Monday, August 07, 2006

Vous avez dit paranormal ? (2)

Rappelons d’abord que nous parlons d’un colloque et de ses actes :
Paranormal entre mythes et réalités, sous la direction d’Eric Raulet et Emmanuel-Juste Duits, Dervy Livres, Paris, 2002.

Le parti-pris du CENCES, réunir des spécialistes d’un peu tous les domaines dans lesquels le psychisme, humain ou animal, intervient de manière difficilement explicable par les préjugés de notre temps, oblige au survol. L’autre parti-pris, privilégier les tables rondes plutôt que les interventions longues, réduit encore la possibilité d’approfondir. Cette restriction drastique du temps de parole a peut-être du bon, finalement. Elle élimine les redites et les bavardages. Forcés de présenter l’état de la recherche, chacun dans sa ou ses spécialités, en un temps ridiculement bref[1], les intervenants sont allés droit au but.
Pour moi, lectrice dont le regard devient transversal par rapport au découpage thématique de ces tables rondes, l’essentiel de ce colloque n’est pas tant son objet avoué, la dialectique du mythe et de la réalité dont l’abord reste assez naïf aux yeux d’une comparatiste mais la surrection de nouvelles thématiques de recherche. Le rôle du corps dans les signaux télépathiques ou prémonitoires n’avait pas été mis en lumière de manière aussi aiguë jusqu’ici ; on avait plutôt privilégié les états de conscience. La discussion, à la fin de la quatrième table ronde, sur la difficulté de faire admettre la parapsychologie comme discipline d’intérêt scientifique, a fait ressortir les contradictions de la vision du monde à la mode dans l’université. Mario Varvoglis déclare par exemple : « Les faits bruts de la parapsychologie ne rentrent pas facilement dans le système actuel, classique, newtonien[2]. » Eh, mais le système actuel n’est plus classique ni newtonien depuis 1904 et 1905, depuis qu’un Herr Professor nommé Planck a résolu le problème du corps noir en démontrant que l’énergie se transmettait de manière discontinue, par quanta, et qu’un employé du Bureau des Brevets en Suisse alémanique nommé Einstein a résolu le problème du changement de référentiel par la relativité. Il faudrait plutôt s’interroger sur l’obstination qui empêche biologistes et gens des sciences humaines d’accepter des modèles en cohérence avec la physique et cela depuis plus d’un siècle !
Dans cette même discussion, Yves Lignon note que, « à travers le débat autour de la réalité du fait parapsychologique, on retrouve le conflit qui est immensément ancien, sinon éternel, entre matérialisme et spiritualisme[3] ». Outre que j’ai fort envie de rappeler la boutade de Miguel de Unamuno, « comme nous ne savons pas plus ce qu’est la matière que ce qu’est l’esprit, le matérialisme est peut-être aussi bien un idéalisme et vice versa[4] », la question a été résolue dans les années 1920 en physique encore par l’école de Copenhague, en particulier Heisenberg et Niels Bohr, par la notion d’observable qui a l’avantage de ne pas trancher arbitrairement les questions métaphysiques. Lignon, commentant ce conflit, évoque les expériences « hors du cops » qu’il définit comme « une situation dans laquelle un être humain appréhende son environnement comme s’il était dans la position d’un observateur placé à une faible distance de son propre corps », ce qui lui suggère qu’en l’homme existe, « en plus de la mécanique purement biologique des os et de la chair » une « part immatérielle ». Il suffirait, sans déroger à la neutralité métaphysique de la recherche scientifique, de se souvenir que tant l’activité chimique que l’activité électromagnétique du cerveau, les deux étant d’ailleurs liées, impliquent des échanges d’électrons, c’est à dire de particules quantiques qui n’ont qu’une probabilité de présence à l’intérieur de la boîte crânienne. Et comme nous savons localiser statistiquement dans le cerveau des types d’activité psychique comme le calcul ou la reconnaissance de forme mais PAS la conscience, laquelle reste une grande inconnue et probablement avec son prolongement inconscient une émergence de l’ensemble du système, rien ne s’oppose théoriquement à ce qu’elle prenne en compte, dans certaines conditions qui restent à préciser, les probabilités de présence plus faibles et extérieures au crâne des électrons neuronaux. Je le crie dans le désert depuis trente ans, approuvée par plusieurs physiciens, et me heurtant à 1, l’incompréhension de ceux qui s’intéressent à ces questions sans avoir de notions de chimie physique ; 2, l’interdit explicite posé par les militants de l’Union Rationaliste sur toute utilisation de la physique quantique dans des élaborations théoriques biologiques ou psychologiques[5], interdit qui prouve bien qu’ils ont compris que c’est là que le bât blesse et que ce n’est ni la raison ni même le matérialisme qu’ils veulent sauver mais un simple modèle insulaire de l’homme. Et même un modèle sacrément vieillot !
La réponse de Michel Boccara lors de la cinquième table ronde, qui reprend autrement la boutade d’Unamuno, me plaît assez : « l’esprit et la matière sont deux états réversibles du réel[6] ». René Péoc’h, avec un humour des plus décapants remarque l’irrationalité de l’univers : « L’univers que nous étudions scientifiquement a une origine très irrationnelle[7] puisqu’il a été élaboré avec cinq éléments tous invisibles et immatériels : le temps, l’espace, les forces physiques, l’énergie et les lois physiques. » J’aime bien aussi le portrait des rationalistes par Didier van Cauwelaert qui, après avoir décrit leur refus quasiment panique de la parapsychologie, s’interroge sur son sens : « Pour éviter que l’inexplicable ne nous ramène à l’obscurantisme ? Curieux raisonnement qui revient à dire que tout ce qui nous dépasse nous diminue. » Il ajoute que nous vivons dans « un miracle constant », l’homéostasie : « la stabilisation des constantes physiologiques est toujours la même, (…) le rapport oxygène/hydrogène qui nous permet de respirer ne varie jamais, quels que soient les facteurs climatiques, les accidents volcaniques, chimiques ou nucléaires » et « s’il variait d’un point, la vie serait impossible sur terre » ; mais « qui est le gardien de cet équilibre ? La ‘nature’ ? L’évolution ? L’autorégulation de la planète ? Les bactéries qui ont inventé la photosynthèse ? J’aimerais bien que les rationalistes s’expriment sur ce point, mais c’est moins confortable évidemment que de se gausser des gens qui entendent des voix de l’au-delà sur leur magnétophone[8]. »

[1] Michel Boccara dut présenter en huit minutes la problématique du vécu mythique, celle du signal corporel prémonitoire chez les aborigènes australiens et du rêve prémonitoire dans le rapport ethnologique. J’ai beaucoup appris de cette intervention mais il faut avouer que c’est un record de concision !
[2] page 233.
[3] Page 240.
[4] Je cite de mémoire.
[5] Et répété plus d’une fois dans les colonnes de Science et Vie, jusqu’à la réussite des expériences d’Alain Aspect après quoi leurs dénis furent plus prudents dans la formulation.
[6] P.256.
[7] Le Big Bang, « transformation de l’énergie invisible », p. 260.
[8] P. 273.

3 comments:

Paltoquet said...

Dans la conclusion de son "Bergson", Alexis Philonneko s'amuse: "L'essence de l'idéalisme est le matérialisme. L'essence du matérialisme est l'idéalisme."

Raoul said...

Bonjour,

Bravo pour votre billet. Quelques commentaires, puisque c’est l’occasion.

« La discussion, à la fin de la quatrième table ronde, sur la difficulté de faire admettre la parapsychologie comme discipline d’intérêt scientifique, a fait ressortir les contradictions de la vision du monde à la mode dans l’université. Mario Varvoglis déclare par exemple : « Les faits bruts de la parapsychologie ne rentrent pas facilement dans le système actuel, classique, newtonien[2]. » Eh, mais le système actuel n’est plus classique ni newtonien depuis 1904 et 1905, depuis qu’un Herr Professor nommé Planck a résolu le problème du corps noir en démontrant que l’énergie se transmettait de manière discontinue, par quanta, et qu’un employé du Bureau des Brevets en Suisse alémanique nommé Einstein a résolu le problème du changement de référentiel par la relativité. Il faudrait plutôt s’interroger sur l’obstination qui empêche biologistes et gens des sciences humaines d’accepter des modèles en cohérence avec la physique et cela depuis plus d’un siècle ! »

Mario Varvoglis a peut-être fait un lapsus, mais je l’ai déjà entendu dire que les critiques, lorsqu’elles traitent la parapsychologie, font comme si le système actuel était encore newtonien. Il y a cette ambivalence que vous avez remarqué entre : 1) Un refoulement de la mécanique quantique ; 2) Un interdit portant sur l’extension de la mécanique quantique hors du simple calcul.

« 2, l’interdit explicite posé par les militants de l’Union Rationaliste sur toute utilisation de la physique quantique dans des élaborations théoriques biologiques ou psychologiques[5], interdit qui prouve bien qu’ils ont compris que c’est là que le bât blesse et que ce n’est ni la raison ni même le matérialisme qu’ils veulent sauver mais un simple modèle insulaire de l’homme. Et même un modèle sacrément vieillot ! »

Pourriez-vous m’indiquez des élaborations de la physique quantique dans d’autres domaines qui soient viables ? Même les idées sur la « conscience quantique » manquent de rigueur, si on suit un auteur comme Harald Atmanspacher http://plato.stanford.edu/entries/qt-consciousness/, lui-même à la base de la Weak Quantum Theory. Les tentatives d’appropriation de la physique quantique ont du mal à passer le filtre critique, mais de là à poser un interdit… Je pense que le souci, qui justifie le « hola » de l’Union Rationaliste, c’est que les bonnes approches appliquant le formalisme de la physique quantique à d’autres systèmes sont noyées dans le fleuve des approches moyennes (je pense au Model of Pragmatic Information de Lucadou, à la WQT citée plus haut, également aux travaux de Michel Troublé).

« Et comme nous savons localiser statistiquement dans le cerveau des types d’activité psychique comme le calcul ou la reconnaissance de forme mais PAS la conscience, laquelle reste une grande inconnue et probablement avec son prolongement inconscient une émergence de l’ensemble du système, rien ne s’oppose théoriquement à ce qu’elle prenne en compte, dans certaines conditions qui restent à préciser, les probabilités de présence plus faibles et extérieures au crâne des électrons neuronaux. »

Le problème, c’est la définition de la conscience, de ce qu’on devrait « localiser » ; et encore, il faudrait savoir si la localisation d’un processus cérébral corrélée avec une activité cognitive permet d’affirmer ce que vous avez dit au sujet du calcul ou de la reconnaissance de forme. Du coup, définir le processus dit « conscience » comme une émergence à partir du tissu neuronal, qui peut aussi incorporer des éléments extra-neuronaux, cela me semble un truquage : on part d’une analogie et on retombe dessus. Peut-être que c’est cette facilité qui fait que vous avez crié en vain pendant 30 ans. Pour moi, l’explication de l’OBE continue à n’avoir rien d’évident.

(mon blog : http://metapsychique.blogspot.com)

Raoul said...

Bonjour,

Bravo pour votre billet. Quelques commentaires, puisque c’est l’occasion.

« La discussion, à la fin de la quatrième table ronde, sur la difficulté de faire admettre la parapsychologie comme discipline d’intérêt scientifique, a fait ressortir les contradictions de la vision du monde à la mode dans l’université. Mario Varvoglis déclare par exemple : « Les faits bruts de la parapsychologie ne rentrent pas facilement dans le système actuel, classique, newtonien[2]. » Eh, mais le système actuel n’est plus classique ni newtonien depuis 1904 et 1905, depuis qu’un Herr Professor nommé Planck a résolu le problème du corps noir en démontrant que l’énergie se transmettait de manière discontinue, par quanta, et qu’un employé du Bureau des Brevets en Suisse alémanique nommé Einstein a résolu le problème du changement de référentiel par la relativité. Il faudrait plutôt s’interroger sur l’obstination qui empêche biologistes et gens des sciences humaines d’accepter des modèles en cohérence avec la physique et cela depuis plus d’un siècle ! »

Mario Varvoglis a peut-être fait un lapsus, mais je l’ai déjà entendu dire que les critiques, lorsqu’elles traitent la parapsychologie, font comme si le système actuel était encore newtonien. Il y a cette ambivalence que vous avez remarqué entre : 1) Un refoulement de la mécanique quantique ; 2) Un interdit portant sur l’extension de la mécanique quantique hors du simple calcul.

« 2, l’interdit explicite posé par les militants de l’Union Rationaliste sur toute utilisation de la physique quantique dans des élaborations théoriques biologiques ou psychologiques[5], interdit qui prouve bien qu’ils ont compris que c’est là que le bât blesse et que ce n’est ni la raison ni même le matérialisme qu’ils veulent sauver mais un simple modèle insulaire de l’homme. Et même un modèle sacrément vieillot ! »

Pourriez-vous m’indiquez des élaborations de la physique quantique dans d’autres domaines qui soient viables ? Même les idées sur la « conscience quantique » manquent de rigueur, si on suit un auteur comme Harald Atmanspacher http://plato.stanford.edu/entries/qt-consciousness/, lui-même à la base de la Weak Quantum Theory. Les tentatives d’appropriation de la physique quantique ont du mal à passer le filtre critique, mais de là à poser un interdit… Je pense que le souci, qui justifie le « hola » de l’Union Rationaliste, c’est que les bonnes approches appliquant le formalisme de la physique quantique à d’autres systèmes sont noyées dans le fleuve des approches moyennes (je pense au Model of Pragmatic Information de Lucadou, à la WQT citée plus haut, également aux travaux de Michel Troublé).

« Et comme nous savons localiser statistiquement dans le cerveau des types d’activité psychique comme le calcul ou la reconnaissance de forme mais PAS la conscience, laquelle reste une grande inconnue et probablement avec son prolongement inconscient une émergence de l’ensemble du système, rien ne s’oppose théoriquement à ce qu’elle prenne en compte, dans certaines conditions qui restent à préciser, les probabilités de présence plus faibles et extérieures au crâne des électrons neuronaux. »

Le problème, c’est la définition de la conscience, de ce qu’on devrait « localiser » ; et encore, il faudrait savoir si la localisation d’un processus cérébral corrélée avec une activité cognitive permet d’affirmer ce que vous avez dit au sujet du calcul ou de la reconnaissance de forme. Du coup, définir le processus dit « conscience » comme une émergence à partir du tissu neuronal, qui peut aussi incorporer des éléments extra-neuronaux, cela me semble un truquage : on part d’une analogie et on retombe dessus. Peut-être que c’est cette facilité qui fait que vous avez crié en vain pendant 30 ans. Pour moi, l’explication de l’OBE continue à n’avoir rien d’évident.

(mon blog : http://metapsychique.blogspot.com)