Thursday, January 07, 2010

Identité

Je n'ai pas jusqu'ici participé au « grand débat » sur l'identité nationale. Outre la crainte d'une opération de propagande comme il en pleut à verse depuis les dernières élections présidentielles, l'intervention de Léon Poliakov lors d'un des premiers colloques de Politica Hermetica au début des années 90 me hante. En substance, Poliakov nous avertissait qu'à trop insister sur l'universel au nom de la lutte contre le racisme et ce qui lui ressemble, on risquai d'aller trop loin, d'entrer dans le déni du besoin d'identité des peuples et que les fruits de ce déni seraient amers et violents. Le retour du refoulé se fait rarement dans le calme. Ces dernières années ont vu une dérive plus perverse qui prenait en apparence au sérieux l'avertissement de Poliakov : au nom du « droit à la différence », on acceptait de penser l'identité à condition que ce soit celle de l'autre tout en accentuant le refus de ses propres racines. Lequel autre, ainsi flatté et victimisé du même discours, ne pouvait qu'entrer dans une haine « dialectique » artificiellement attisée. Des années de déni chez les « intellectuels » médiatiques et germanopratins pour aboutir, in fine, au désarroi d'un « débat » de plus en plus sans queue ni tête, montagne de parlotte qui n'accouchera que d'une souris maigre, quelle dérision !

Mais la votation suisse rejetant les minarets comme le sondage BVA selon lequel 64% des Français rejettent l'islam donnent un aperçu de la profondeur du malaise. Le refus du journal commanditaire de publier ce sondage au nom de toutes les bonnes intentions que l'on voudra ne peut d'ailleurs que jeter de l'huile sur le feu. C'est de la systémique basique, celle de la cocotte-minute : si l'on ne permet pas à la vapeur de s'échapper et de réguler ainsi la pression, elle explose. Mais une logique de déni ne permet pas de tolérer le moindre jet de vapeur. Donc ça explosera. Qu'importe que je ne puisse prévoir ni quand ni comment.

Pourquoi ce déni ? Comment nos « élites pensantes » en sont-elles arrivées là ?


Qu'est-ce que l'identité ? Qu'est-ce qui me permet de rester identique à moi-même et de me reconnaître ? Mon nom ? Avec Internet, j'en change à volonté, je peux multiplier les pseudos, les avatars, jouer avec les noms et les visages sans cesser de me savoir moi-même. La vieille mystique du nom qui durait depuis Sumer a éclaté dans le monde virtuel, le nom fait désormais partie de la carte et non du territoire ; mais en se déréalisant, en se décollant de l'être, le nom devenu multiple accentue ce que notaient déjà les philosophies orientales, l'impermanence du psychisme et de la personnalité. Les savoirs évoluent en moi, mes goûts changent, mes idées, mes croyances, mes gestes spontanés se transforment. Truisme. « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. »

Si l'on en conclut que seul demeure immuable un substrat abstrait, l'Un de Plotin, l'Etre sphérique de Parménide,l'Atman des Upanishad, il ne reste plus de place pour l'identité, pas plus individuelle que culturelle. Le je n'est plus qu'illusion, accident grammatical comme diront aussi les positivistes du XIXe siècle. Accident grammatical ? Comment expliquer alors que toutes les langues comportent, d'une manière ou d'une autre, le je et le nous au moins par la conjugaison des verbes, comme sujets de l'action ?

Parallèlement au déni politique d'identité, on a vu des élites un peu plus universitaires que germanopratines s'acharner à déconstruire le sujet. C'est Foucault proclamant la mort de l'homme après celle de Dieu, René Girard fondant le social sur la mimesis, concept que Borch-Jacobsen et Chertok pousseront à l'extrême jusqu'à refuser la notion d'individu. « Je est un autre », disait Rimbaud. L'analyse girardienne du bouc émissaire, par ses implications morales, a sans doute nourri le déni d'identité dans une sorte de réflexe panique : si le nous se fonde sur l'expulsion sacrificielle de l'autre, alors diluons ce nous afin de ne plus trouver d'autre. Concrètement, car le retour du refoulé semble une incontournable loi de la nature, cela se traduira par le lynchage médiatique de toute voix non-conformiste. Bel exemple d'expulsion du bouc émissaire, belle illustration des thèses mal comprises de Girard !

La déconstruction du sujet prônée par Borch-Jacobsen rencontre étrangement la doctrine libérale voire libertarienne en économie. A première vue, elles devraient s'exclure puisque l'école autrichienne représentée par Hayek ou Mises s'appuie sur une exaltation du sujet libre et responsable dont l'interaction contractuelle avec ses semblables engendre la « main invisible » du marché. Le paradoxe n'est qu'apparent. L'homme libre du libéralisme est une sorte de sujet kantien abstrait, interchangeable, un sujet sans subjectivité comme Claude-Claire Kappler et moi-même l'avons déjà noté, sans racines, sans enfance, sorti tout adulte et réduit à sa seule rationalité non de la tête de Zeus mais de celles de Hobbes et surtout Locke. Or la déconstruction qu'opère Borch-Jacobsen, si elle fait de chacun le miroir de son entourage, tend aussi à l'abstraction du sujet devenu illusoire. Que reste-t-il ? Le jeu muable des envies et des modes, celui que raillait Gustave Thibon quand il disait : « Etre dans le vent, une ambition de feuille morte. »


Je relis tous ces jours – il faut toujours relire – La Billebaude d'Henri Vincenot, mon presque pays. Presque : il est de la Bourgogne du nord, de l'arrière-côte brumeuse et froide qui frôle la Puisaye de l'ami Bertrand Meheust et je suis née au sud, à Chalon, l'illustre Orbandale des romans médiévaux. Son terroir regardait vers Dijon, le nôtre vers Lyon. Ils étaient au duc, nous au comte. Et comme il le dit lui-même, plongeant dans la grande mémoire de l'histoire immobile, nous étions éduens et eux mandubiens. Plus lointainement encore, ils étaient de pure civilisation danubienne où l'on élève les vaches et cultive le seigle et le blé. Chalon, « ville du midi égarée dans les brumes du nord », regarde vers la civilisation méditerranéenne, celle du mouton, de la chèvre et des jardins et vergers. De ces deux univers culturels qui remontent au néolithique, la Bourgogne représente les marches, la frontière linguistique y zigzague et les échanges auraient du, selon l'idéologie à la mode, en gommer les différences, l'uniformiser. Ouiche ! Où que l'on soit, on se sait à vache ou à vigne comme du nord ou du sud, sans erreur ni animosité. Même une pièce rapportée comme moi, avec un grand-père paternel ventre-à-choux qui me valut au lycée le surnom de Chouanne (je m'en étais inventé un ex-libris en forme de chouette stylisée dont j'ornais tous mes cahiers), une grand-mère issue pour moitié du Limousin, occitanie du nord, et pour l'autre de Comtois exilés au XVIe siècle pour se faire vignerons à Gergy, un grand-père maternel descendant de macaronis toscans et une grand-mère bressanne dont le nom suggérait des ancêtres roussillonnais. Mais je suis née aux portes de l'illustre Orbandale...

Ce n'est pas le « droit du sol » qui me fait bourguignonne en plus de mes racines ancestrales mais la magie du sol, celle que reconnaissaient les Romains en parlant de genius loci. Le « droit du sol » est une ânerie, une abstraction qui ne vaut que dans l'univers artificiel de la bureaucratie, qui correspond aux frontières tracées sur les cartes par des gens qui ignorent tout du territoire. Le génie du lieu, sa mémoire, n'a de sens que vécu, ressenti, transmis à travers un art de vivre, un légendaire oral qui donne saveur à la moindre pierre, un langage de terroir.

Parfois je pense à Rachida Dati – ma payse elle aussi par son enfance à Chalon. Elle a fréquenté les mêmes écoles que moi, sauf en primaire puisque j'étais de Saint-Vincent et elle de la Fontaine-aux-Loups. Si je lui criais « réchaque ! », saurait-elle par réflexe lever les mains pour attraper au vol ce que lui aurais envoyé ? Et si, en guise de critique politique, je la traitais de beuzenotte, verrais-je son nez s'allonger comme celui de Sa Majesté Cabache ? Si oui, elle serait vraiment ma payse, la pièce rapportée de terres encore plus lointaines que celles de mes ancêtres !

Identité. Etre identique à soi par delà tous les changements suppose une longue mémoire, une transmission qui dépasse l'individu. Je suis moi-même parce que je fus engendrée. C'est ce que n'ont jamais compris les théoriciens du libéralisme et, par delà, les modeleurs dans leur tête de sociétés a priori idéales, les fabricants d'idéologie. De Rousseau à Frédéric Bastiat, de Platon à Mises ou Hayek, c'est toujours la même erreur : raisonner sur l'homme comme s'il surgissait d'un moule tout adulte et instruit, interchangeable. Au moins Engels et Freud qui en avaient vaguement conscience ont-ils fantasmé des ancêtres primitifs, même si l'archéologie récuse leurs imaginations.

(à suivre)

4 comments:

glaisen marc said...

Chère Madame,

Vous utilisez fréquemment le concept de "retour du refoulé" concernant différentes manifestations sociales contemporaines, dont le résultat du vote helvétique sur l'interdiction des minarets. J'espère que vous avez à l'esprit le point suivant: le "retour du refoulé" renvoie à des contenus, attitudes ou comportements en tant que tel problématiques, autrement dit à des symptômes pathologiques. C'est effectivement de la sorte qu'il me semble devoir comprendre le résultat du vote sur l'interdiction des minarets: une manifestation problématique et très éloignée de la santé politique...

Geneviève said...

Le plus pathologique me semble le refoulement même ou son équivalent politique par la censure. Comme les moines chrétiens ou bouddhistes, je lui préfère le courage de la conscience de ce couve aux profondeurs de l'être. Et je sais fort bien que tout n'y est pas blanc bleu !
Ce qui est éloigné de la santé politique, cher Monsieur, c'est aussi de tout accepter de l'autre en se refusant soi-même. Je ne vois pas ce que feraient des minarets en Suisse : s'il est un pays où les musulmans n'ont pas besoin de l'appel du muezzin pour connaître l'heure de la prière, c'est bien celui qui a cultivé la qualité des montres ! Mais surtout, je considère que c'est aux Suisses de décider ce qu'ils acceptent et ce qu'ils refusent, pas aux journalistes français de le leur imposer idéologiquement. Je ne veux même pas savoir s'ils ont raison ou tort dans l'absolu car je ne crois pas à l'absolu en politique.

glaisen marc said...

Quelques précisions semblent s'imposer:
1. C'est en tant que citoyen helvétique ayant voté NON à l'initiative anti-minarets que je vous ai écrit mon commentaire précédent, donc en tant que citoyen choqué par le résultat de ladite votation.
2. Il n'a jamais été question de censurer quoi que soit ou qui que ce soit en Suisse concernant les craintes ou autres ressentiments de la population envers les musulmans de mon pays. Bien au contraire: nous avons vu fleurir, pendant la campagne, des affiches et des propos inacceptables parce que relevant de l'amalgame et de la xénophobie la plus crasse envers les musulmans.
3. Si accepter que les musulmans puissent continuer à surmonter leurs mosquées de minarets revient à "tout accepter de l'autre" et à se "refuser soi-même", vous avez un sens étrange des proportions et une identité propre bien fragile.
4. La Suisse comporte 4 minarets actuellement, dont le premier depuis plusieurs décennies. Cela n'a jamais posé de problèmes et il n'a jamais été question d'y placer des muezzins...

Geneviève said...

Etre choqué par le résultat d'un vote n'empêche pas celui-ci d'avoir eu lieu. Vous parlez de propos inacceptables durant une campagne : qu'aurait-il fallu faire, selon vous, les censurer ? A quels gardiens donner ce droit ?
En ce cas, qui custodiet custodies ?

Je ne défends pas le résultat de ce vote, il est simplement le signe d'une sensibilité collective à l'instant t, je m'attaque à la façon dont la presse française en a rendu compte, la façon dont une pincée d'intellectuels auto-proclamés définissent le bien et le mal en France depuis la terrasse du Flore ou des Deux-Magots.

Si vous ramenez mon message à cette seule histoire de minarets, vous n'avez rien compris. Tant pis.