Monday, April 14, 2008

Terre et mer 2


La géopolitique de MacKinder serait plutôt une géostratégie militaire : il lit le terrain comme un espace de manœuvre, dans une perspective d’affrontements et de conquête à la Clausewitz. Ce faisant, il gomme au moins en partie les réalités économiques et civilisationnelles. Fondamentalement, dans cette vision, terre et mer s’équivalent et se voient dépouillées de leurs attributs symboliques. On pourrait parler d’une logique de plateau de jeu et l’on imagine ces grandes maquettes sur table qui permettent de faire évoluer des soldats de plomb et de rejouer pour les comprendre les batailles exemplaires du passé. On peut considérer son heartland comme un lointain dérivé des échecs, à partir d’une question clef : quel est le meilleur terrain pour que s’affrontent des armées mobiles dont l’arme reine ne serait pas tant l’infanterie que la cavalerie ? Nicholas Spykman renoue davantage avec le mythe mais il s’agit toujours de géostratégie, de gérer le conflit considéré comme inévitable. Le modèle du Rimland évoque plutôt le jeu de go où l’on gagne par encerclement.

La charge symbolique des jeux imprègne profondément la mentalité des joueurs et connaître le jeu dominant dans une culture pourrait permettre de saisir ses choix stratégiques les plus profonds, sa vision de l’identité et de l’altérité. Les échecs sont un jeu d’affrontement dont l’enjeu sera le roi – mais quel roi ? Si le nom évoque le centre du pouvoir, le roi des échecs semble n’en pas avoir. Il se tient là, axial mais peu mobile, à peine capable d’esquiver sauf en s’enfermant dans la forteresse du roc mais protégé par ses émissaires mobiles et actifs qui seuls s’affrontent directement. Deux armées chacune dirigées par un général en chef enfermé dans son bunker ? Mais alors qu’y fait le fou sur sa diagonale ? Notons que les règles limitent le mouvement des pièces plus qu’elles ne l’autorisent. Il ne s’agit même pas de « tuer » les pièces adverses mais de se rendre maître du trône opposé, opposition d’ailleurs réduite à l’image dans le miroir : l’autre est le même, le symétrique.

Des stratèges rompus à la pratique des échecs tendront à voir les lieux, villes, pays, collines, forts, comme des cases dont la conquête rapproche du but ultime, faire céder totalement le pouvoir de l’ennemi, mais la tentation sera grande de s’affranchir des règles qui limitent le mouvement des troupes, juste bonnes à donner du piquant au jeu sur table, ou de ne les comprendre que comme des contraintes techniques à dépasser. Dans cette perspective échiquéenne, la localisation du roi ne pose aucun problème particulier mais s’en rapprocher assez pour le saisir tout en protégeant son propre centre de puissance suppose de déjouer les attaques et les pièges posés comme autant d’épreuves par l’adversaire. Ajoutons que le sens de progression défini pour chaque pièce et la disposition de départ en miroir, doublement symétrique, qualifie chaque direction, identifie chaque case ne serait-ce que par ses coordonnées cartésiennes.

Le jeu de go déconcerte les joueurs d’échecs pour lesquels ses règles semblent peu lisibles voire évanescentes et l’espace du jeu tout aussi peu défini. Pas de centre de pouvoir absolu comme le roi, les pions se ressemblent tous. L’enjeu n’est plus la conquête d’un axe symbolique du pouvoir mais, conformément à la science taoïste des métamorphoses telle qu’elle s’exprime dans le I Jing, le retournement, la mutation d’un territoire, d’une situation, d’un peuple que l’on englobe. Est maître celui qui aimante et renverse qualitativement les énergies[1]. Spykman a compris l’importance de l’encerclement, sa puissance intrinsèque mais peut-être l’a-t-il vue comme une magie du cercle, l’a-t-il encore pensée en termes d’échiquier et d’espace qualifié. Le containment cherche à abattre la puissance et non à transformer l’ancien adversaire en allié créatif. La ressemblance avec le go n’est que superficielle, le Rimland entoure la forteresse du cœur continental comme les armées médiévales mettaient le siège devant une tour forte ou les Grecs devant Troie.

On peut se demander toutefois ce que des joueurs de go soumis au containment vont comprendre des intentions de l’adversaire. Sur le plan le plus immédiatement stratégique, ils réagiront forcément en cherchant à encercler l’autre à leur tour pour regagner l’avantage mais surtout, ils ne verront pas l’encerclement comme une simple manœuvre militaire mais comme la traduction spatiale d’une volonté de conversion à une autre vision du monde, un autre mode d’agir.

Le désir de reterritorialisation que l’on trouve chez Alain de Benoist et, avec des nuances, quez les chantres de la décroissance comme Latouche, n’obéit pas à une logique de plateau de jeu mais prend en compte profondément la charge symbolique de chacun des éléments géopolitiques, terre ou mer, archipel ou continent, montagne, plaine ou fleuve, les différenciations culturelles qui leur sont liées. L’autre n’est pas le même dans le miroir ni le pôle énergétique complémentaire qui se potentialise quand le même s’actualise pour le dire dans le langage de Lupasco. On passe du noir et blanc à l’arc en ciel. Cela n’empêche pas les conflits qu’Alain de Benoist dans son commentaire de l’œuvre de Carl Schmitt recommande même d’identifier le plus clairement possible[2].

Ile ou continent, terre ou mer ? Termes chargés de résonances mythiques dans notre imaginaire et dont les oppositions cachent parfois d’étranges parentés. Il est significatif que Gilbert Durand, abordant la symbolique marine en vienne immédiatement aux milieux aquatiques de pleine terre, sources, fleuves, rivières associés à la Grande Mère universelle[3] tandis que Mircea Eliade aborde ce lien des eaux, de la Lune et de la féminité d’abord au travers du thème du coquillage[4] avant de s’intéresser au baptême et au déluge comme submersion régénératrice. Cette absence de la mer en soi chez les deux plus grands comparatistes du 20e siècle ne laisse pas d’étonner. Quant à Chevallier et Gheerbrant dont le Dictionnaire sert de vademecum aux maçons en mal de références pour leurs planches, ils ne consacrent à l’article mer qu’une courte page et réussissent même à évoquer la mythologie celtique sans citer ni la déesse Morrigana ni Manannan Mac Lir et les Grecs sans nommer Poseidon[5]. A l’article océan-mer qui reprend le thème, après avoir fait le plein de métaphores mystiques sur l’insondable nature divine, ils osent tout de même Manannan Mac Lir mais prennent soin de préciser qu’il « n’est pas une divinité aquatique » puisqu’il se « rattache à la primordialité ». Alors même qu’ils précisent que son nom signifie Manannan fils de l’océan. Si nous rapprochons cela des connotations négatives qu’Alain de Benoist donne à la logique de la mer qu’il assimile, du point de vue géopolitique, au libéralisme économique avec toutes ses conséquences, mondialisation, déculturation, épuisement des ressources planétaires et anomie sociale, on peut se demander pourquoi le milieu maritime semble être devenu l’impensable de l’imaginal.

Il est vrai qu’en dehors de grands cargos transportant pétrole, produits chimiques ou marchandises non périssables d’un continent à l’autre et dont on ne parle guère qu’à l’occasion des marées noires ou des risques terroristes, de quelques croisières et de flottilles de pêche ou de voiliers de tourisme dont le rayon d’action ne dépasse pas le cabotage, les océans sont de plus en plus vides. Parler aujourd’hui de puissances maritimes n’a plus guère de sens. Du point de vue militaire, cela signifie quelques porte-avions mais il est moins risqué de s’assurer une base proche de l’ennemi que l’on veut atteindre et d’en faire décoller des bombardiers que d’attendre les mêmes services d’un pont d’envol flottant. Les airs ont détrôné les mers et la puissance américaine, aujourd’hui, s’appuie davantage sur un cordon de bases fixes et sur sa puissance de feu aérienne et terrestre que sur ses flottes trop lentes à déplacer et trop vulnérables. Seuls les sous-marins nucléaires (propulsion comme armement) représentent encore un avantage stratégique non négligeable mais ce sont surtout des armes de dissuasion.

La mer est-elle impensable parce que son rôle économique et stratégique s’amenuise ? Ou faut-il renverser les termes de la question ? Oublie-t-on la mer dans les grands plans stratégiques parce qu’elle repousse l’imaginaire des hommes de ce temps ?

Quelles figures mythiques incarnent l’océan ? Le mot ne figure même pas en index dans le Dictionnaire des mythes de Nadia Julien[6]. Pour trouver, encore faut-il savoir. Mais cette absence a de lointaines racines. Lorsque Hésiode évoque Océan Tourbillons Immenses[7], il en fait le fils de la Terre et du Ciel, le frère de Koïos, Titan oublié de tous les dictionnaires[8], de Krios qui est peut-être un coquillage donc un enroulement, d’Hypérion père du Soleil et de la Lune dont le nom signifie le Très Sombre, le très Obscur, de Iapetos père de Prométhée dont le nom dérive de iaptô, lancer, envoyer, poursuivre, atteindre, blesser, s’élancer, le mouvement même du javelot, frère encore de Kronos Pensées Retorses, Kronos générateur et dévorateur que l’on finira par assimiler au temps. Nous sommes là dans un monde de puissances substrats de l’univers, inhumaines car préhumaines. Les sœurs ne sont d’ailleurs pas en reste : Theia, l’inspiration divine, Rheia, la ruisselante d’où coule aisément l’eau, la vie et la parole, Thémis la loi qui règle l’univers, Mnémosyne la mémoire, Phoïbé couronnée d’or, pure radiance[9] et Téthys la désirable, celle qui frappe de stupeur ou d’admiration selon le verbe tethypa[10]. Quant à la descendance de Téthys et d’Océan, ce ne sont que fleuves, rivières et parfois fontaines si leurs eaux sont puissantes. Comme chez Gilbert Durand, la thématique océane dévie vers les eaux de pleine terre.

On la retrouve toutefois au détour du vers 413 lorsque Hésiode nous apprend que Zeus donna part sur « la mer qu’on ne moissonne pas » à l’une des petites-filles d’autres Titans, Hécate fille d’Astéria fille de Phoïbé et Koïos. Hécate donne à son gré la victoire aux guerriers, la richesse aux marins et multiplie les troupeaux des paysans. Elle entend, seule, le cri de Perséphone lors de son enlèvement[11] et seule peut instruire Déméter du destin de sa fille, l’accompagner auprès de Zeus, puis à la fin, lors du retour de la jeune fille, l’accueillir avec tendresse.

Mais revenons à Océan. Il est frappant qu’il n’intervient jamais directement dans les mythes qui racontent les combats des Puissances ou les convulsions géologiques intervenues dans l’histoire de la Méditerranée ; seuls ses descendants combattent, seuls ses descendants intriguent, seuls ses descendants civilisent le monde.

Dans notre exploration des anciens mythes grecs, il reste une figure féminine que l’on doit associer à la mer : Aphrodite déesse de l’écume et de la volupté, née des couilles du Ciel tranchées par Kronos et jetées dans la mer, compagne d’Eros, le Désir. Quant à Poseidon que les commentateurs modernes associent volontiers avec la mer, Hésiode le nomme Maître de la terre car il la fait trembler. C’est d’abord le seigneur des séismes, accessoirement celui des tsunamis. S’il perd les navires, c’est en déclenchant des séismes sous-marins qui se traduisent par des lames mortelles en surface[12]. N’oublions pas que les Cyclades sont en partie des îles volcaniques. Une seule fois, Hésiode le nomme seigneur des vagues, dans l’hymne 22 :

« Je commence à chanter Poséidon le grand dieu.

Il fait bouger la terre et la mer où ne pousse rien.

Seigneur des vagues, maître d’Hélicon et d’Aïgaï la grande,

Toi qui secoues la terre, les dieux t’ont donné double don,

Celui de dompter les chevaux, celui de secourir les bateaux[13].

Vis en joie, Poséidon, Cheveux bleus, Seigneur de la terre,

Heureux et bienveillant, viens en aide à ceux qui naviguent[14]. »

La mer en soi, fils d’Océan, c’est Pontos qui n’apparaît que trois fois dans la Théogonie, au vers 107 quand Hésiode plante le décor, au vers 131 lorsque la Terre l’enfante, lui « l’infertile qui se gonfle et qui saute, le gouffre de la mer, sans aucun désir d’amour », puis au vers 233 comme père de Nérée le sage vieillard. A noter qu’il n’inspire pas davantage les mythologues, Nadia Julien l’omet tout comme Pierre Lavedan. Ainsi pour les Grecs la mer semble-t-elle une puissance hostile bien que familière puisque pontos est même un nom commun, celui de la haute mer d’où dérivent une foultitude d’autres vocables, thalassa s’employant plutôt pour les eaux proches du rivage, celles qui permettent le cabotage et que l’on peut relier aux différents pays.

Le seul dieu grec de la mer qui n’emporte ni l’oubli ni la crainte serait Nérée, le vieux sage aux cinquante ou cent filles aussi changeantes et charmantes que la couleur des vagues, Nérée le prophète qui avertit et guide les héros, et parfois se laisse vaincre. Bien que personne n’ait encore fait le rapprochement, je me demande s’il ne tient pas son antique sagesse de figures marines plus archaïques comme Ea, le dieu suméro-babylonien qui avertit Ut-napishtim de l’imminence du déluge ou comme le Dagon phénicien, instructeur et civilisateur.

Frazer a quelques remarques intéressantes à propos de la mer, notant le vécu des marées par les Bretons de la côte : « Dans le flux, ils voient non seulement un symbole mais une source d’exubérance, de prospérité, de vie ; dans le reflux, au contraire, ils discernent un agent réel aussi bien qu’un mélancolique symbole d’échec, de faiblesse et de mort[15]. » Pour Aristote, Pline et Philostrate, selon lui, on ne meurt qu’à marée basse et cette croyance se retrouve de l’Espagne et du Portugal aux côtes anglaises, au Chili, aux îles de la reine Charlotte[16]. Plus étranges, les interdits qu’il glane lorsqu’il étudie les tabous : ainsi le roi de l’île de Fernando-Po ne doit pas même apercevoir la mer ; il en va de même des rois des Ewé, du Dahomey, du Loango et de Guinée. L’horreur aurait été la même pour « les prêtres égyptiens », sans que Frazer qui tire le renseignement de Plutarque précise lesquels[17]. J’ai pour ma part tendance à me méfier de Plutarque en tant qu’informateur mais il pourrait s’agir d’une répugnance héritée de la part africaine de la civilisation nilotique. L’existence d’un tel tabou donnerait un autre sens à la division géopolitique classique. Il ne suffit pas d’habiter sur le rivage, à la périphérie d’un continent, pour devenir une puissance maritime et la lecture hâtive d’une carte ne nous apprendra rien si nous ne la corrélons pas avec des données ethnographiques. Dans une civilisation clairement maritime, celle des Vikings, Aegir que Snorri appelle Gymir ou Hymir, l’un des plus anciens dieux scandinaves et le plus océanique devient dans les mythes tardifs le brasseur de bière des Ases[18], profession qui n’a rien de particulièrement terrifiant. Sa parèdre Ran serait plus inquiétante, elle qui pêche au filet les marins morts mais ne pourrait-on voir en elle l’archétype de Morgane, reine de l’île d’Avalon ?

Quant au folklore plus récent, il nous offre un nombre assez conséquent de vaisseaux fantômes dont le célèbre Hollandais volant n’est qu’un avatar parmi d’autres. A Dieppe comme au Pollet, au jour des morts, un bateau naufragé dans l’année vient s’amarrer à la jetée pour le temps d’un dernier adieu[19]. On trouverait de telles histoires en Bretagne, en Angleterre, en Irlande. Ajoutons la grande rumeur du Kraken, ce poulpe géant capable d’entraîner un navire par le fond et l’art n’est pas en reste, particulièrement le cinéma renouvelant la figure vernienne du capitaine Nemo et donnant au requin la dimension d’un démon des eaux[20] ou d’une Némésis océane.

Ainsi, l’imaginaire de la mer serait très largement un imaginaire de la mort, que l’on situe par delà l’horizon les îles bienheureuses et le pays de Gorre ou que l’on voie dans l’océan l’avaleur par excellence comme le note Gilbert Durand. Même Aphrodite née de l’écume serait ambivalente. Aux époques moins médicalisées, les eaux amniotiques signes de naissance signifiaient un risque assez fort de mort pour la parturiente ; aujourd’hui, la crainte de la surpopulation tarit la joie de mettre au monde, Aphrodite devient une survivante. Les îles bienheureuses se retrouvent dans les publicités d’agences de voyage avec la mer réduite au ressac sur la plage, espace hors de l’espace ordinaire du travail, dans le temps hors du temps qui serait celui des vacances. Mais parler de temps hors du temps, qualifier ces rives de « paradis », c’est encore apprivoiser la mort comme le montre la dernière image du film de Jean Luc Godard, Pierrot le Fou, lorsque le héros a disparu dans l’explosion d’une ceinture de dynamite. Il n’y a plus que la plage vide, la mer et le ciel, tandis qu’une voix off récite le poème de Rimbaud : « Elle est retrouvée – Quoi ? L’éternité – C’est la mer allée – Avec le soleil ». Il n’est donc pas si étonnant que notre époque qui refuse de regarder la mort refuse aussi de penser la mer[21] et que certains ressentent les « puissances maritimes » comme des puissances de mort ou d’éternité immobile.

De tout temps, au moins depuis la civilisation crétoise de l’âge du bronze, les navires de haute mer sont d’abord un moyen de commerce avec les terres lointaines. Par les chemins, on échange avec ses voisins et même les caravanes passent de royaume en royaume, de proche en proche ; par les routes de mer, on va droit au lointain, sans compter qu’on met plus de marchandises dans la cale que dans un chariot traîné par des bœufs. Cet aspect commercial s’est progressivement mondialisé. Loin d’être un phénomène du 20e siècle, la mondialisation des échanges date de la fin du 15e avec les expéditions portugaises mais elles ne font que reprendre et élargir les tentatives phéniciennes. Echange allait alors de pair avec découverte, rencontre, exploration de l’inconnu. Lorsqu’il n’y a plus de blancs sur la carte, le sentiment de la finitude du monde l’emporte, corrélé à la finitude de la vie humaine et de ses civilisations. Cet aspect morbide va se reporter sur l’image du commerce maritime. C’est le vieux conte des korrigans et du bossu : tant qu’il rajoute des jours à la semaine que chantent les lutins, le bossu reçoit une récompense car le temps reste ouvert mais le jaloux qui achève le chant devra porter la bosse de l’autre, en d’autres termes vieillir sans retour. Ainsi la mondialisation achevée devient une des figures de la dissolution des formes dans la mort.

A cela s’ajoutent des résonances proprement françaises. On sait que la pensée mythique, comme le rêve, procède souvent par jeux de mots[22]. En français, l’océan sonne comme l’eau céans, l’inondation, la thématique du déluge et, surtout, phonétiquement, la mer c’est la mère, l’amère et l’âme erre. Faut-il rappeler la thématique des âmes errantes, ces morts inapaisés susceptibles de revenir hanter les vivants et les parasiter ou simplement leur rappeler quels cadavres gisent derrière l’apparent oubli familial, tribal, culturel ? Corrélée aux images négatives de la mondialisation/dissolution, l’errance sur terre comme sur mer devient un analogon de l’errance des âmes.

Cela n’est pas rationnel, piauleront certains. Je le leur accorde bien volontiers mais depuis quand la raison mène-t-elle le monde ?



[1] Les pions noirs commencent : traditionnellement, le noir représente le mouvement yin, mouvement vers l’intérieur, le substrat, creusement du contenant ou de l’abîme d’où jaillira le yang, extériorisation, élan, désir actif. De la zone encerclée par une couleur disparaissent les pions « adverses », ce qui signifie non pas des « prisonniers » comme le dit bêtement un site d’apprentissage du jeu mais l’uniformité de mouvement à l’intérieur. « Mouvement » n’est d’ailleurs qu’une traduction très approximative du concept chinois mais polarité énergétique n’est pas plus satisfaisant. Voir mon étude sur le I Jing sur le site de Florence Ghibellini.

[2] Alain de Benoist, Carl Schmitt actuel : guerre « juste », terrorisme, état d’urgence, « nomos de la terre », Krisis, Paris 2007

[3] Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Bordas, Paris, 1969, pp.256-8

[4] Mircea Eliade, Images et symboles : essais sur le symbolisme magico-religieux, Gallimard, Paris, 1952, chapitre 4.

[5] Jean Chevallier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, éd. Laffont et Jupiter, Paris, 2e éd. augmentée, 1982.

[6] Nadia Julien, Dictionnaire des mythes, Marabout, Alleur, 1992

[7] Hésiode, Théogonie, édition Backès, vers 133.

[8] Le seul nom qui s’en rapproche est koïox, le palmier d’Egypte. Comme cet arbre a servi de modèle pour les piliers de l’architecture égyptienne et grecque en passant par la Crète, faut-il voir en lui un soutien du ciel ?

[9] Qui fut peut-être déesse de la Lumière avant que celle-ci ne se condense dans un soleil masculin.

[10] Les dictionnaires de mythologie la confondent immanquablement avec Thétis mère d’Achille comme si les historiens avaient épousé la cause de Zeus dans la guerre des Olympiens contre les Titans, guerre qu’il faudrait lire comme celle de la civilisation contre la nature sauvage, thématique on ne peut plus grecque.

[11] Hésiode, Hymne 2 à Déméter, vers 25.

[12] Hésiode, Les travaux et les jours, vers 667.

[13] Les scaldes étudiés par Régis Boyer feront le même rapprochement, puisque le snekkar devient cheval des mers dans leurs poèmes.

[14] J’utilise toujours l’édition de Jean Louis Backès.

[15] James George Frazer, Le rameau d’or, Laffont Bouquins, Paris, 1981 (1927-35), tome 1, p.109.

[16] Frazer n’y voit que superstition alors qu’il s’agit peut-être d’observation puisque les marées qui soulèvent les eaux s’exercent aussi sur les corps vivants. Le passage de la Lune est plus facile à repérer sur les rivages maritimes du fait justement des marées.

[17] Ibid. pp.490-1.

[18] La boiraient-ils salée ?

[19] Patrice Boussel, Histoires et légendes de la Normandie mystérieuse, Sand, Paris, 1987, p.217. On reconnaît le thème celtique de Samain, temps de contact entre les vivants et les morts. Ici ne s’ouvrent pas les tertres mais la vague.

[20] Je fais évidemment allusion au célèbre film de Spielberg, Les dents de la mer.

[21] Ce refus s’inverse en fascination lors des débats sur l’avortement et l’euthanasie. La culture de la grand peur de la mort est aussi une culture de mort et de violence.

[22] Comme l’a bien remarqué le psychologue Jacques Salomé.

Tuesday, April 08, 2008

Juste une annonce de publication

Le premier tome de ma contre-enquête intitulée La cabale de Rennes-le-Château est paru aux éditions Liber Mirabilis.
On peut se le procurer en écrivant au Centre Européen des Mythes et Légendes, L'île de la Cité, 11000 Carcassonne, ou directement sur le site de Liber Mirabilis :
http://www.liber-mirabilis.com/PBSCCatalog.asp?CatID=214616
pour la modique somme de 19 euros.

De terre et de mer


L’insistance d’Alain de Benoist sur l’opposition géopolitique terre/mer m’étonne tant il est évident que ce n’est qu’une des lectures possibles des enjeux civilisationnels de notre temps. Cette opposition n’est pas fausse ou, plus exactement, elle reste heuristique pour certaines époques, elle apporte même un éclairage assez riche si l’on ne se contente pas de valoriser l’un des pôles au détriment de l’autre, mais elle ne saurait pas plus fournir de clef de compréhension universelle que l’opposition nature/culture chère à Lévi-Strauss n’épuise la mythologie comparée.

A partir d’un discours de monseigneur Kirill de Smolensk, l’évêque chargé des relations extérieures du patriarcat de Moscou, à la conférence sur « La religion dans le système contemporain des relations internationales » qui s’est tenue à Saint-Pétersbourg le 30 septembre 2006, j’ai pu montrer dans un article de B.I (Balkans infos) que Poutine concevait le rôle international de la Russie comme un nœud d’échanges et de diplomatie dans un réseau de nations, de cultures et d’intérêts aussi divers qu’antinomiques parfois. J’écrivais : « Une analyse classique, celle que semblent appliquer mécaniquement les USA, consiste à opposer le cœur continental à la périphérie maritime. C’est le fondement théorique de la politique de containment menée par Henry Kissinger vis à vis de l’URSS et reprise sans autre examen par l’équipe Bush. Or la Russie développe actuellement une autre manière de voir les relations cœur/périphérie. Dans cette perspective assez nouvelle en politique internationale, le rôle du cœur n’est pas de se poser comme une forteresse imprenable mais comme un centre ou un nœud relationnel, comme le lieu naturel de rencontres et d’échanges entre les points opposés de la périphérie. Le rôle géopolitique du cœur devient alors celui d’un médiateur développant de manière préférentielle non plus la domination mais la coopération. En d’autres termes, idéalement, on passe d’un système de rivalité à un système de co-évolution, à une forme d’écologie des sociétés humaines. C’est presque l’exact opposé de l’idéologie libérale fondée sur l’individualisme et la compétition où le libre échange élargit seulement l’aire de jeu des puissances économiques[1]. »

En termes géopolitiques classiques, c’est une vision plus « maritime » que terrienne et cela dans le pays qui apparaît comme l’heartland par excellence, le cœur continental de l’Eurasie. Dans mon précédent message, je faisais allusion aux steppes et aux déserts comme à des équivalents de la mer, des territoires nomades et sans plus de repères fixes que les vagues[2]. Dans son expansion séculaire vers la Sibérie, la Russie devient une puissance des steppes. Vers l’est, elle ne rencontre pas de « frontière naturelle » significative avant le rivage océanique sinon quelques fleuves difficilement traversables en période de crue mais leur caractère « frontalier » n’est que saisonnier, et peu de repères paysagers. La sécession de l’Ukraine, vieille terre agricole de longue date parsemée de villages, accentue l’assimilation de la Russie actuelle à la « grande plaine » ouverte où les villes semblent des îles et que sillonnent des marins de pleine terre. Dès lors vouloir lire à tout prix l’opposition américano-russe à travers la grille terre/mer ne peut que rendre incompréhensible la politique extérieure de Moscou. Ceux qui assimilent Poutine à un nouveau Staline témoignent de cette incompréhension. Le « petit père des peuples » était un montagnard géorgien, un homme de terroir, de vallées isolées, de villes fortes ; il a conçu l’expansion du communisme comme un glacis protecteur de la forteresse Russie, une suite de barbacanes à l’avant des murailles. La construction du mur de Berlin en fut l’expression concrète. Avec Poutine, la Russie n’a pas reconstruit de murs, pas plus dans la pensée que dans le réel. Le nouveau modèle sociétal évoque plutôt l’empire mongol de Koubilaï et cela d’autant plus que l’actuelle prospérité s’appuie sur la circulation d’hydrocarbures dans des pipelines. Symboliquement, ce sont des rivières ou des vaisseaux sanguins, une circulation de fluides nourriciers[3].

On peut se demander alors si le modèle du heartland assailli par les navires de la périphérie maritime, modèle tout droit issu de la guerre de Troie et que l’on retrouve dans la conception germano-scandinave d’Asgard ou de Mitgard en proie aux razzias des Thurses du givre, n’a pas fait l’impasse sur d’autres possibilités, d’autres grilles de lecture. Il ne s’agit pas d’une oiseuse question d’école. Dans la géopolitique, la géographie, la structure de l’espace compte et limite les potentialités mais le politique ou, mieux, la métapolitique a son importance, tout aussi cruciale. Parler alors de métapolitique signifie évoquer le sentiment d’identité collective, d’appartenance, de sourde mémoire[4] partagée, avec son poids d’amitiés et d’antagonismes et ses effets d’échelle – et l’on sait les liens de la mémoire inconsciente avec la pensée mythique[5]. Il reste que le mythe lui-même engendre parfois d’étranges résonances.

Il semblerait logique que les puissances réellement maritimes ou largement nomades s’assimilent aux Grecs vainqueurs de Troie et que les peuples bien enracinés sur leur terre développent une image asgardienne de la cité repoussant les frustres géants barbares. Or paradoxalement, les deux peuples qui se réclamèrent d’une filiation troyenne furent les Romains – Virgile n’ayant fait que reprendre avec génie des contes de coin du feu – et les Francs, soit une colonie « sauvage » de Latins bannis devenus le virus destructeur du monde étrusque[6] et un peuple de guerriers migrants assez peu sédentaires. Mais Troie n’est plus chez eux la cité rayonnante, le centre de civilisation, c’est une terre détruite, une terre quittée par des fuyards qui n’emportent dans leur errance que la mémoire, la volonté de survivre et peut-être une forme de ressentiment. Troie n’est plus qu’une Atlantide engloutie par la défaite. D’ailleurs, dans le récit platonicien, la chute d’Atlantis a lieu pendant une guerre où les Grecs seraient les assaillants. Il y a là plus qu’une parenté, ce sont les variantes d’un même mythème[7].

Le lien qui s’établit entre grille de lecture géopolitique et mythe nous ramène, une fois de plus, à l’extrême importance de la pensée mythique dans la conduite des peuples. Il reste que le modèle troyen n’a pas ressurgi par hasard. Lorsque Mahan exalte les puissances maritimes en 1890, le mouvement d’expansion coloniale des Européens bat son plein et c’est sans doute ce qui lui fait écrire, d’après Raleigh : « La puissance maritime tient en premier lieu au commerce et celui-ci suit les routes les plus avantageuses ; la puissance militaire a toujours suivi le commerce pour l’aider à progresser et pour le protéger ». Mackinder va faire basculer cette analyse vers le mythe, probablement sans le savoir et sans le vouloir. Tout d’abord le choix d’une cartographie polaire et l’abandon de la projection de Mercator fait écho aux préoccupations de Guénon et d’autres ésotéristes sur l’axe du monde. Sa vision concentrique d’une « île mondiale » ou heartland (le bloc Eurasie/Afrique) entourée des « îles périphériques » (Amérique nord et sud, Australie, Nouvelle Zélande), le tout ceint d’un « océan mondial » retrouve des conceptions de l’antiquité profonde. Mais il est intéressant que la principale qualité dont il dote son heartland, c’est d’être un espace de mobilité rapide, celui sur lequel galopent les chevaux tandis que les navires se traînent sur l’océan. C’est ensuite l’américain Nicholas Spykman qui distingue sur le continent un centre immobile qu’entoure un « anneau de terres », le Rimland ; dès lors, le modèle troyen est complet mais il ne s’élabore que grâce à la montée en puissance des USA après la double défaite allemande en 1918 et en 1944. Ce modèle, on le sait, a largement inspiré la politique d’encerclement, de containment de la Russie soviétique par les alliés des Etats-Unis.

Mais ce faisant, on oubliait le galop des chevaux sur les grandes plaines d’Eurasie. Les actuels chantres de la « relocalisation » qui lient sédentarité et identité, se méfient des échanges marchands et de ce qu’ils nomment la bougeotte, le « nomadisme » « maritime » d’Attali, se veulent à leur tour Troyens plutôt que Grecs, d’une Troie multipliée, renaissante derrière ses murailles. Cela ne prédispose pas à comprendre la Russie d’aujourd’hui, celle qui ne se définit pas comme heartland et ne se laisse plus contenir.

La question qui se pose alors, c’est d’identifier les mythèmes en jeu plutôt que de s’accrocher à un bassin sémantique qui s’estompe. Cela permettrait une ressaisie du monde tel qu’il émerge.

(à suivre)



[1] Je retrouverai la référence, promis !

[2] L’abandon de la sédentarisation par les Amérindiens des plaines, redevenus chasseurs-cueilleurs et nomades après une période agricole dont il reste des traces archéologiques serait l’expression la plus extrême de l’analogie profonde entre mer et steppes.

[3] Ceux que j’ai surnommés « prophètes de la grande muraille » y verront plutôt un système veineux chargé de toxines mais cela ne change pas la thématique.

[4] « Mémoire, sœur obscure et que je vois de face – autant que le permet une image, qui passe », écrivait Jules Supervielle. Pierre Chaunu avait repris l’image pour parler des racines protohistoriques de la France. On peut aussi l’entendre comme une rumeur sourde, inconsciente le plus souvent mais active et susceptible de jaillir comme un son de trompe quand on l’attend le moins.

[5] Surtout depuis les travaux de Jung.

[6] Même si le peuplement de la cité romulienne par les bannis de la péninsule italienne n’est qu’une légende, il n’en reste pas moins qu’elle a du sens, qu’elle pose à l’origine même de la ville une rupture volontaire avec l’ordre antérieur et communément admis. Le meurtre du frère jumeau qui précède selon la tradition l’invite aux bannis n’a qu’un seul équivalent mythique, le meurtre d’Abel par Caïn. Il faudra revenir sur cette parenté. Notons pour l’instant que c’est à la fois une transgression des liens de fidélités familiaux eux aussi communément admis, un sacrifice de fondation revendiqué à l’époque où le sacrifice humain n’a pas bonne presse, un refus de l’identité héritée. Romulus est un être de rupture active et, partant, l’acteur d’une recréation du monde selon sa propre volonté toute humaine. Il apparaît en cela étonnamment moderne et ce n’est peut-être pas un hasard si les Insurgents d’Amérique puis les révolutionnaires français se sont cherché des modèles dans l’histoire de la république romaine.

[7] Le même mythème se retrouve en Bretagne avec la légende de la ville d’Ys et l’on peut aussi le lire dans le récit biblique de la chute de Jéricho.

Sunday, March 30, 2008

Vers quel monde ? 3

Comme je ne suis pas une fanatique de Jacques Attali et que j’en évite la lecture autant que faire se peut, n’ayant pas trop de temps à offrir à l’ennui, j’avais raté un épisode, son éloge de la vie nomade. Il a fallu quelques critiques bien senties d’Alain de Benoist à son égard pour que je prenne conscience de l’importance de ce qu’il faudrait plutôt appeler éloge du déracinement. Car du paléolithique à nos jours, le nomadisme n’est pas l’errance mais une autre façon que celle du sédentaire d’habiter un territoire, une façon que l’on pourrait qualifier de cyclique et qui, à l’origine, se fonde sur la nécessité de suivre la migration des troupeaux sauvages et l’apparition en des lieux et des temps répertoriés des ressources nutritives végétales. Même dans les archipels, cette composante cyclique existe, matérialisée par les advenues saisonnières des bancs de poissons ou des oiseaux migrateurs et l’on en retrouve la ritualisation dans le circuit traditionnel d’échange des Trobriandais ou, plus près de nous, le Tro Breizh qui fait passer le pèlerin par les sanctuaires des 7 saints de Bretagne. Ce dont Attali fait l’éloge n’est pas non plus le départ à l’aveuglette vers de nouvelles terres en suivant la plume d’eider ou les indications de l’oracle, car il s’agit bien de fondations à établir en ce cas. Les cités antiques savaient par ce biais éviter la surpopulation locale mais les couples de jeunes que l’on envoyait créer une nouvelle ville restaient en lien avec leur métropole d’origine, en reproduisaient les lois, les coutumes et les rites, les adaptant parfois, ne les reniant jamais.

Il est vrai qu’un excès de sédentarité étouffe et donne la nostalgie d’autres espaces. La ville surtout est un lieu dont on part et cela depuis qu’il en existe. On part en quête d’être, ayant atteint la satiété de l’avoir : le monachisme est toujours apparu en contrepoint de fortes concentrations urbaines, quel que soit son substrat religieux. On part en quête de savoir, comme ces étudiants du moyen âge qui faisaient le tour des universités pour entendre les maîtres réputés ou comme les compagnons font leur tour de France, tour des grands chantiers et des meilleurs maîtres. On part en quête de vénération sur les routes de pèlerinage. On part en quête initiatique de soi-même comme le firent peut-être les Goliards, plus sûrement les jeunes gens cultivés du 19e siècle, plus tard les Wandervögel et, plus près de nous, les Beatniks et les Hippies. Mais même ces routards de notre temps, je l’ai moi-même constaté, ont eu tendance à se fixer des routes de nomadisation, à les ritualiser, allant de rencontres en concerts, d’étapes en étapes dont le nom faisait le tour du monde. Je pense à ces deux Américains qui arrivèrent à Lyon en 1966 ou 67 nantis de ce seul sésame, un papier sur lequel était griffonné : « Pont la Feuillée, France ».

« Sous le soleil exactement,

Pas à côté, pas n’importe où… »

Ce que prône Attali, c’est de jeter par-dessus les moulins tous les repères civilisationnels inscrits dans l’espace et le temps de la mémoire, tant collective qu’individuelle, une table rase de chaque instant où l’on ne conserverait en poche que quelques contrats et un savoir abstrait. Mais Alain de Benoist se trompe en partie lorsqu’il appelle contre le nomadisme d’Attali à une reterritorialisation[1]. Il voit bien quel virus cet effacement de toute qualification de l’espace introduit dans les cultures sédentaires. Il ne voit pas qu’il serait tout aussi destructeur pour les cultures réellement nomades ou maritimes et qu’océan, désert ou steppe sont sillonnés de routes qui, pour ne se tracer que sur la carte ou dans les étoiles, sont aussi impératives qu’une voie de chemin de fer. C’est bien lorsque le milieu n’offre pas de repères faciles qu’il faut tenir son cap avec le plus d’exigence. L’idéologie de la mondialisation n’est pas comme il le pense l’expression géopolitique des puissances maritimes et périphériques s’opposant à un cœur continental parangon de stabilité et de diversité. Tout d’abord, la continentale Eurasie abrite en son sein des steppes qui valent bien les océans. Toute son histoire est rythmée des incursions de ces nomades de l’intérieur que furent les Mongols, puis de ceux venus des déserts d’Arabie porter à la fois la conquête et l’islam. Quant à la Chine dont les jonques ont sillonné le Pacifique et sans doute atteint l’Amérique du sud, sa qualité maritime ne l’a pas empêchée de se protéger par un limes à l’instar de Rome. Et puis, descendante de marins autant que de paysans, je me méfie de la description classique des « puissances maritimes » comme empires commerciaux sans fondements ni traditions, égalitaristes et universalistes. Crète, Phénicie, Carthage, Corinthe, Gênes, Venise, Portugal, Hollande, Chine, Angleterre et les USA d’aujourd’hui ont certes en commun, mais ce n’est pas le relativisme des idées, des statuts et des lieux, c’est la rencontre d’une oligarchie éloignée du peuple et d’un désir hégémonique sans limite. Les formes républicaines n’y changent rien et celles des USA viennent d’un temps où l’expansion se faisait sur le continent même – dont les autochtones subirent le poids. L’oligarchie rassemblait tous les colons WASP. Ce temps ne pouvait et n’a pas duré.

Sur un point, la description géopolitique classique a superficiellement raison : les empires maritimes étant empires marchands, investis de la fonction d’échange, sont fatalement confrontés à la diversité des cultures. On pourrait même dire que le choc culturel est leur pain quotidien. Mais elles semblent historiquement avoir plutôt réagi dans le sens de la fermeture et du mépris de l’autre, par une réaction de défense de leur propre identité, comme si elles développaient l’équivalent culturel des anti-corps. Le cas des USA est particulier dans la mesure où, comme Rome, c’est un empire fondé par des gens qui furent colons dans leur propre pays, volontaires ou bannis, puis ouvert à d’autres immigrants jusqu’au cosmopolitisme total. L’impérialisme oligarchique maritime de Carthage greffé sur une base romaine, le mélange pourrait se révéler détonnant, d’autant que, comme Rome encore, les USA ont une identité, un ensemble juridique puissant, mais très peu de substrat culturel propre[2], contrairement par exemple à leur voisin canadien. Y aura-t-il comme certains le prophétisent une nouvelle sécession, avec ou sans guerre ?

Yves-Marie Adeline oppose, quant à lui, des sociétés patriarcales dont le modèle serait l’Eglise catholique ou le royaume capétien et des sociétés matriarcales régies par la loi, l’individualisme et le contrat libre, sociétés qu’il voit comme typiquement anglo-saxonnes[3]. Je le remercie de mettre la liberté du côté de la femme, retrouvant d’ailleurs ainsi l’intuition des peintres des trois derniers siècles, mais les archétypes qu’il décrit me laissent tout aussi perplexe quant au rôle « évident » des sexes. Je retiendrai surtout l’opposition entre une conception patrimoniale de la propriété couplée à une hiérarchie pyramidale et une conception individualiste de cette même propriété liée à une organisation en cercle ou en réseau. C’était au moyen âge la différence entre le fief et l’alleu. Il y aurait à creuser en évitant d’absolutiser ces couplages mais en remarquant que le sud, allodial, a favorisé le commerce plus qu’il ne l’a craint alors que le nord, féodal, s’en est fortement méfié.



[1] Dans une intervention sur Radio Courtoisie début mars, ainsi que dans le dernier numéro d’Eléments, n°127, consacré à l’Europe.

[2] Coca Cola et les épopées du western sont ce qu’il y a de plus autochtone. Il faudrait y ajouter une subculture née dans les quartiers pauvres des grandes villes où le frottement communautariste est constant, celle qui gagne insidieusement nos propres banlieues.

[3] Yves-Marie Adeline, Histoire des idées politiques, Ellipses, Paris, 2007, pp. 16-21.

Friday, March 07, 2008

Vers quel monde ? (2)

Les nomadisations archaïques du paléolithique furent de deux sortes : une expansion de l’homme dit moderne (par opposition au néanderthalien) depuis son site d’apparition ; un itinéraire de transhumance propre à chaque groupe, lié aux déplacements saisonniers du gibier. On peut lire ces deux modes dans la continuité de la territorialisation animale telle que la décrit l’éthologie. Même la sédentarisation qui fixe une tanière en un lieu autour duquel se déploie le territoire aurait ses correspondants, grotte d’hibernation de l’ours ou terrier du renard, des marmottes, des taupes. Que représente alors le triple mouvement de délocalisation[1] que l’on observe aujourd’hui ?

Même si sa montagne accouchait souvent d’une souris, Lévi-Strauss a touché quelque chose d’essentiel en dégageant la célèbre opposition nature/culture. Toutes les traditions, lorsqu’elles exaltent une forme d’ascèse, tendent à éloigner l’homme de son substrat animal, à soumettre à la volonté, à la contemplation noétique, à la bienveillance désintéressée les fonctions vitales les plus basiques : le souffle, le besoin de nourriture ou de sommeil, l’instinct de reproduction et le désir sexuel auxquels il faudrait ajouter le réflexe grégaire de l’animal social. Aimé Michel voyait cet éloignement jusque dans la technique la plus quotidienne, par ce qu’il appelait les « extériorisations de fonction » ; ainsi la cuisine extériorise une partie de la digestion, l’écriture se substitue à la mémoire, la meule à la dentition, les tapis roulants à la marche, jusqu’à l’ordinateur qui nous libère de l’obligation de compter et d’une partie de notre travail mental. Pour lui, les grands mystiques représentaient le futur de l’homme, son aboutissement évolutif, accessible à quelques individualités par l’effort ascétique et à l’ensemble de nos descendants après quelques milliers voire quelques millions d’années d’extériorisation de tout le substrat culturel en prise sur l’animalité. Que la prescience grandiose d’Aimé Michel soit juste ou non, ce mouvement constant vers une libération des contraintes biologiques n’est pas niable.

Le territoire fait-il partie de ces contraintes ?

Le mouvement qui nous pousse à sortir de l’animalité, à la nier, à s’en impatienter comme Platon voyant dans le corps la prison de l’âme, nous mène-t-il vers un véritable dépassement créateur ou n’est-il qu’une pathologie de l’espèce ? A moins qu’il ne s’agisse que d’une étape de croissance. Où s’inscrit-il en nous ?

De telles questions ne sont pas simplistes. Elles reposent autrement les dilemmes et les interrogations sur lesquels butent les sciences humaines depuis des années – et les philosophes depuis presque trois millénaires – le rapport entre déterminisme et liberté, l’existence ou non d’une nature humaine, d’une essence, sa structure et ses composantes, d’une téléonomie voire d’une eschatologie, l’unicité de la personne et son inscription dans un tissu social générateur de mimétismes. On en trouverait aisément d’autres.

Il y a quelques dizaines d’années, lorsque l’ufologue américain Leonard Stringfield avait relayé des témoignages et des rumeurs de récupération de cadavres d’extraterrestres par l’armée américaine, le portrait robot des ET que l’on pouvait en dégager m’amenait à conclure que, si c’était exact, nous n’aurions pratiquement aucun substrat culturel commun, aucune base de compréhension réciproque : ces êtres n’auraient eu ni système digestif, ce qui exclut la nutrition dévoratrice d’autres vivants, ni reproduction sexuée[2]. Cela m’avait amenée à lister tout ce qui, dans une culture humaine, dépend du besoin de se nourrir et se reproduire. La liste dépassait largement les usages de table et les structures de parenté. Pratiquement tous les rites, les mythes, les contenus du rêve nocturne, les œuvres d’art, la mode et même l’organisation sociale spontanée tiennent par quelque fibre à ces nécessités, y compris leur négation ascétique. Les catalogues de témoignages de Len Stringfield ne tiennent pas la route et je m’en suis vite aperçue mais cela ne change rien à mon analyse. Même notre façon de concevoir le nombre et les mathématiques est issue de la nécessité du partage de la chasse et de la cueillette, sans oublier que l’universalité du calcul en base 10 ou en base 12 vient de la structure de notre main, selon que l’on comptait sur les doigts ou sur les phalanges[3]. Entre le propulseur qui permet de lancer un épieu et le missile intercontinental, la continuité est évidente. Le propulseur s’origine dans la nécessité vitale de tirer d’un autre vivant des protéines et d’autres molécules complexes déjà élaborées.

« Tu ne tueras pas. » Le commandement biblique n’a pas de complément. Abrupt, universel. Mais dans le même livre de l’Exode, dans le même chapitre, on trouve tout le rituel du sacrifice animal et tout le code de la peine de mort, plus loin la distinction des aliments « purs » et « impurs ». Après l’absolu du commandement, on ne trouve plus que des restrictions au meurtre. Contradiction qui résume tout le tragique de la condition humaine.

Le territoire a la même origine. Nous sommes du lieu que nous mangeons et que notre corps nous permet de parcourir, d’abord itinéraire de nomadisation puis ensemble des champs et des pâtures autour du village. Mais l’ascèse et les extériorisations de fonctions ne suffisent pas à décrire les chemins par lesquels l’homme s’éloigne de l’animalité, il faudrait ajouter un processus de transfiguration à la fois esthétique et affectif. La cuisine ne sert pas qu’à prédigérer les aliments, elle en raffine les saveurs, ouvre des espaces de convivialité tant lors de la préparation que par le rite du partage, qu’il soit familial ou social[4]. Le territoire parcouru pour survivre devient paysage aimé ou détesté, transformé par le travail humain, plein des signes du lien étroit qui s’instaure entre l’homme et la nature. Sur la terre familière, on peut lire l’histoire des générations qui précèdent, pressentir le vent, le soleil ou la pluie, on se sait héritier et futur ancêtre, maillon d’une transmission qui transcende la vie éphémère de l’individu. On sait où pond la vipère, où poussent les morilles, où gîte le lièvre.

Nomade ou sédentaire, le territoire n’a jamais été totalement autarcique[5]. L’archéologie nous offre des traces d’échanges et parfois sur de longues distances dès le magdalénien, ce qui signifie que des hommes voyageaient d’un groupe à l’autre – ou des femmes car outils, armes et bijoux ont pu accompagner des échanges matrimoniaux. L’actuelle mondialisation ne représente pas de ce point de vue une rupture fondamentale. Il convient toutefois de noter que la fonction d’échange, celle des marchands, caravaniers, colporteurs ou entremetteurs, aussi nécessaire qu’elle soit apparue au moins dès l’âge du bronze, semble trouver difficilement sa place dans les sociétés sédentaires. La trifonctionnalité que Georges Dumézil dégageait des mythes des peuples indoeuropéens l’ignore. Le système indien des castes répartit les marchands dans les plus basses, après les paysans et artisans, juste au dessus des intouchables ; or il s’agit d’une hiérarchie de pureté rituelle, ce qui revient à considérer que la fonction d’échange souille peu ou prou l’être qui s’y adonne. Au moyen âge classique où l’idéologie trifonctionnelle revenait en force, les foires furent étroitement règlementées, tout comme la banque, du moins dans les régions continentales. Le commerce maritime n’a jamais souffert de l’ostracisme qui touchait les échanges par voie de terre et c’est d’ailleurs pourquoi les familles de marchands italiens, presque tous armateurs, ont pu conquérir un statut noble ou du moins de notables et participer au gouvernement des villes. Le même phénomène a prévalu sur la côte méditerranéenne entre le Rhône et l’Ebre, en mer du Nord dans les villes hanséatiques et joua sans doute un rôle dans l’élaboration anglaise de la Grande Charte[6]. Cette différence de valorisation se comprend. Le colporteur ou le caravanier, c’est l’autre – étranger aux parentèles, aux stratégies d’alliance et de méfiance, aux hiérarchies qui structurent un village, une ville, un territoire vécu et susceptible donc de jouer dans ces délicats rouages le rôle du grain de sable d’autant plus qu’il traverse de part en part l’espace du groupe. On l’intègre en le ritualisant, en lui dédiant un temps et un espace restreints mais périodiques, celui de la foire ou du marché qui souligne son altérité et la désarme en transformant l’échange en fête. Le marin, lui, reste au port. Il ne met pas le pied en dehors du quartier réservé aux comptoirs, auberges et entrepôts. On n’a pas besoin de mettre en scène son altérité, le rivage y suffit. Il peut donc aborder en tout temps, même si ses marchandises alimenteront le circuit terrestre ritualisé. Le marin et, dans une moindre mesure, le nautonnier fluvial habitent l’espace intermédiaire de l’élément liquide, celui qu’on ne cultive pas, qu’on ne bâtit pas, sur lequel on ne fixe pas les routes sinon par le repérage du ciel[7] et la transmission orale[8]. Monde d’absolue liberté où le coureur d’aventure peut suivre la plume d’eider…

A rebours, l’imaginaire du territoire, du terroir, est un monde de repères précis. On s’y déplace en se fiant à des éléments stables, rocher, arbre, bâtiment, fontaine, chacun unique dans sa forme et sa texture. Chaque changement est événement que l’on mémorise, une part de l’histoire familiale ou locale, d’où l’importance du temps à la fois linéaire et cyclique[9]. Dès le second âge du bronze, c’est un monde que l’on enclot, que l’on protège de l’assaillant extérieur par une muraille de pierre ou de bois. Nous sommes dans la dialectique du même et de l’autre, de l’identité et de l’étrangeté, de l’intérieur et de l’extérieur, de l’ici et de l’ailleurs. Les rivières et les fleuves y furent souvent frontière, dès qu’il fallait au moins un gué pour les franchir alors que les montagnes n’ont jamais représenté de barrière. C’est qu’à la rivière on changeait d’élément. On passait du fixe au mouvant, de l’espace au temps.

L’opposition géopolitique classique entre puissances continentales et puissances maritimes s’origine dans ces imaginaires archaïques.

(à suivre)



[1] J’emploie ce terme dans le sens que lui donnent les physiciens et non dans celui, limité à la sphère économique, qui consiste à installer l’usine de production dans un autre pays que le siège de la société.

[2] J’avais publié ce commentaire au début des années 80 dans la revue Lumière dans la nuit sous le pseudonyme d’Anne Vève, mais j’ai totalement oublié le titre que j’avais alors donné à cet article.

[3] Le plus énigmatique serait le passage à la semaine de 7 jours, division du mois lunaire moyen de 28 jours en 4, ce qui signifie que l’on donne aux quartiers la même importance qu’à la pleine et la nouvelle Lune alors qu’ils sont moins sensibles à notre horloge biologique.

[4] Un des symptômes d’anomie de notre temps serait l’industrialisation de la cuisine et la vente en grandes surfaces de plats prévus pour une ou rarement deux personnes et qu’il suffit de réchauffer dans leur conditionnement. Outre la perte de goût, de texture, d’esthétique, on peut le voir comme la généralisation de la « gamelle » ouvrière, y compris le soir chez soi – peut-être l’un des signes les plus frappants de la primauté de la structure de travail sur la famille. Or l’Etat-nation fut à l’origine un regroupement de familles et en garde de nombreux traits.

[5] Peut-être le fut-il jusqu’à homo erectus. Mais n’oublions pas que l’absence de preuve n’est jamais une preuve d’absence. Nous ne pouvons repérer que les échanges d’objets impérissables comme les pierres façonnées. Si des tribus voisines troquaient autre chose, artefacts végétaux, fourrures, aliments récoltés, s’il existait des liens exogamiques ou des fêtes de type potlatch, nous n’avons aucun moyen de le savoir.

[6] Il faudrait certes nuancer et je ne fais ici que baliser les grandes avenues en délaissant les sentiers de traverse.

[7] Jusqu’à l’invention du GPS, faire le point signifiait prendre ses repères sur le soleil et les étoiles en les comparant à des tables astronomiques. Mais le GPS lui-même ne fonctionne que grâce aux satellites et aux ordinateurs embarqués qui opèrent ce travail à la vitesse des transitions électroniques. Il s’agit encore d’une extériorisation de fonction mais qui ne transforme pas l’imaginaire associé : la mer est toujours en lien avec l’air, le ciel, l’espace sans limite et de structure mouvante.

[8] J’ai pu suggérer dans Liber Mirabilis que la chanson corse O Federi rappelait la disparition d’une île. De même, on a déchiffré l’Odyssée comme un chant d’instructions nautiques, qu’il s’agisse de Bérard qui la situe seulement en Méditerranée ou d’auteurs plus audacieux qui la rapportent aux routes atlantiques de l’étain.

[9] Voir dans les archives de ce blog mes Impertinentes contributions au problème de la tradition primordiale. L’opposition très à la mode entre un paganisme cyclique et un judéo-christianisme inventeur de l’histoire et du temps linéaire ne tient pas quand on l’examine plus à fond. Les deux conceptions du temps ont toujours coexisté, tout au plus furent-elles diversement valorisées.

Saturday, March 01, 2008

Vers quel monde ?

Les circonstances m’ont éloignée de ce blog : un travail qui me laisse peu de temps libre même s’il s’agit d’une sorte de fourmilière à cigales, d’autres interventions sur la Toile et surtout la difficulté de penser et de parler sereinement en période électorale. La politique partisane au jour le jour s’accommode mal des grands débats sociétaux et tout ce que l’on peut dire comme réflexion de fond est immédiatement retraduit en intentions de vote. Comme je suis de moins en moins persuadée du bien-fondé de la démocratie représentative, que je place le bipartisme à l’anglo-saxonne parmi les plaies d’Egypte et que les vrais débats de notre temps me semblent de plus en plus étrangers au soit disant clivage droite/gauche[1], on comprendra que je me taise lorsque les Bandar-log effectuent leur danse médiatique rituelle. Pour finir, la confusion entre fonction d’Etat et vedettariat personnel me donne l’urticaire. Ce n’est pas que j’aie la moindre préférence pour le style compassé, momifié qui faisait autrefois qu’on ne distinguait le président de la république de l’huissier de l’Elysée qu’à sa taille pour de Gaulle ou son chapeau pour Mitterrand. J’ai applaudi lorsque Giscard invita des éboueurs à partager son présidentiel petit déjeuner et je pense que, dans les dîners officiels, Carla Sarkozy-Bruni sera certainement plus décorative que disons Tante Yvonne pour ne pas froisser la susceptibilité des survivantes. Mais Sartre a écrit ses meilleures pages en fustigeant le garçon de café qui se prend pour un garçon de café en jetant aux orties tout son potentiel de liberté créatrice[2]. Confondre personne et fonction en réduisant, de plus, la personne à la persona pour reprendre le terme jungien fait perdre toute profondeur. Evidemment, on peut me rétorquer : est-il important qu’un chef d’Etat soit profond ?

C’est peut-être la véritable question. Ou, plus exactement, elle en appelle une autre : la structure étatique présente sous diverses formes depuis au moins l’âge du bronze, c’est-à-dire la coïncidence d’une instance de décision et de pouvoir avec un territoire aux frontières délimitées a-t-elle un avenir ? Depuis la sédentarisation entamée vers -10 000 au Zagros, en Cappadoce, au Hoggar et peut-être ailleurs encore, la spatialisation du pouvoir et de l’identité collective va de soi. Il n’y a de géopolitique possible que parce que les entités politiques, les cités, les Etats quel que soit leur régime et finalement les ensembles culturels s’inscrivent dans la géographie. Une partie du malaise et des diverses crises identitaires qui accompagnent la mondialisation vient peut-être d’une remise en question dans les faits, mais impensée, de cette spatialisation du pouvoir, de l’identité et de la culture. Trois phénomènes distincts la remettent en cause et se superposent plus ou moins harmonieusement – plutôt moins que plus – à l'ancienne structure spatialisée.

Dans la sphère économique, le regroupement des entreprises et sociétés en entités « multinationales » avec leurs propres hiérarchies, leurs propres logiques, les met de fait hors du droit lequel est toujours attaché aux structures étatiques territorialisées, donc hors de toute régulation externe autre que le marché. Un salarié se trouve donc de facto confronté à une double appartenance, une double exigence de loyauté qui peut aller jusqu’à une double identité. La presse en témoignait sans même s’en apercevoir lorsqu’elle disait « les Moulinex » au moment de la cessation d’activité de la société. Les Moulinex, comme on aurait pu écrire les Parisiens ou… les Français. Cette double allégeance ne semble être reconnue comme telle que par les Japonais. Il faut tout de même souligner le caractère éminemment schizophrénique d’une identité multiple, fût-elle collective, et se demander aussi ce qui peut se passer en cas de conflit entre les deux structures. Les gesticulations médiatiques autour de certaines fusions de sociétés ou du rachat d’une entreprise française par un consortium indien mettent en lumière les contradictions des deux modèles, le modèle spatial de l’Etat-nation et le modèle institutionnel non-local du groupe de sociétés cotées.

Par ailleurs, on observe un brassage de populations, un mouvement migratoire mondial d’une ampleur rare dans l’histoire. Aucune région du monde ne semble épargnée. Ce mouvement a dépassé le stade où l’on pouvait encore le contrôler, l’enrayer ou inverser les flux et nous sommes encore incapables de savoir s’il va aboutir à de nouvelles sédentarisations, la dernière couche de population arrivée fusionnant progressivement avec les précédentes, ou s’il s’agit d’une nouvelle forme de nomadisme qui remet en cause tout l’héritage de la sédentarité. Je me souviens d’avoir posé dans les années 70 la question de savoir si les premières filières d’immigration qui se mettaient en place, surtout de l’Afrique vers l’Europe, ne préludaient pas à une vague de migration des peuples. Mais non, que vas-tu penser là ! me répliquaient mes amis en chœur avec les « spécialistes »[3]. Aujourd’hui, alors que les faits obligent tout un chacun à ouvrir les yeux sur la réalité des mouvements migratoires, cette question ne semble dépassée. Le véritable problème, c’est de savoir si l’enracinement géographique, la sédentarisation, possède encore un sens dans l’avenir. Mais que le brassage humain auquel nous assistons soit temporaire ou débouche sur un nomadisme à long terme, cela n’ira pas sans transformer profondément les cultures – toutes les cultures, tous les peuples. Tout suggère aujourd’hui que cette transformation n’ira pas sans souffrance, sans massacres, sans pertes profondes.

Le troisième phénomène qui vient contredire la géopolitique, c’est Internet. Aux yeux d’un observateur superficiel, la Toile peut apparaître comme chaotique, cacophonique même. Le pire et le meilleur s’y entrecroisent, Esope aujourd’hui servirait des ordinateurs plutôt que des langues à son festin. Mais le chaos n’est ici qu’apparence. Fondamentalement, le Web est un univers structuré. Il l’est par la rigueur des logiciels et des protocoles d’échange entre machines sans lesquels il serait tout simplement impossible de se connecter mais il l’est aussi par les regroupements spontanés qui s’opèrent et se manifestent au travers des commentaires d’articles, de blogs, des listes de correspondances ou des fora. Il tresse intimement absolutisme (l’admin d’un forum ou d’un blog possède seul les codes, roi dans son royaume), acratisme, néo-tribalisme maffesolien – Goethe aurait parlé d’affinités électives – et pur économisme. Il résonne de toutes les voix, des propagandes et des oracles, des rumeurs et des canulars, des analyses fouillées et des vulgarisations, abrite les contestataires et les chantres de la pensée unique, le logos et le mythos. Mais tout s’y passe dans un espace de Hilbert totalement délocalisé par rapport à l’espace réel qu’il abolit. Un Coréen peut y discuter en temps réel avec un Serbe, un Africain, un Canadien, on peut même ignorer sur quel coin de la planète son correspondant a posé sa chaise et son clavier. Il pourrait se trouver en mer, la liaison satellitaire le permet, à la portée de toutes les bourses. Un des premiers internautes a déjà lancé voici une bonne dizaine d’années une Déclaration d’indépendance du Cyberspace qui souligne la contradiction entre l’Etat (ses lois, sa police et son armée) lié à un territoire précis et le Net qui échappe à toute limitation de cet ordre.

http://www.freescape.eu.org/eclat/1partie/Barlow/barlowtxt.html


Il ne s’agit pas du futur. D’ores et déjà, multinationales, poussées migratoires et réseau non-local se développent parallèlement aux Etats-nations, interagissent avec eux et entre eux sans qu’un équilibre satisfaisant s’instaure. Le pire serait sans doute de refuser d’entendre la question posée par cette évolution, car il s’agit de celle dont Julien Gracq disait que nul ne saurait la laisser sans réponse : Qui vive ?

Ce message n'est que l'état des lieux, un simple constat. Il faudra penser plus loin encore.

(à suivre)



[1] Il paraît que ce refus d’un étiquetage obsolète me désigne ipso facto comme de droite. Haussons les épaules. Au moins, cela ne me rend pas sinistre !

[2] C’est la seule chose intéressante que j’ai lue sous la plume de Sartre mais personne ne saurait être mauvais tout le temps.

[3] J’aimerais bien en revoir un ou deux pour leur demander : et alors ?