la mort, le bannissement a quelque chose d’abrupt. Il dépouille et, d’une certaine manière, déstructure. Et là, nous touchons au mystère le plus profond de l’homme.
Homme, être social. Cette banalité recouvre beaucoup plus qu’elle n’exprime. Il existe des animaux sociaux comme les chevaux, les buffles, les loups ou les grands singes[3]. Même si leurs relations sont plus complexes qu’on ne le pensait il y a 15 ou 20 ans, la structure des sociétés animales semble ancrée dans l’instinct si ce n’est dans les gènes, immuable[4]. Si l’on trouve des traces chez l’homme de ce socle archaïque apparu chez l’animal, en particulier dans les hiérarchies spontanées[5], une des caractéristiques qui distingue l’humanité de l’ensemble des bêtes est la capacité de surmonter ces formes instinctives pour créer de nouvelles structures relationnelles. Toute la politique vient de là. La linguistique et l’ethnologie montrent à l’aube de l’homme la prédominance de la parenté biologique comme chez l’animal, avec tout son cortège de signaux de reconnaissance olfactifs, gestuels, mimétiques. Tout le travail d’acculturation accompli au cours des siècles a permis l’émergence d’autres modes de regroupement fondés non plus sur les sens mais sur les idées, les échanges, le verbe, le style dans le façonnage de la matière[6]. C’est en eux, de manière de plus en plus abstraite, que s’est réinstallée la reconnaissance identitaire et non plus dans les effluves de phéromones compatibles. Les derniers équivalents des échanges chimiques de l’animal furent des mots, des concepts, des idéologies, des modèles fondés sur des expériences de pensée[7]. Les forums d’Internet prennent aujourd’hui la suite des cités, des confréries, des clubs[8], des associations les plus diverses. Aimé Michel y aurait sans doute vu l’une des « extériorisations de fonction » qu’il percevait comme la suite du travail de l’évolution cosmique au sein de l’humanité, un travail qui, lentement mais sûrement nous extirpe de notre origine animale[9].
Au cours de ce travail libérateur croît la conscience d’être au pis une individualité, au mieux une personne. Les trois derniers siècles, en occident tout au moins, ont vu cette émergence paradoxale et conflictuelle, comme une crise d’adolescence à la mesure d’une civilisation. L’individu, avant que les intellectuels d’aujourd’hui ne cherchent à le déconstruire s’est posé en s’opposant à la société établie. Le paradoxe fut pascalien[10] : la quête d’individualisme du XVIIIe siècle ayant débouché sur les pires dictatures totalitaires de toute l’histoire – y compris le totalitarisme mou de la « pensée unique ».
Internet, morcelant ces sociétés « de masse » au profit de tribus non plus biologiques mais de parenté psychique[11], représente à cet égard une mutation beaucoup plus essentielle qu’on ne le croit, sans doute aussi importante que l’invention de l’écriture libérant la mémoire etamorçant l’histoire. Est-ce un fourvoiement spirituel comme le redoutent certains ? J’y verrais plutôt pour ma part un balbutiement, celui d’un mode de relations totalement dégagé de l’animalité, un mode que l’on ne peut plus appeler social. Mais ce mode n’est encore là qu’en germe à peine perceptible, bien qu’il ait été décrit et prophétisé par le Christ : l’interpénétration réciproque des personnes, autrement dit la communion des saints[12].
Jung a mis le doigt sur un autre aspect de ce germe : l’existence de l’inconscient collectif, un inconscient structuré qui rend compte aussi de l’individuation des groupes humains[13]. « L’homme est le chaînon tragique », m’écrivit Aimé Michel. La théologie chrétienne voit l’homme actuel, selon la parole de l’Apôtre[14], « mort en Adam » et appelé à « ressusciter en Christ ». On pourrait ajouter que si chacun de nous vit cette tension entre l’homme de la chute et celui de la Résurrection, l’inconscient collectif, l’égrégore de chaque groupe humain semble tendu entre société instinctive à la manière animale et communion des personnes libres. Les tribus psychiques des forums d’Internet ne permettent pas d’atteindre la seconde, sauf rares et d’autant plus précieuses exceptions. Elles ont bien souvent le défaut de tous les égrégores, une tendance à phagocyter leurs membres dans une modélisation close, plus ou moins inconsciemment totalitaire. Mais parce qu’elles permettent l’extériorisation de ce qui restait de l’instinct grégaire animal en l’homme, elles représentent une étape clef vers cette métamorphose lointaine.
Le bannissement d’une tribu biologique entraînait le plus souvent la mort de celui qui devait dès lors tout affronter seul : prédateurs, ennemis humains, faim et fièvre. Celui que la cité bannissait ne subissait qu’une mort sociale puisque, forcé de se fixer en terre étrangère, il perdait son statut de citoyen et devenait métèque, habitant de seconde zone en sorte, forcé à la passivité quant à la gestion de son lieu de vie. Le banni des forums, bien que sa mort soit purement verbale et virtuelle, anticipe certes en jeu de miroirs, en germe minuscule, mais anticipe cette mystérieuse catastrophe que le Christ désigne par le terme de « seconde mort » et qu’il ne faut pas confondre avec le néant puisque, dans les « ténèbres extérieures », « il y aura des pleurs et des grincements de dents » ce qui suppose déjà d’être et de posséder une certaine mémoire du corps.
[1] Ce bannissement suit ma propre décision de retrait pour des raisons que j’estime déontologiques. Il intervient à l’issue d’une crise interne dont le détail n’a pas sa place ici. Je n’ai pas de comptes à régler et je prie pour ne jamais entrer dans l’illusion d’en avoir.
[2] Ou n’en n’aura que des échos fragmentaires par la rumeur des steppes.
[3] Laissons de côté les insectes qui posent d’autres problèmes comme l’a montré Rémy Chauvin.
[4] Autant que quelque chose puisse l’être dans un monde en évolution – disons immuable jusqu’à la prochaine mutation génétique spécifiante.
[5] Le principe du chef, non pas idéologique mais vécu.
[6] C’est encore une banalité que de dire qu’une pagode chinoise diffère d’ un temple grec. Mais il n’est pas inutile alors de se souvenir que tous les nids d’hirondelle se ressemblent.
[7] La patrie, le führerprinzip, le communisme et la sortie de l’histoire, etc. Nous ne sommes sans doute qu’au début de ce processus d’abstraction des contenants de l’identité.
[8] Anglais ou sportifs…
[9] Pour en donner des exemples, la cuisine extériorise en grande partie la digestion, réduisant d’autant le besoin de sommeil ; l’écriture extériorise la mémoire, libérant ainsi la capacité créatrice, etc.
[10] « L’homme n’est ni ange ni bête et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. »
[11] Comme l’avait pressenti Michel Maffesoli dès les années 1970.
[12] Relire les chapitres 16 et 17 de l’évangile selon saint Jean, le dernier enseignement du Christ à ses disciples quelques heures avant la déréliction de Gethsémani. Et que l’on me permette de redire ici la dette que j’ai envers Aimé Michel qui fut peut-être le plus grand penseur du XXe siècle – et le plus méconnu. C’est lui qui m’apprit à lire les prémices de l’eschatologie non seulement chez les mystiques (chez qui ils se voient comme le nez au milieu de la figure) et les saints mais aussi dans l’épaisseur de l’histoire.
[13] Il faudrait reprendre aux occultistes la notion d’égrégore pour décrire cette individuation collective (quel oxymore et pourtant quelle réalité !) d’un mot plutôt que d’une périphrase embrouillée ou d’un chapitre entier du manuel de psychologie sociale.
[14] Sans précision, c’est toujours de Paul que l’on parle.

Tuesday, May 01, 2007

Une conférence à ne pas louper

Des amis me demandent de prévenir (un peu ric rac, mais...) :

Jeudi 3 mai à 19 h 30

Centre Charlier, 70 Boulevard Saint-Germain, 75005 Paris (premier étage)


Conférence de Georges Dilliger


Désacralisée, la France devient folle


Entrée 8 euros, 4 euros pour étudiants et chômeurs
Suivie d’un buffet campagnard.

Pour s’y rendre : Métro Maubert-Mutualité, RER B et C (arrêt Saint-Michel), bus 24, 47, 63, 86, 87.


Georges Dillinger est géologue, professeur émérite au Museum d’Histoire Naturelle. Ses travaux sahariens lui ont valu la médaille d’argent de la recherche scientifique (CNRS). Il fait partie de nombreuses institutions nationales et internationales dont l’Académie des Sciences de New-York. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages aux Éditions GD dont : L’Algérie et la France, malades l’une de l’autre et Mai 68 ou la mauvaise graine.
Comme Théodore Monod, Dillinger fait partie de ces hommes de science auxquels le désert a donné un surcroît de profondeur et une parole totalement libre.
À l’issue de la conférence il dédicacera son dernier et récent ouvrage Désacralisée la France devient folle (Éditions Déterna)