Thursday, May 01, 2008

Païens et chrétiens


Nous avons déjà évoqué la légende de l’égalitarisme chrétien, lequel interdirait l’amour kénotique. A la limite, si j’élève l’autre, ce n’est pas à mon niveau mais au dessus de moi. C’est ce que signifie l’humilité, terme qui dérive du latin humus, terre féconde. Il s’agit de toucher terre, à tous les sens du terme, non pour l’écrasement mais pour un ressourcement comme l’exprimait déjà le mythe d’Antée. La grande métanie monastique, cette prosternation front contre terre devant l’autre, réplique un très ancien rite du sujet égyptien devant Pharaon. D’où vient ce geste ? On pourrait songer aux rites de soumission qui désarment l’agressivité animale mais l’animal se rend vulnérable, offre gorge et ventre à la morsure, se met à la merci du dominant. A rebours, le prosterné n’expose que son dos, partie la moins vulnérable de son corps et cache au roi tout ce qui humanise : le visage, les mains, le sexe. Il se présente comme terre plutôt que comme autre. En le relevant, sinon le rite n’a plus de sens, le roi – ou le roi virtuel qu’est le moine devant qui s’humilie son frère – le découvre et le confirme dans son humanité, son altérité. Notons que le sens se perd aussi lorsque on le remplace par l’agenouillement qui hiérarchise la taille respective des protagonistes, coupe les jambes et interdit la démarche. La plus grosse bêtise de Marie de Médicis fut d’imposer cette posture aux membres du Parlement. C’est façon d’humilier l’autre, de le faire rentrer en terre en se tenant devant lui, seul debout ou dans le confort du fauteuil, seul à taille humaine. L’inverse de la kénose. Alors que dans le monachisme, celui qui fait la métanie reconnaît la royauté spirituelle de l’autre. Il n’efface pas la hiérarchie mais la creuse temporairement entre pairs.

L’autre point sociétal reproché par les néo-païens concerne la proclamation d’universalité du christianisme, ressenti par eux comme une négation de la diversité des cultures et des civilisations. C’est la même analyse que fait Huntington lorsqu’il prédit le choc des civilisations en les définissant par la religion localement dominante. Pourtant, la plus claire expression de la trifonctionnalité indoeuropéenne nous vient du moyen âge chrétien et l’apôtre Paul recommandait déjà de « se faire Grec avec les Grecs et Juif avec les Juifs », reconnaissant explicitement la spécificité de chaque peuple. La mission confiée à ses disciples par le Christ lors de son Ascension, si elle donne à la Bonne Nouvelle une portée universelle, va aussi dans le sens d’une reconnaissance de l’identité des Nations[1].

La seconde critique que font les néo-païens à ce qu’ils nomment le judéochristianisme concerne la structure du temps et la qualification de l’espace. J’ai déjà largement traité de la question du temps[2] et je n’y reviendrai pas. Il me semble plus important d’interroger ce que Marcel Gauchet après Max Weber et conjointement Alain de Benoist regrettent comme « désenchantement du monde » avec un argument d’ordre plus philosophique qu’historique : si l’on admet un Dieu transcendant et créateur de l’univers, alors la création n’a forcément plus rien de sacral.

Admettons, encore que l’argument soit un peu court. Mais encore faut-il démontrer que le Dieu des théologiens est pure transcendance. C’est peut-être vrai dans l’islam si l’on excepte le soufisme. Quand on parle du judaïsme et du christianisme, les choses sont moins simplistes que cela. Toute la Bible est traversée de théophanies qui, au moins temporairement, inscrivent la présence divine au cœur même de la création : c’est Béthel dont le nom signifie « maison de Dieu », où Jacob rêve de l’échelle parcourue par les Anges et, lorsqu’il veut élever une stèle, s’entend dire de prendre une pierre non taillée car le ciseau la profanerait ; c’est le Buisson ardent devant lequel Moïse doit retirer ses sandales « car la terre sur laquelle tu te tiens est une terre sainte » ; c’est la grande théophanie du mont Sinaï ; c’est aussi la grotte depuis laquelle Elie voit passer le Seigneur comme un souffle doux et léger suivant le séisme et l’orage.

Le terme « Dieu » est ambigu et sans doute faut-il remercier Alain de Benoist de l’avoir souligné[3]. Sans remonter au *deyw-o indoeuropéen qui signifie le ciel diurne, en nous bornant au θεός grec, remarquons que ce terme change de sens lorsque les « Septante » et leurs continuateurs l’utilisent pour traduire les termes bibliques Ælohim, IHVH ou Adonaï[4]. Ce terme θεός est d’ailleurs tardif, peu employé en grec archaïque. Homère et surtout Hésiode ne parlent que de puissances naturelles, les Titanides, et culturelles, les Olympiens[5]. Puissances encore, les neter du panthéon égyptien, les regin scandinaves. Comme dit joliment Michel Boccara, les « dieux » sont tous des esprits de la brousse, des agrégats psychiques ou des puissances de la nature. Cet aspect demeure dans le christianisme orthodoxe où certains de ces esprits de la nature figurent dans les icônes, en particulier des fleuves sous la forme d’un vieil homme[6] et n’a disparu d’occident qu’avec la réforme grégorienne et le triomphe de l’augustinisme. On sait combien Augustin, marqué par le manichéisme n’a pu se défaire d’un pessimisme radical envers l’homme et la nature. Homère emploie θεός pour désigner la divinité en général, la volonté ou l’influence active des puissances. L’ennui, c’est que les dictionnaires ont tellement accepté l’équation θεός = dieu, qu’elle en devient difficilement dépassable. Je proposerais pour ma part, de privilégier une traduction par « puissances » et de réserver le terme « Dieu » à la fois au deus otiosus que décèle Mircea Eliade en arrière-fond de toutes les mythologies et au Dieu explicite, impersonnel ou personnel, des philosophes et des religions dites monothéistes. Cela éviterait le plus gros des confusions.

Si l’on applique cette règle, le « Dieu » trinitaire chrétien devient parfaitement inclassable. Transcendant ? Sans doute, au point que le cœur de toute théologie chrétienne est l’apophatisme : de la nature de Dieu, nul ne peut rien dire positivement. Mais en même temps immanent, présent en toutes les fibres de la création. Unique ? On ne peut plus unique mais en même temps tripersonnel, Père, Fils et Saint-Esprit. Irréductible au Dieu des philosophes, au Sphairos de Parménide, à l’Un de Plotin, au Souverain Bien de Platon : Augustin s’est pris les pieds dans une suite d’apories et de régressions à l’infini pour avoir voulu les identifier[7] et l’Eglise romaine n’y a gagné que de devenir totalitaire. Toute la théologie patristique se fonde sur des antinomies assumées comme celles-ci. Prenons le couple transcendance/immanence. La transcendance personnalise mais, pensée seule, ne peut aboutir qu’à l’écrasement de l’homme par Dieu : si cet écrasement devient volontairement assumé, c’est l’islam ; sinon, le cri de révolte offre la seule chance à l’homme de retrouver quelque dignité, comme l’a vu Nietzsche. L’immanence seule, expression du monisme philosophique, ne peut permettre l’émergence de la relation personnelle et de l’amour vrai puisqu’il n’y a plus de face à face. Pensées ensemble, même et surtout en se souvenant qu’elles n’épuisent pas la réalité divine, la kénose divine permet la relation d’amour entre le créateur et la créature, dans une dynamique éternelle et libre où l’amour devient interpénétration non fusionnelle[8], dynamique rendue tragique par la chute, par le refus de l’homme lorsqu’il se veut seul à définir ses propres valeurs[9].

Dans la sainteté au sens chrétien du terme, c'est-à-dire l’acceptation de l’inhabitation divine au cœur de l’humanité, la revivification de l’immanence sur le mode de la périchorèse transfiguratrice, le monde n’est jamais désenchanté. Mais la relation de l’homme à la nature et à ses puissances s’inverse. Il ne s’agit plus comme dans les traditions archaïques de rites propitiatoires pour s’assurer les bonnes grâces d’entités pour le moins étrangères à l’homme si ce n’est hostiles, ni de nourrir la cohésion de la cité au travers de la personnification de son égrégore[10] mais que l’homme accomplisse vis-à-vis de la nature sa fonction sacerdotale et la bénisse.

Dans cette perspective, tout se retrouve et d’abord le temps cyclique au travers de la liturgie et de son inscription cosmique, avec Pâques, fête lunisolaire liée à l’équinoxe de printemps, et Noël au solstice d’hiver. Les anciennes techniques de sacralisation de l’espace sont mises en œuvre : orientation des églises sur les levers et couchers de soleil lors de la fête du saint auquel elles sont dédiées[11], d’où des effets lumineux voulus et signifiants comme à Chartres au solstice d’été, fontaines et sources rattachées à un saint patron, etc. Les vies de saints du haut moyen âge fourmillent de théophanies désignant au héros le lieu de son futur monastère, de liens d’amitié tissés avec les bêtes, de paraboles vivantes porteuses d’un enseignement spirituel.

Toutefois quelque chose a bel et bien changé par rapport aux sacralisations anciennes. L’eschatologie oriente effectivement le temps. Dans la perception des cycles on passe de la roue sans fin à ce que l’on pourrait appeler un spiroïde. Mais il faut rappeler qu’entre les « paganismes » primitifs et le christianisme se place l’âge des philosophes, c'est-à-dire en Inde, des Upanishad, en Perse, de la réforme zoroastrienne et, en Grèce, des présocratiques suivis de Platon. Dans tous les cas, le but du philosophe est de s’évader de la roue des apparences et des recommencements pour passer à une autre réalité, en général dégagée de la matérialité du monde. La rupture des philosophes avec le temps cyclique vécu comme une malédiction est plus importante que celle du christianisme qui ouvre la roue et lui donne sens dans l’eschatologie mais l’assume comme fondamentalement bonne.

Au bout de ce tour d’horizon, l’opposition païens/chrétiens qu’on nous trompette si puissamment s’estompe singulièrement ou du moins se déplace. Il reste à interroger la diabolisation des puissances naturelles en remarquant que celle-ci ne concerne pas l’orthodoxie mais uniquement le christianisme occidental, Rome en partie et surtout les diverses écoles protestantes. Notons d’abord qu’il ne s’agit pas d’un désenchantement du monde mais de la crainte d’un enchantement qui mènerait à la perte de l’homme. D’où le recours, dans le meilleur des cas à la bénédiction. Nous avons déjà montré que les rites archaïques étaient surtout des rites de propitiations et que les entités, les puissances de la nature n’étaient pas toujours les amies de l’homme, loin s’en faut. Il suffit de relire l’Odyssée pour s’en convaincre. Dans la bénédiction, il ne s’agit pas de chasser ces puissances mais de les ouvrir à la relation d’amour kénotique, l’homme dans sa fonction sacerdotale devient donateur, intermédiaire de la donation divine. Dans la Genèse, la terre n’est pas donnée à l’homme pour qu’il l’exploite mais pour qu’il la régule, pour la cultiver et la garder, pour un amour kénotique qui l’élève. Et la terre crie en recevant le sang d’Abel. Si la terre crie, c’est bien qu’elle a esprit et voix.

Comment alors en est-on arrivé à la diabolisation puis au désenchantement du monde tel que décrit par Gauchet et Benoist ?

(à suivre)



[1] J’ai traité de cette question en détail dans mon article sur le baptême des nations, dans les archives de ce blog.

[2] Voir Impertinentes contributions à la question de la tradition primordiale dans les premières archives de ce blog.

[3] Alain de Benoist, Jésus et ses frères, et autres écrits sur le christianisme, le paganisme et la religion, Paris 2006, pp.103-114.

[4] ALHIM est d’ailleurs un terme très curieux formé de AL ou ALH qui signifie lui (que l’arabe décline en Allah) et de HIM, eux. Pluriel de majesté, nous dit-on. Ah bon ? Pourquoi ne le trouve-t-on pas pour les rois ou pour l’imprononçable IHVH, fait de souffles et qui décrit le jaillissement de l’être, du « je suis », à tous les temps et modes ?

[5] C’est évident chez Hésiode qui détaille les filiations et suggère une histoire on ne peut plus linéaire, une évolution. Les Titans et leur immédiate progéniture gouvernent les éléments et les événements naturels, depuis le substrat de l’espace, la radiance lumineuse, la nuit, le ciel, la mer, tandis que les Olympiens issus de Zeus seront les protecteurs du commerce, des marins, des artisans, des arts, de la famille ou de la guerre.

[6] Et honni soit qui y verrait un diable !

[7] Je renverrai sur ce point à l’article décisif de Thomas Ross Valentine

http://www.geocities.com/trvalentine/orthodox/filioque.html

[8] C’est tout le dernier discours du Christ aux chapitres 16 et 17 de l’Evangile de Jean.

[9] Je ne reprendrai pas pour la énième fois l’exégèse des premiers chapitres de la Genèse, c’est quelque part dans les archives du blog.

[10] On me reprochera sans doute encore l’emploi de ce terme, historiquement lié à la magie pratiquée dans certains hauts grades maçonniques. Je veux bien l’abandonner mais alors que la psychologie sociale en crée un équivalent qui ne soit pas une périphrase de trois kilomètres pour désigner l’inconscient collectif structuré d’un groupe précis. Et pas si inconscient que ça…

[11] Cela s’oublie après la grande peste et surtout après les guerres de religion en occident.

Thursday, April 17, 2008

Terre et mer 3

L’imaginaire de la terre serait si riche, par rapport à celui de la mer, qu’il faut un fil d’Ariane et je le prendrai dans l’argumentaire de partisans à la fois de la reterritorialisation et de la décroissance, donc principalement de Serge Latouche et d’Alain de Benoist. Cet argumentaire commence d’être assez connu au point d’échapper à ses auteurs et de se retrouver comme une suite d’évidences dans de nombreux articles et forums sur Internet, je ne référencerai donc pas toutes les propositions.

S’appuyant sur les travaux du GIEC mais aussi, plus anciennement, sur le rapport du MIT de1970, ils suggèrent de limiter les émissions de CO2 en évitant les longs déplacements de marchandises. L’argument ne manque pas de pertinence car l’industrialisation, surtout dans le domaine agroalimentaire, amène parfois des absurdités et plus de circuits en boucle qu’il ne serait raisonnable. Il reste que toute médaille a son revers, que chaque région du monde ne bénéficie pas des mêmes ressources et que, soutenu d’une manière dogmatique, cet argument équivaudrait à tarir tous les échanges qui ne seraient pas de voisinage immédiat, à interdire exportations et importations. On peut donc se demander ce qu’il y aurait d’intrinsèquement immoral dans les échanges au long cours. A cet argument, mon précédent post a déjà largement fait écho pour ce qui concerne le commerce par voie de mer.

Une des conséquences souhaitées par les partisans d’une économie ramenée sinon à l’autarcie complète du moins à une large autosuffisance alimentaire, serait la préférence donnée aux fruits et légumes de saison. Certes, il s’agit toujours dans l’argumentaire de limiter la production de gaz à effet de serre en évitant d’importer des produits exotiques[1] mais oublions la justification écologique. Toute société traditionnelle, organique, voit sa vie rythmée par des fêtes saisonnières qui inscrivent l’homme dans les cycles cosmiques. Ce n’est pas un hasard si les naissances divines se produisent au solstice d’hiver lorsque la nuit est la plus longue, juste avant le retour de la croissance de l’arc solaire visible, pas un hasard non plus si les mythes les plus universels racontent l’observation des étoiles[2]. Le rythme des fêtes s’oppose à la déqualification du temps, laquelle semble voulue par certains acteurs économiques et politiques, voir la campagne insistante pour l’ouverture des magasins le dimanche. L’inscription de l’homme dans le cosmos, qu’il s’agisse de la nature ou des saisons, c’est-à-dire des relations de la planète avec le reste du système solaire et, plus profondément, avec l’ensemble de l’univers, s’oppose à la vie urbaine artificialisée, mécanisée et soumise à la seule régularité des horloges.

Est-ce une conséquence imprévisible du progrès technique ou faut-il voir dans ce gommage systématique de tout ce qui, dans le monde urbain, rappellerait la nature vivante une volonté de recréation du monde et de soi ? Les galeries marchandes regroupent boutiques, jets d’eau et fleurs en plastique sous la lumière électrique diffuse, sans ombre, accompagnée le plus souvent de ce qu’Eric Satie prophétisait comme « musique d’ameublement », le tout dans un espace clos sans fenêtre sur l’extérieur. On sait qu’une telle architecture fut pensée pour induire un état de moindre vigilance propice à la suggestion des envies mais le résultat va bien au-delà, comme le montrent certains romans de SF[3]. Avec le rêve transhumaniste, y a-t-il une différence de nature ou seulement de degré ? Ce qui suggère une volonté à l’œuvre, une idéologie plus ou moins subreptice, c’est le remplacement systématique des fêtes traditionnelles par des « journées » ou de grands raouts commerciaux lorsque les dates sont inscrites trop profondément dans la culture, osant même l’inversion comme la « fête de la musique » le 21 juin dans la nuit, faisant oublier le midi solsticial.

S’agit-il, comme le pense Alain de Benoist peut-être d’après Douguine[4], d’une idéologie propre aux puissances maritimes ? Je n’en suis pas convaincue. La Bretagne, terre maritime depuis les origines, est aussi terre d’enracinement, de rites, de pèlerinages, et l’un des lieux où le costume local s’est perpétué le plus longtemps. Quant à l’Angleterre, s’il est un pays de souvenance et de coutumes impératives, c’est bien elle. Lorsque, devant le paysage grandiose autour de Saint-Vincent-les-Forts, Aimé Michel et moi-même avions passionnément comparé les modes de mémoire des montagnards et des marins, nous avions convenu de leur équivalence pour la pérennité d’une identité millénaire. Même l’Amérique… Dans le Midwest, les paysans qui ont remplacé la prairie des bisons par les champs de maïs ou de blé, dans le Montana des mines et des trappeurs, les hommes ont spontanément retrouvé des rites, des coutumes, toute une sociabilité inscrite dans l’amitié de la terre. L’anomie mal tenue en laisse par le communautarisme n’est le fait que de quelques grandes villes, comme par hasard sièges des instances de décision politiques, économiques et médiatiques. Mais de cette Amérique réelle, les séries télévisées ne parlent pas.

L’opposition réelle serait alors entre deux visions de l’homme soit comme être cosmique ou de nature, soit comme fils de sa propre volonté. Le mythe biblique nous le laisse entendre, Adam, ADM, est tiré de la Adamah, ADMH, mais en hébreu, ADMH dérive de ADM. Littéralement, car il n’y a pas de « monsieur Adam[5] », c’est « ce rouge tiré de la rougeur ». Autant dire que l’essence de l’homme n’est pas figée, qu’elle se façonne au fil de son œuvre. Toutefois, ce même ADM est placé dans le jardin[6] « pour le cultiver et le garder ». Son premier devoir est à l’égard de la planète, ce que renforce l’épisode où il nomme les animaux et où Dieu attend s’il trouvera parmi eux »une aide semblable à lui ». Certains Pères de l’Eglise n’hésitent pas à voir le début de la chute dans l’orgueil séparateur qui lui fait n’en pas reconnaître. La chute elle-même se produit lorsque le couple humain mange le fruit de l’arbre « du bon et du mauvais », prend donc comme référence ses propres jugements de valeur hors de tout autre ancrage naturel ou divin[7]. La chute commencerait donc avec le refus de communion avec la nature, avec les êtres les plus proches mais en même temps profondément autres que sont les animaux, se transformerait en dégringolade accélérée lorsque l’absence d’essentialisme, la boucle de rétroaction de l’œuvre sur l’ouvrier, serait confondue avec l’autocréation, la volonté d’autodonation d’être : « vous serez comme des dieux. »

J’entends crier d’ici mes amis païens et, cette fois, nous sommes tellement au cœur du sujet que je ne m’en tirerai pas par une pirouette.

Pourquoi cette opposition païens/chrétiens ? Le « Dieu des chrétiens » repoussé par la plupart des néo-païens, d’Alain de Benoist à Bruno Favrit[8] en passant par Marcel Gauchet, n’est pas le mien ni celui de la théologie des Pères. Je ne suis même pas sûre que ce soit celui du filioque et du concile de Trente auquel les orthodoxes ont de nombreux reproches à adresser – mais pas les mêmes. Alors où l’ont-ils déniché, ce Dieu de pure transcendance, de pouvoir et de colère, jaloux comme un barbon ayant épousé une pucelle, séparé de tout et de tous, ce solitaire et cet implacable père qui sacrifie son fils à sa propre grandeur ? Ce fondateur d’une histoire purement linéaire, donc non rythmique ? L’insistance mise à dénoncer « les monothéismes » me suggère qu’il s’agirait d’un mixte entre le Coran, certains commentaires talmudiques et l’interprétation calviniste de la Bible. L’ennui, c’est que ce Dieu syncrétique n’est celui de personne et surtout pas de l’Eglise des 7 premiers conciles[9]. Quant à la Bible, si elle fourmille de presciences eschatologiques, elle n’a jamais rejeté la composante cyclique du temps[10].

On doit alors se demander à partir de quelle vision du paganisme parlent ceux qui accusent le judéo-christianisme d’avoir éradiqué le sacré. En général, leur argumentaire se déploie selon trois axes :

  1. la structure de la société (hiérarchie, identité, différenciation)
  2. la structure du temps (cycles et rythmes)
  3. l’insertion de l’homme dans la nature

Rien de tout cela n’est contraire au christianisme, pas plus au texte des Evangiles qu’aux actes des conciles.

Nous y reviendrons mais j’aimerais insister aujourd’hui sur un point essentiel. L’égalitarisme tant reproché n’est pas chrétien. Le Christ lui-même a introduit une hiérarchie parmi ses disciples : le cercle intérieur des Douze, l’ensemble plus large des 70 ou 72, la mouvance mal définie de ceux qui le suivent parmi lesquels un groupe de femmes, enfin ceux que le père Carmignac et Claude Tresmontant nomment les disciples secrets, ceux de Jérusalem. L’Eglise qui en résulte se structure sur la conciliarité… des évêques, chacun chef incontesté de son diocèse. Rome rendra même cette structure totalement pyramidale lors de la réforme grégorienne en posant le pape comme évêque des évêques. Le commandement d’amour mutuel ne signifie si l’uniformité ni l’égalité : il s’agit d’aimer comme Dieu aime, d’un amour kénotique tel que le plus grand se penche vers le plus petit et l’élève spirituellement, tel que le pouvoir devient consciemment service.

Le désir du pouvoir, cristallisation stérile de la hiérarchie quand il devient passionnel, est le plus subtil des pièges disons du diable pour faire court. En effet, qui le reçoit trouve dans le paquet cadeau ce qu’il n’avait sans doute pas prévu, l’obligation de résoudre tous les problèmes qui se posent à son peuple et que tout le monde se fera un plaisir de lui soumettre. « Eh, m’sieur ! Y a plus d’papier dans les toilettes ! – Eh, m’sieur, l’ampoule a grillé ! – Sire, ils n’ont plus de pain ! – Sire, les loups dévorent les enfants en Gévaudan ! – Sire, les marins anglais rossent les vôtres... » Profondément, fondamentalement, tout pouvoir est service, devoir de médiation, de paternité, d’épiclèse et de bénédiction, d’amour kénotique. Il faut voir le roi comme en oblation. Les traditions qui le sacralisent ne s’y sont pas trompées, faisant même dépendre de lui l’abondance des récoltes, des troupeaux et des sources, la surabondance de la vie. Et c’est pourquoi tout pouvoir est don divin. Mais celui pour qui le pouvoir n’est que passion de dominer, ivresse de se percher en haut de l’échelle, ne peut atteindre à l’amour kénotique et donc ne peut utiliser et ressentir son pouvoir que dans la destruction laquelle le désertifie intérieurement plus sûrement que toute autre passion. Les tyrans finissent mal pour la plupart. Et surtout finissent seuls.

(à suivre)



[1] C’est pourtant si bon, une mangue…

[2] Pascal Pastor et moi-même avons longuement traité cette question dans plusieurs articles de la revue Liber Mirabilis, en particulier « Pourquoi la Grande Mère est-elle devenue veuve ? », « Le genou gauche de l’initié » et « Le tombeau du maître : dominantes mythiques et précession des pôles ».

[3] Je songe aux Monades urbaines de Silverberg mais aussi à Trantor tel que le décrit Asimov dans la série de Fondation.

[4] Voir Alexandre Douguine, Le prophète de l’eurasisme, éditions Avatar, Paris, 2006 qui regroupe quelques uns de ses textes fondateurs.

[5] Voir le débat qu’Antoine et moi-même avons eu avec Jean-Louis Palierne à ce sujet sur le Forum Orthodoxe.

[6] Le terme exact signifie steppe, lieu de l’herbe et de la vie par opposition au désert aride.

[7] Comme tous les mythes, celui d’Adam est inépuisable. Ce n’est sans doute qu’une des lectures possibles mais c’est celle qui m’a permis de sortir de la culpabilisation augustinienne inculquée dans le catéchisme de mon enfance.

[8] J’en profite pour signaler un de ses derniers bouquins que j’ai beaucoup aimé – sauf cette opposition, évidemment : Bruno Favrit, Le voyage du Graal, Auda Isarn, Toulouse, 2003.

[9] C’est encore avec celui de l’islam qu’il y aurait le plus de ressemblance.

[10] Dans le Poème de la Création (Genèse 1 et premiers versets du chapitre 2), les astres sont là « pour marquer les temps », on ne fait pas plus cyclique. Et n’oublions pas le songe de la statue en Daniel, 2 qui reprend la symbolique des 4 âges selon Hésiode.

Monday, April 14, 2008

Terre et mer 2


La géopolitique de MacKinder serait plutôt une géostratégie militaire : il lit le terrain comme un espace de manœuvre, dans une perspective d’affrontements et de conquête à la Clausewitz. Ce faisant, il gomme au moins en partie les réalités économiques et civilisationnelles. Fondamentalement, dans cette vision, terre et mer s’équivalent et se voient dépouillées de leurs attributs symboliques. On pourrait parler d’une logique de plateau de jeu et l’on imagine ces grandes maquettes sur table qui permettent de faire évoluer des soldats de plomb et de rejouer pour les comprendre les batailles exemplaires du passé. On peut considérer son heartland comme un lointain dérivé des échecs, à partir d’une question clef : quel est le meilleur terrain pour que s’affrontent des armées mobiles dont l’arme reine ne serait pas tant l’infanterie que la cavalerie ? Nicholas Spykman renoue davantage avec le mythe mais il s’agit toujours de géostratégie, de gérer le conflit considéré comme inévitable. Le modèle du Rimland évoque plutôt le jeu de go où l’on gagne par encerclement.

La charge symbolique des jeux imprègne profondément la mentalité des joueurs et connaître le jeu dominant dans une culture pourrait permettre de saisir ses choix stratégiques les plus profonds, sa vision de l’identité et de l’altérité. Les échecs sont un jeu d’affrontement dont l’enjeu sera le roi – mais quel roi ? Si le nom évoque le centre du pouvoir, le roi des échecs semble n’en pas avoir. Il se tient là, axial mais peu mobile, à peine capable d’esquiver sauf en s’enfermant dans la forteresse du roc mais protégé par ses émissaires mobiles et actifs qui seuls s’affrontent directement. Deux armées chacune dirigées par un général en chef enfermé dans son bunker ? Mais alors qu’y fait le fou sur sa diagonale ? Notons que les règles limitent le mouvement des pièces plus qu’elles ne l’autorisent. Il ne s’agit même pas de « tuer » les pièces adverses mais de se rendre maître du trône opposé, opposition d’ailleurs réduite à l’image dans le miroir : l’autre est le même, le symétrique.

Des stratèges rompus à la pratique des échecs tendront à voir les lieux, villes, pays, collines, forts, comme des cases dont la conquête rapproche du but ultime, faire céder totalement le pouvoir de l’ennemi, mais la tentation sera grande de s’affranchir des règles qui limitent le mouvement des troupes, juste bonnes à donner du piquant au jeu sur table, ou de ne les comprendre que comme des contraintes techniques à dépasser. Dans cette perspective échiquéenne, la localisation du roi ne pose aucun problème particulier mais s’en rapprocher assez pour le saisir tout en protégeant son propre centre de puissance suppose de déjouer les attaques et les pièges posés comme autant d’épreuves par l’adversaire. Ajoutons que le sens de progression défini pour chaque pièce et la disposition de départ en miroir, doublement symétrique, qualifie chaque direction, identifie chaque case ne serait-ce que par ses coordonnées cartésiennes.

Le jeu de go déconcerte les joueurs d’échecs pour lesquels ses règles semblent peu lisibles voire évanescentes et l’espace du jeu tout aussi peu défini. Pas de centre de pouvoir absolu comme le roi, les pions se ressemblent tous. L’enjeu n’est plus la conquête d’un axe symbolique du pouvoir mais, conformément à la science taoïste des métamorphoses telle qu’elle s’exprime dans le I Jing, le retournement, la mutation d’un territoire, d’une situation, d’un peuple que l’on englobe. Est maître celui qui aimante et renverse qualitativement les énergies[1]. Spykman a compris l’importance de l’encerclement, sa puissance intrinsèque mais peut-être l’a-t-il vue comme une magie du cercle, l’a-t-il encore pensée en termes d’échiquier et d’espace qualifié. Le containment cherche à abattre la puissance et non à transformer l’ancien adversaire en allié créatif. La ressemblance avec le go n’est que superficielle, le Rimland entoure la forteresse du cœur continental comme les armées médiévales mettaient le siège devant une tour forte ou les Grecs devant Troie.

On peut se demander toutefois ce que des joueurs de go soumis au containment vont comprendre des intentions de l’adversaire. Sur le plan le plus immédiatement stratégique, ils réagiront forcément en cherchant à encercler l’autre à leur tour pour regagner l’avantage mais surtout, ils ne verront pas l’encerclement comme une simple manœuvre militaire mais comme la traduction spatiale d’une volonté de conversion à une autre vision du monde, un autre mode d’agir.

Le désir de reterritorialisation que l’on trouve chez Alain de Benoist et, avec des nuances, quez les chantres de la décroissance comme Latouche, n’obéit pas à une logique de plateau de jeu mais prend en compte profondément la charge symbolique de chacun des éléments géopolitiques, terre ou mer, archipel ou continent, montagne, plaine ou fleuve, les différenciations culturelles qui leur sont liées. L’autre n’est pas le même dans le miroir ni le pôle énergétique complémentaire qui se potentialise quand le même s’actualise pour le dire dans le langage de Lupasco. On passe du noir et blanc à l’arc en ciel. Cela n’empêche pas les conflits qu’Alain de Benoist dans son commentaire de l’œuvre de Carl Schmitt recommande même d’identifier le plus clairement possible[2].

Ile ou continent, terre ou mer ? Termes chargés de résonances mythiques dans notre imaginaire et dont les oppositions cachent parfois d’étranges parentés. Il est significatif que Gilbert Durand, abordant la symbolique marine en vienne immédiatement aux milieux aquatiques de pleine terre, sources, fleuves, rivières associés à la Grande Mère universelle[3] tandis que Mircea Eliade aborde ce lien des eaux, de la Lune et de la féminité d’abord au travers du thème du coquillage[4] avant de s’intéresser au baptême et au déluge comme submersion régénératrice. Cette absence de la mer en soi chez les deux plus grands comparatistes du 20e siècle ne laisse pas d’étonner. Quant à Chevallier et Gheerbrant dont le Dictionnaire sert de vademecum aux maçons en mal de références pour leurs planches, ils ne consacrent à l’article mer qu’une courte page et réussissent même à évoquer la mythologie celtique sans citer ni la déesse Morrigana ni Manannan Mac Lir et les Grecs sans nommer Poseidon[5]. A l’article océan-mer qui reprend le thème, après avoir fait le plein de métaphores mystiques sur l’insondable nature divine, ils osent tout de même Manannan Mac Lir mais prennent soin de préciser qu’il « n’est pas une divinité aquatique » puisqu’il se « rattache à la primordialité ». Alors même qu’ils précisent que son nom signifie Manannan fils de l’océan. Si nous rapprochons cela des connotations négatives qu’Alain de Benoist donne à la logique de la mer qu’il assimile, du point de vue géopolitique, au libéralisme économique avec toutes ses conséquences, mondialisation, déculturation, épuisement des ressources planétaires et anomie sociale, on peut se demander pourquoi le milieu maritime semble être devenu l’impensable de l’imaginal.

Il est vrai qu’en dehors de grands cargos transportant pétrole, produits chimiques ou marchandises non périssables d’un continent à l’autre et dont on ne parle guère qu’à l’occasion des marées noires ou des risques terroristes, de quelques croisières et de flottilles de pêche ou de voiliers de tourisme dont le rayon d’action ne dépasse pas le cabotage, les océans sont de plus en plus vides. Parler aujourd’hui de puissances maritimes n’a plus guère de sens. Du point de vue militaire, cela signifie quelques porte-avions mais il est moins risqué de s’assurer une base proche de l’ennemi que l’on veut atteindre et d’en faire décoller des bombardiers que d’attendre les mêmes services d’un pont d’envol flottant. Les airs ont détrôné les mers et la puissance américaine, aujourd’hui, s’appuie davantage sur un cordon de bases fixes et sur sa puissance de feu aérienne et terrestre que sur ses flottes trop lentes à déplacer et trop vulnérables. Seuls les sous-marins nucléaires (propulsion comme armement) représentent encore un avantage stratégique non négligeable mais ce sont surtout des armes de dissuasion.

La mer est-elle impensable parce que son rôle économique et stratégique s’amenuise ? Ou faut-il renverser les termes de la question ? Oublie-t-on la mer dans les grands plans stratégiques parce qu’elle repousse l’imaginaire des hommes de ce temps ?

Quelles figures mythiques incarnent l’océan ? Le mot ne figure même pas en index dans le Dictionnaire des mythes de Nadia Julien[6]. Pour trouver, encore faut-il savoir. Mais cette absence a de lointaines racines. Lorsque Hésiode évoque Océan Tourbillons Immenses[7], il en fait le fils de la Terre et du Ciel, le frère de Koïos, Titan oublié de tous les dictionnaires[8], de Krios qui est peut-être un coquillage donc un enroulement, d’Hypérion père du Soleil et de la Lune dont le nom signifie le Très Sombre, le très Obscur, de Iapetos père de Prométhée dont le nom dérive de iaptô, lancer, envoyer, poursuivre, atteindre, blesser, s’élancer, le mouvement même du javelot, frère encore de Kronos Pensées Retorses, Kronos générateur et dévorateur que l’on finira par assimiler au temps. Nous sommes là dans un monde de puissances substrats de l’univers, inhumaines car préhumaines. Les sœurs ne sont d’ailleurs pas en reste : Theia, l’inspiration divine, Rheia, la ruisselante d’où coule aisément l’eau, la vie et la parole, Thémis la loi qui règle l’univers, Mnémosyne la mémoire, Phoïbé couronnée d’or, pure radiance[9] et Téthys la désirable, celle qui frappe de stupeur ou d’admiration selon le verbe tethypa[10]. Quant à la descendance de Téthys et d’Océan, ce ne sont que fleuves, rivières et parfois fontaines si leurs eaux sont puissantes. Comme chez Gilbert Durand, la thématique océane dévie vers les eaux de pleine terre.

On la retrouve toutefois au détour du vers 413 lorsque Hésiode nous apprend que Zeus donna part sur « la mer qu’on ne moissonne pas » à l’une des petites-filles d’autres Titans, Hécate fille d’Astéria fille de Phoïbé et Koïos. Hécate donne à son gré la victoire aux guerriers, la richesse aux marins et multiplie les troupeaux des paysans. Elle entend, seule, le cri de Perséphone lors de son enlèvement[11] et seule peut instruire Déméter du destin de sa fille, l’accompagner auprès de Zeus, puis à la fin, lors du retour de la jeune fille, l’accueillir avec tendresse.

Mais revenons à Océan. Il est frappant qu’il n’intervient jamais directement dans les mythes qui racontent les combats des Puissances ou les convulsions géologiques intervenues dans l’histoire de la Méditerranée ; seuls ses descendants combattent, seuls ses descendants intriguent, seuls ses descendants civilisent le monde.

Dans notre exploration des anciens mythes grecs, il reste une figure féminine que l’on doit associer à la mer : Aphrodite déesse de l’écume et de la volupté, née des couilles du Ciel tranchées par Kronos et jetées dans la mer, compagne d’Eros, le Désir. Quant à Poseidon que les commentateurs modernes associent volontiers avec la mer, Hésiode le nomme Maître de la terre car il la fait trembler. C’est d’abord le seigneur des séismes, accessoirement celui des tsunamis. S’il perd les navires, c’est en déclenchant des séismes sous-marins qui se traduisent par des lames mortelles en surface[12]. N’oublions pas que les Cyclades sont en partie des îles volcaniques. Une seule fois, Hésiode le nomme seigneur des vagues, dans l’hymne 22 :

« Je commence à chanter Poséidon le grand dieu.

Il fait bouger la terre et la mer où ne pousse rien.

Seigneur des vagues, maître d’Hélicon et d’Aïgaï la grande,

Toi qui secoues la terre, les dieux t’ont donné double don,

Celui de dompter les chevaux, celui de secourir les bateaux[13].

Vis en joie, Poséidon, Cheveux bleus, Seigneur de la terre,

Heureux et bienveillant, viens en aide à ceux qui naviguent[14]. »

La mer en soi, fils d’Océan, c’est Pontos qui n’apparaît que trois fois dans la Théogonie, au vers 107 quand Hésiode plante le décor, au vers 131 lorsque la Terre l’enfante, lui « l’infertile qui se gonfle et qui saute, le gouffre de la mer, sans aucun désir d’amour », puis au vers 233 comme père de Nérée le sage vieillard. A noter qu’il n’inspire pas davantage les mythologues, Nadia Julien l’omet tout comme Pierre Lavedan. Ainsi pour les Grecs la mer semble-t-elle une puissance hostile bien que familière puisque pontos est même un nom commun, celui de la haute mer d’où dérivent une foultitude d’autres vocables, thalassa s’employant plutôt pour les eaux proches du rivage, celles qui permettent le cabotage et que l’on peut relier aux différents pays.

Le seul dieu grec de la mer qui n’emporte ni l’oubli ni la crainte serait Nérée, le vieux sage aux cinquante ou cent filles aussi changeantes et charmantes que la couleur des vagues, Nérée le prophète qui avertit et guide les héros, et parfois se laisse vaincre. Bien que personne n’ait encore fait le rapprochement, je me demande s’il ne tient pas son antique sagesse de figures marines plus archaïques comme Ea, le dieu suméro-babylonien qui avertit Ut-napishtim de l’imminence du déluge ou comme le Dagon phénicien, instructeur et civilisateur.

Frazer a quelques remarques intéressantes à propos de la mer, notant le vécu des marées par les Bretons de la côte : « Dans le flux, ils voient non seulement un symbole mais une source d’exubérance, de prospérité, de vie ; dans le reflux, au contraire, ils discernent un agent réel aussi bien qu’un mélancolique symbole d’échec, de faiblesse et de mort[15]. » Pour Aristote, Pline et Philostrate, selon lui, on ne meurt qu’à marée basse et cette croyance se retrouve de l’Espagne et du Portugal aux côtes anglaises, au Chili, aux îles de la reine Charlotte[16]. Plus étranges, les interdits qu’il glane lorsqu’il étudie les tabous : ainsi le roi de l’île de Fernando-Po ne doit pas même apercevoir la mer ; il en va de même des rois des Ewé, du Dahomey, du Loango et de Guinée. L’horreur aurait été la même pour « les prêtres égyptiens », sans que Frazer qui tire le renseignement de Plutarque précise lesquels[17]. J’ai pour ma part tendance à me méfier de Plutarque en tant qu’informateur mais il pourrait s’agir d’une répugnance héritée de la part africaine de la civilisation nilotique. L’existence d’un tel tabou donnerait un autre sens à la division géopolitique classique. Il ne suffit pas d’habiter sur le rivage, à la périphérie d’un continent, pour devenir une puissance maritime et la lecture hâtive d’une carte ne nous apprendra rien si nous ne la corrélons pas avec des données ethnographiques. Dans une civilisation clairement maritime, celle des Vikings, Aegir que Snorri appelle Gymir ou Hymir, l’un des plus anciens dieux scandinaves et le plus océanique devient dans les mythes tardifs le brasseur de bière des Ases[18], profession qui n’a rien de particulièrement terrifiant. Sa parèdre Ran serait plus inquiétante, elle qui pêche au filet les marins morts mais ne pourrait-on voir en elle l’archétype de Morgane, reine de l’île d’Avalon ?

Quant au folklore plus récent, il nous offre un nombre assez conséquent de vaisseaux fantômes dont le célèbre Hollandais volant n’est qu’un avatar parmi d’autres. A Dieppe comme au Pollet, au jour des morts, un bateau naufragé dans l’année vient s’amarrer à la jetée pour le temps d’un dernier adieu[19]. On trouverait de telles histoires en Bretagne, en Angleterre, en Irlande. Ajoutons la grande rumeur du Kraken, ce poulpe géant capable d’entraîner un navire par le fond et l’art n’est pas en reste, particulièrement le cinéma renouvelant la figure vernienne du capitaine Nemo et donnant au requin la dimension d’un démon des eaux[20] ou d’une Némésis océane.

Ainsi, l’imaginaire de la mer serait très largement un imaginaire de la mort, que l’on situe par delà l’horizon les îles bienheureuses et le pays de Gorre ou que l’on voie dans l’océan l’avaleur par excellence comme le note Gilbert Durand. Même Aphrodite née de l’écume serait ambivalente. Aux époques moins médicalisées, les eaux amniotiques signes de naissance signifiaient un risque assez fort de mort pour la parturiente ; aujourd’hui, la crainte de la surpopulation tarit la joie de mettre au monde, Aphrodite devient une survivante. Les îles bienheureuses se retrouvent dans les publicités d’agences de voyage avec la mer réduite au ressac sur la plage, espace hors de l’espace ordinaire du travail, dans le temps hors du temps qui serait celui des vacances. Mais parler de temps hors du temps, qualifier ces rives de « paradis », c’est encore apprivoiser la mort comme le montre la dernière image du film de Jean Luc Godard, Pierrot le Fou, lorsque le héros a disparu dans l’explosion d’une ceinture de dynamite. Il n’y a plus que la plage vide, la mer et le ciel, tandis qu’une voix off récite le poème de Rimbaud : « Elle est retrouvée – Quoi ? L’éternité – C’est la mer allée – Avec le soleil ». Il n’est donc pas si étonnant que notre époque qui refuse de regarder la mort refuse aussi de penser la mer[21] et que certains ressentent les « puissances maritimes » comme des puissances de mort ou d’éternité immobile.

De tout temps, au moins depuis la civilisation crétoise de l’âge du bronze, les navires de haute mer sont d’abord un moyen de commerce avec les terres lointaines. Par les chemins, on échange avec ses voisins et même les caravanes passent de royaume en royaume, de proche en proche ; par les routes de mer, on va droit au lointain, sans compter qu’on met plus de marchandises dans la cale que dans un chariot traîné par des bœufs. Cet aspect commercial s’est progressivement mondialisé. Loin d’être un phénomène du 20e siècle, la mondialisation des échanges date de la fin du 15e avec les expéditions portugaises mais elles ne font que reprendre et élargir les tentatives phéniciennes. Echange allait alors de pair avec découverte, rencontre, exploration de l’inconnu. Lorsqu’il n’y a plus de blancs sur la carte, le sentiment de la finitude du monde l’emporte, corrélé à la finitude de la vie humaine et de ses civilisations. Cet aspect morbide va se reporter sur l’image du commerce maritime. C’est le vieux conte des korrigans et du bossu : tant qu’il rajoute des jours à la semaine que chantent les lutins, le bossu reçoit une récompense car le temps reste ouvert mais le jaloux qui achève le chant devra porter la bosse de l’autre, en d’autres termes vieillir sans retour. Ainsi la mondialisation achevée devient une des figures de la dissolution des formes dans la mort.

A cela s’ajoutent des résonances proprement françaises. On sait que la pensée mythique, comme le rêve, procède souvent par jeux de mots[22]. En français, l’océan sonne comme l’eau céans, l’inondation, la thématique du déluge et, surtout, phonétiquement, la mer c’est la mère, l’amère et l’âme erre. Faut-il rappeler la thématique des âmes errantes, ces morts inapaisés susceptibles de revenir hanter les vivants et les parasiter ou simplement leur rappeler quels cadavres gisent derrière l’apparent oubli familial, tribal, culturel ? Corrélée aux images négatives de la mondialisation/dissolution, l’errance sur terre comme sur mer devient un analogon de l’errance des âmes.

Cela n’est pas rationnel, piauleront certains. Je le leur accorde bien volontiers mais depuis quand la raison mène-t-elle le monde ?



[1] Les pions noirs commencent : traditionnellement, le noir représente le mouvement yin, mouvement vers l’intérieur, le substrat, creusement du contenant ou de l’abîme d’où jaillira le yang, extériorisation, élan, désir actif. De la zone encerclée par une couleur disparaissent les pions « adverses », ce qui signifie non pas des « prisonniers » comme le dit bêtement un site d’apprentissage du jeu mais l’uniformité de mouvement à l’intérieur. « Mouvement » n’est d’ailleurs qu’une traduction très approximative du concept chinois mais polarité énergétique n’est pas plus satisfaisant. Voir mon étude sur le I Jing sur le site de Florence Ghibellini.

[2] Alain de Benoist, Carl Schmitt actuel : guerre « juste », terrorisme, état d’urgence, « nomos de la terre », Krisis, Paris 2007

[3] Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Bordas, Paris, 1969, pp.256-8

[4] Mircea Eliade, Images et symboles : essais sur le symbolisme magico-religieux, Gallimard, Paris, 1952, chapitre 4.

[5] Jean Chevallier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, éd. Laffont et Jupiter, Paris, 2e éd. augmentée, 1982.

[6] Nadia Julien, Dictionnaire des mythes, Marabout, Alleur, 1992

[7] Hésiode, Théogonie, édition Backès, vers 133.

[8] Le seul nom qui s’en rapproche est koïox, le palmier d’Egypte. Comme cet arbre a servi de modèle pour les piliers de l’architecture égyptienne et grecque en passant par la Crète, faut-il voir en lui un soutien du ciel ?

[9] Qui fut peut-être déesse de la Lumière avant que celle-ci ne se condense dans un soleil masculin.

[10] Les dictionnaires de mythologie la confondent immanquablement avec Thétis mère d’Achille comme si les historiens avaient épousé la cause de Zeus dans la guerre des Olympiens contre les Titans, guerre qu’il faudrait lire comme celle de la civilisation contre la nature sauvage, thématique on ne peut plus grecque.

[11] Hésiode, Hymne 2 à Déméter, vers 25.

[12] Hésiode, Les travaux et les jours, vers 667.

[13] Les scaldes étudiés par Régis Boyer feront le même rapprochement, puisque le snekkar devient cheval des mers dans leurs poèmes.

[14] J’utilise toujours l’édition de Jean Louis Backès.

[15] James George Frazer, Le rameau d’or, Laffont Bouquins, Paris, 1981 (1927-35), tome 1, p.109.

[16] Frazer n’y voit que superstition alors qu’il s’agit peut-être d’observation puisque les marées qui soulèvent les eaux s’exercent aussi sur les corps vivants. Le passage de la Lune est plus facile à repérer sur les rivages maritimes du fait justement des marées.

[17] Ibid. pp.490-1.

[18] La boiraient-ils salée ?

[19] Patrice Boussel, Histoires et légendes de la Normandie mystérieuse, Sand, Paris, 1987, p.217. On reconnaît le thème celtique de Samain, temps de contact entre les vivants et les morts. Ici ne s’ouvrent pas les tertres mais la vague.

[20] Je fais évidemment allusion au célèbre film de Spielberg, Les dents de la mer.

[21] Ce refus s’inverse en fascination lors des débats sur l’avortement et l’euthanasie. La culture de la grand peur de la mort est aussi une culture de mort et de violence.

[22] Comme l’a bien remarqué le psychologue Jacques Salomé.

Tuesday, April 08, 2008

Juste une annonce de publication

Le premier tome de ma contre-enquête intitulée La cabale de Rennes-le-Château est paru aux éditions Liber Mirabilis.
On peut se le procurer en écrivant au Centre Européen des Mythes et Légendes, L'île de la Cité, 11000 Carcassonne, ou directement sur le site de Liber Mirabilis :
http://www.liber-mirabilis.com/PBSCCatalog.asp?CatID=214616
pour la modique somme de 19 euros.

De terre et de mer


L’insistance d’Alain de Benoist sur l’opposition géopolitique terre/mer m’étonne tant il est évident que ce n’est qu’une des lectures possibles des enjeux civilisationnels de notre temps. Cette opposition n’est pas fausse ou, plus exactement, elle reste heuristique pour certaines époques, elle apporte même un éclairage assez riche si l’on ne se contente pas de valoriser l’un des pôles au détriment de l’autre, mais elle ne saurait pas plus fournir de clef de compréhension universelle que l’opposition nature/culture chère à Lévi-Strauss n’épuise la mythologie comparée.

A partir d’un discours de monseigneur Kirill de Smolensk, l’évêque chargé des relations extérieures du patriarcat de Moscou, à la conférence sur « La religion dans le système contemporain des relations internationales » qui s’est tenue à Saint-Pétersbourg le 30 septembre 2006, j’ai pu montrer dans un article de B.I (Balkans infos) que Poutine concevait le rôle international de la Russie comme un nœud d’échanges et de diplomatie dans un réseau de nations, de cultures et d’intérêts aussi divers qu’antinomiques parfois. J’écrivais : « Une analyse classique, celle que semblent appliquer mécaniquement les USA, consiste à opposer le cœur continental à la périphérie maritime. C’est le fondement théorique de la politique de containment menée par Henry Kissinger vis à vis de l’URSS et reprise sans autre examen par l’équipe Bush. Or la Russie développe actuellement une autre manière de voir les relations cœur/périphérie. Dans cette perspective assez nouvelle en politique internationale, le rôle du cœur n’est pas de se poser comme une forteresse imprenable mais comme un centre ou un nœud relationnel, comme le lieu naturel de rencontres et d’échanges entre les points opposés de la périphérie. Le rôle géopolitique du cœur devient alors celui d’un médiateur développant de manière préférentielle non plus la domination mais la coopération. En d’autres termes, idéalement, on passe d’un système de rivalité à un système de co-évolution, à une forme d’écologie des sociétés humaines. C’est presque l’exact opposé de l’idéologie libérale fondée sur l’individualisme et la compétition où le libre échange élargit seulement l’aire de jeu des puissances économiques[1]. »

En termes géopolitiques classiques, c’est une vision plus « maritime » que terrienne et cela dans le pays qui apparaît comme l’heartland par excellence, le cœur continental de l’Eurasie. Dans mon précédent message, je faisais allusion aux steppes et aux déserts comme à des équivalents de la mer, des territoires nomades et sans plus de repères fixes que les vagues[2]. Dans son expansion séculaire vers la Sibérie, la Russie devient une puissance des steppes. Vers l’est, elle ne rencontre pas de « frontière naturelle » significative avant le rivage océanique sinon quelques fleuves difficilement traversables en période de crue mais leur caractère « frontalier » n’est que saisonnier, et peu de repères paysagers. La sécession de l’Ukraine, vieille terre agricole de longue date parsemée de villages, accentue l’assimilation de la Russie actuelle à la « grande plaine » ouverte où les villes semblent des îles et que sillonnent des marins de pleine terre. Dès lors vouloir lire à tout prix l’opposition américano-russe à travers la grille terre/mer ne peut que rendre incompréhensible la politique extérieure de Moscou. Ceux qui assimilent Poutine à un nouveau Staline témoignent de cette incompréhension. Le « petit père des peuples » était un montagnard géorgien, un homme de terroir, de vallées isolées, de villes fortes ; il a conçu l’expansion du communisme comme un glacis protecteur de la forteresse Russie, une suite de barbacanes à l’avant des murailles. La construction du mur de Berlin en fut l’expression concrète. Avec Poutine, la Russie n’a pas reconstruit de murs, pas plus dans la pensée que dans le réel. Le nouveau modèle sociétal évoque plutôt l’empire mongol de Koubilaï et cela d’autant plus que l’actuelle prospérité s’appuie sur la circulation d’hydrocarbures dans des pipelines. Symboliquement, ce sont des rivières ou des vaisseaux sanguins, une circulation de fluides nourriciers[3].

On peut se demander alors si le modèle du heartland assailli par les navires de la périphérie maritime, modèle tout droit issu de la guerre de Troie et que l’on retrouve dans la conception germano-scandinave d’Asgard ou de Mitgard en proie aux razzias des Thurses du givre, n’a pas fait l’impasse sur d’autres possibilités, d’autres grilles de lecture. Il ne s’agit pas d’une oiseuse question d’école. Dans la géopolitique, la géographie, la structure de l’espace compte et limite les potentialités mais le politique ou, mieux, la métapolitique a son importance, tout aussi cruciale. Parler alors de métapolitique signifie évoquer le sentiment d’identité collective, d’appartenance, de sourde mémoire[4] partagée, avec son poids d’amitiés et d’antagonismes et ses effets d’échelle – et l’on sait les liens de la mémoire inconsciente avec la pensée mythique[5]. Il reste que le mythe lui-même engendre parfois d’étranges résonances.

Il semblerait logique que les puissances réellement maritimes ou largement nomades s’assimilent aux Grecs vainqueurs de Troie et que les peuples bien enracinés sur leur terre développent une image asgardienne de la cité repoussant les frustres géants barbares. Or paradoxalement, les deux peuples qui se réclamèrent d’une filiation troyenne furent les Romains – Virgile n’ayant fait que reprendre avec génie des contes de coin du feu – et les Francs, soit une colonie « sauvage » de Latins bannis devenus le virus destructeur du monde étrusque[6] et un peuple de guerriers migrants assez peu sédentaires. Mais Troie n’est plus chez eux la cité rayonnante, le centre de civilisation, c’est une terre détruite, une terre quittée par des fuyards qui n’emportent dans leur errance que la mémoire, la volonté de survivre et peut-être une forme de ressentiment. Troie n’est plus qu’une Atlantide engloutie par la défaite. D’ailleurs, dans le récit platonicien, la chute d’Atlantis a lieu pendant une guerre où les Grecs seraient les assaillants. Il y a là plus qu’une parenté, ce sont les variantes d’un même mythème[7].

Le lien qui s’établit entre grille de lecture géopolitique et mythe nous ramène, une fois de plus, à l’extrême importance de la pensée mythique dans la conduite des peuples. Il reste que le modèle troyen n’a pas ressurgi par hasard. Lorsque Mahan exalte les puissances maritimes en 1890, le mouvement d’expansion coloniale des Européens bat son plein et c’est sans doute ce qui lui fait écrire, d’après Raleigh : « La puissance maritime tient en premier lieu au commerce et celui-ci suit les routes les plus avantageuses ; la puissance militaire a toujours suivi le commerce pour l’aider à progresser et pour le protéger ». Mackinder va faire basculer cette analyse vers le mythe, probablement sans le savoir et sans le vouloir. Tout d’abord le choix d’une cartographie polaire et l’abandon de la projection de Mercator fait écho aux préoccupations de Guénon et d’autres ésotéristes sur l’axe du monde. Sa vision concentrique d’une « île mondiale » ou heartland (le bloc Eurasie/Afrique) entourée des « îles périphériques » (Amérique nord et sud, Australie, Nouvelle Zélande), le tout ceint d’un « océan mondial » retrouve des conceptions de l’antiquité profonde. Mais il est intéressant que la principale qualité dont il dote son heartland, c’est d’être un espace de mobilité rapide, celui sur lequel galopent les chevaux tandis que les navires se traînent sur l’océan. C’est ensuite l’américain Nicholas Spykman qui distingue sur le continent un centre immobile qu’entoure un « anneau de terres », le Rimland ; dès lors, le modèle troyen est complet mais il ne s’élabore que grâce à la montée en puissance des USA après la double défaite allemande en 1918 et en 1944. Ce modèle, on le sait, a largement inspiré la politique d’encerclement, de containment de la Russie soviétique par les alliés des Etats-Unis.

Mais ce faisant, on oubliait le galop des chevaux sur les grandes plaines d’Eurasie. Les actuels chantres de la « relocalisation » qui lient sédentarité et identité, se méfient des échanges marchands et de ce qu’ils nomment la bougeotte, le « nomadisme » « maritime » d’Attali, se veulent à leur tour Troyens plutôt que Grecs, d’une Troie multipliée, renaissante derrière ses murailles. Cela ne prédispose pas à comprendre la Russie d’aujourd’hui, celle qui ne se définit pas comme heartland et ne se laisse plus contenir.

La question qui se pose alors, c’est d’identifier les mythèmes en jeu plutôt que de s’accrocher à un bassin sémantique qui s’estompe. Cela permettrait une ressaisie du monde tel qu’il émerge.

(à suivre)



[1] Je retrouverai la référence, promis !

[2] L’abandon de la sédentarisation par les Amérindiens des plaines, redevenus chasseurs-cueilleurs et nomades après une période agricole dont il reste des traces archéologiques serait l’expression la plus extrême de l’analogie profonde entre mer et steppes.

[3] Ceux que j’ai surnommés « prophètes de la grande muraille » y verront plutôt un système veineux chargé de toxines mais cela ne change pas la thématique.

[4] « Mémoire, sœur obscure et que je vois de face – autant que le permet une image, qui passe », écrivait Jules Supervielle. Pierre Chaunu avait repris l’image pour parler des racines protohistoriques de la France. On peut aussi l’entendre comme une rumeur sourde, inconsciente le plus souvent mais active et susceptible de jaillir comme un son de trompe quand on l’attend le moins.

[5] Surtout depuis les travaux de Jung.

[6] Même si le peuplement de la cité romulienne par les bannis de la péninsule italienne n’est qu’une légende, il n’en reste pas moins qu’elle a du sens, qu’elle pose à l’origine même de la ville une rupture volontaire avec l’ordre antérieur et communément admis. Le meurtre du frère jumeau qui précède selon la tradition l’invite aux bannis n’a qu’un seul équivalent mythique, le meurtre d’Abel par Caïn. Il faudra revenir sur cette parenté. Notons pour l’instant que c’est à la fois une transgression des liens de fidélités familiaux eux aussi communément admis, un sacrifice de fondation revendiqué à l’époque où le sacrifice humain n’a pas bonne presse, un refus de l’identité héritée. Romulus est un être de rupture active et, partant, l’acteur d’une recréation du monde selon sa propre volonté toute humaine. Il apparaît en cela étonnamment moderne et ce n’est peut-être pas un hasard si les Insurgents d’Amérique puis les révolutionnaires français se sont cherché des modèles dans l’histoire de la république romaine.

[7] Le même mythème se retrouve en Bretagne avec la légende de la ville d’Ys et l’on peut aussi le lire dans le récit biblique de la chute de Jéricho.

Sunday, March 30, 2008

Vers quel monde ? 3

Comme je ne suis pas une fanatique de Jacques Attali et que j’en évite la lecture autant que faire se peut, n’ayant pas trop de temps à offrir à l’ennui, j’avais raté un épisode, son éloge de la vie nomade. Il a fallu quelques critiques bien senties d’Alain de Benoist à son égard pour que je prenne conscience de l’importance de ce qu’il faudrait plutôt appeler éloge du déracinement. Car du paléolithique à nos jours, le nomadisme n’est pas l’errance mais une autre façon que celle du sédentaire d’habiter un territoire, une façon que l’on pourrait qualifier de cyclique et qui, à l’origine, se fonde sur la nécessité de suivre la migration des troupeaux sauvages et l’apparition en des lieux et des temps répertoriés des ressources nutritives végétales. Même dans les archipels, cette composante cyclique existe, matérialisée par les advenues saisonnières des bancs de poissons ou des oiseaux migrateurs et l’on en retrouve la ritualisation dans le circuit traditionnel d’échange des Trobriandais ou, plus près de nous, le Tro Breizh qui fait passer le pèlerin par les sanctuaires des 7 saints de Bretagne. Ce dont Attali fait l’éloge n’est pas non plus le départ à l’aveuglette vers de nouvelles terres en suivant la plume d’eider ou les indications de l’oracle, car il s’agit bien de fondations à établir en ce cas. Les cités antiques savaient par ce biais éviter la surpopulation locale mais les couples de jeunes que l’on envoyait créer une nouvelle ville restaient en lien avec leur métropole d’origine, en reproduisaient les lois, les coutumes et les rites, les adaptant parfois, ne les reniant jamais.

Il est vrai qu’un excès de sédentarité étouffe et donne la nostalgie d’autres espaces. La ville surtout est un lieu dont on part et cela depuis qu’il en existe. On part en quête d’être, ayant atteint la satiété de l’avoir : le monachisme est toujours apparu en contrepoint de fortes concentrations urbaines, quel que soit son substrat religieux. On part en quête de savoir, comme ces étudiants du moyen âge qui faisaient le tour des universités pour entendre les maîtres réputés ou comme les compagnons font leur tour de France, tour des grands chantiers et des meilleurs maîtres. On part en quête de vénération sur les routes de pèlerinage. On part en quête initiatique de soi-même comme le firent peut-être les Goliards, plus sûrement les jeunes gens cultivés du 19e siècle, plus tard les Wandervögel et, plus près de nous, les Beatniks et les Hippies. Mais même ces routards de notre temps, je l’ai moi-même constaté, ont eu tendance à se fixer des routes de nomadisation, à les ritualiser, allant de rencontres en concerts, d’étapes en étapes dont le nom faisait le tour du monde. Je pense à ces deux Américains qui arrivèrent à Lyon en 1966 ou 67 nantis de ce seul sésame, un papier sur lequel était griffonné : « Pont la Feuillée, France ».

« Sous le soleil exactement,

Pas à côté, pas n’importe où… »

Ce que prône Attali, c’est de jeter par-dessus les moulins tous les repères civilisationnels inscrits dans l’espace et le temps de la mémoire, tant collective qu’individuelle, une table rase de chaque instant où l’on ne conserverait en poche que quelques contrats et un savoir abstrait. Mais Alain de Benoist se trompe en partie lorsqu’il appelle contre le nomadisme d’Attali à une reterritorialisation[1]. Il voit bien quel virus cet effacement de toute qualification de l’espace introduit dans les cultures sédentaires. Il ne voit pas qu’il serait tout aussi destructeur pour les cultures réellement nomades ou maritimes et qu’océan, désert ou steppe sont sillonnés de routes qui, pour ne se tracer que sur la carte ou dans les étoiles, sont aussi impératives qu’une voie de chemin de fer. C’est bien lorsque le milieu n’offre pas de repères faciles qu’il faut tenir son cap avec le plus d’exigence. L’idéologie de la mondialisation n’est pas comme il le pense l’expression géopolitique des puissances maritimes et périphériques s’opposant à un cœur continental parangon de stabilité et de diversité. Tout d’abord, la continentale Eurasie abrite en son sein des steppes qui valent bien les océans. Toute son histoire est rythmée des incursions de ces nomades de l’intérieur que furent les Mongols, puis de ceux venus des déserts d’Arabie porter à la fois la conquête et l’islam. Quant à la Chine dont les jonques ont sillonné le Pacifique et sans doute atteint l’Amérique du sud, sa qualité maritime ne l’a pas empêchée de se protéger par un limes à l’instar de Rome. Et puis, descendante de marins autant que de paysans, je me méfie de la description classique des « puissances maritimes » comme empires commerciaux sans fondements ni traditions, égalitaristes et universalistes. Crète, Phénicie, Carthage, Corinthe, Gênes, Venise, Portugal, Hollande, Chine, Angleterre et les USA d’aujourd’hui ont certes en commun, mais ce n’est pas le relativisme des idées, des statuts et des lieux, c’est la rencontre d’une oligarchie éloignée du peuple et d’un désir hégémonique sans limite. Les formes républicaines n’y changent rien et celles des USA viennent d’un temps où l’expansion se faisait sur le continent même – dont les autochtones subirent le poids. L’oligarchie rassemblait tous les colons WASP. Ce temps ne pouvait et n’a pas duré.

Sur un point, la description géopolitique classique a superficiellement raison : les empires maritimes étant empires marchands, investis de la fonction d’échange, sont fatalement confrontés à la diversité des cultures. On pourrait même dire que le choc culturel est leur pain quotidien. Mais elles semblent historiquement avoir plutôt réagi dans le sens de la fermeture et du mépris de l’autre, par une réaction de défense de leur propre identité, comme si elles développaient l’équivalent culturel des anti-corps. Le cas des USA est particulier dans la mesure où, comme Rome, c’est un empire fondé par des gens qui furent colons dans leur propre pays, volontaires ou bannis, puis ouvert à d’autres immigrants jusqu’au cosmopolitisme total. L’impérialisme oligarchique maritime de Carthage greffé sur une base romaine, le mélange pourrait se révéler détonnant, d’autant que, comme Rome encore, les USA ont une identité, un ensemble juridique puissant, mais très peu de substrat culturel propre[2], contrairement par exemple à leur voisin canadien. Y aura-t-il comme certains le prophétisent une nouvelle sécession, avec ou sans guerre ?

Yves-Marie Adeline oppose, quant à lui, des sociétés patriarcales dont le modèle serait l’Eglise catholique ou le royaume capétien et des sociétés matriarcales régies par la loi, l’individualisme et le contrat libre, sociétés qu’il voit comme typiquement anglo-saxonnes[3]. Je le remercie de mettre la liberté du côté de la femme, retrouvant d’ailleurs ainsi l’intuition des peintres des trois derniers siècles, mais les archétypes qu’il décrit me laissent tout aussi perplexe quant au rôle « évident » des sexes. Je retiendrai surtout l’opposition entre une conception patrimoniale de la propriété couplée à une hiérarchie pyramidale et une conception individualiste de cette même propriété liée à une organisation en cercle ou en réseau. C’était au moyen âge la différence entre le fief et l’alleu. Il y aurait à creuser en évitant d’absolutiser ces couplages mais en remarquant que le sud, allodial, a favorisé le commerce plus qu’il ne l’a craint alors que le nord, féodal, s’en est fortement méfié.



[1] Dans une intervention sur Radio Courtoisie début mars, ainsi que dans le dernier numéro d’Eléments, n°127, consacré à l’Europe.

[2] Coca Cola et les épopées du western sont ce qu’il y a de plus autochtone. Il faudrait y ajouter une subculture née dans les quartiers pauvres des grandes villes où le frottement communautariste est constant, celle qui gagne insidieusement nos propres banlieues.

[3] Yves-Marie Adeline, Histoire des idées politiques, Ellipses, Paris, 2007, pp. 16-21.